Je pris un vol pour Washington tôt le lendemain matin. J’avais déjà communiqué l’info concernant la carte de vœux dans la cellule de Kyle, l’hypothèse d’une liaison entre lui et Tess Olsen, voire de contacts avec le tueur de Washington. Mais, moi, ce qui me préoccupait le plus, c’était ce que Kyle pouvait être en train de manigancer.
Bree avait réuni une petite équipe scientifique pour analyser le blog du tueur exhibitionniste. La cyberbrigade du FBI avait détaché l’un de ses hommes, Brian Kitzmiller, ravi de nous prêter main forte. Notre enquête avait déjà attiré son attention.
Bree demanda à Kitzmiller de venir la voir dès qu’il aurait eu l’occasion de jeter un coup d’œil sur le blog. Kitzmiller lui demanda quatre heures, autrement dit il était rapide.
Il était presque quinze heures quand nous débarquâmes au Hoover Building, le siège du FBI. Je connaissais bien les lieux. Je n’avais pas eu souvent l’occasion de travailler avec la cyberbrigade et je n’avais jamais rencontré Kitzmiller, mais j’avais entendu parler de lui. On disait qu’il n’avait pas son pareil pour résoudre une énigme.
— Entrez.
Même assis devant un écran, je le devinais grand et dégingandé. Et jamais je n’avais vu des cheveux d’un orange aussi vif.
Cette unité, au premier, quelques étages à peine au-dessous de mon ancien bureau, était très basse de plafond. Tout le monde y travaillait dans de larges boxes, dos au centre de la salle qui était occupé par une immense table de conférence octogonale jonchée de dossiers, de documents et d’ordinateurs portables. Apparemment, ici, on ne se tournait pas les pouces ; c’était plutôt bon signe.
Une cloison de verre séparait l’espace du couloir et de ses incessantes allées et venues.
Bree, Sampson et moi prîmes des chaises pour nous regrouper autour de Kitzmiller. Le type devait avoir mon âge, et il était du genre sportif, mais ces cheveux… J’en avais presque mal aux yeux.
— J’ai du mal à trouver la source des enregistrements audio, nous expliqua-t-il, mais j’ai comparé les cris sur ce que le blogueur appelle « Canal 2 » et ceux de la cassette VHS de la scène de crime, et en gros, ils concordent. Cela dit, on ne peut pas vraiment assimiler ça à un indice matériel qui relierait le blog et le tueur. Dans l’absolu, n’importe qui pourrait avoir diffusé ça.
— Vous voulez dire : si quelqu’un d’autre a eu accès à l’enregistrement, intervins-je. Nous sommes tous bien d’accord sur le fait qu’il s’agit de l’enregistrement original ?
— Absolument. Donc nous avons affaire soit à votre suspect, soit à une personne ayant eu accès au document par l’intermédiaire du suspect. C’est difficile à déterminer pour l’instant.
— Concentrons-nous sur une chose à la fois, fit Bree. Au téléphone, vous m’avez dit que le blog était diffusé depuis l’université de Georgetown, c’est bien ça ?
— Enfin, via Georgetown, en tout cas. C’est là le principal problème que j’entrevois, Bree. L’auteur du blog a fait en sorte de ne pas laisser de traces.
— Un serveur proxy ? suggéra Sampson, dont les connaissances dans certains domaines très précis me surprenaient toujours.
Le sourire de Kitzmiller lui laissa croire, un bref instant, qu’il avait vu juste.
— Négatif. En fait, c’est pire. Il s’est servi d’un serveur proxy ouvert. Pour ce genre de manip’, les facs sont notoirement l’endroit idéal. N’importe quel charlot peut s’en servir comme relais depuis son adresse IP, n’importe où dans le monde, et hop, impossible de remonter jusqu’à lui. On peut localiser le serveur, mais on ne peut pas identifier l’auteur du site.
— Vous n’avez pas la moindre piste ? demanda Bree. Nous avons vraiment besoin de votre aide.
— Je comprends votre contrariété, inspecteur. Le mieux, à mon avis, serait que vous vous plongiez totalement là-dedans. Sautez à l’eau avec moi. C’est un plongeon en eaux profondes, mais, au moins, vous serez de la partie. Et croyez-moi, il y a des tonnes de détritus qui circulent sur le Web. Vous risquez de faire des découvertes étonnantes.
— Honnêtement, je ne connais strictement rien aux méthodes d’investigation dans le cyberespace, avoua Bree.
— Ce n’est pas nécessaire. Je ne vous parle pas de trouver des mots de passe ou de cracker des codes. Je vous parle d’une immense communauté à passer au crible, la blogosphère.
— La blogosphère ?
Pour illustrer ses propos, Kitzmiller ouvrit sur son écran plusieurs fenêtres qui se superposèrent.
— Pour commencer, il y a tous les gens qui ont répondu au premier blog. Le site MA RÉALITÉ, par exemple, n’est déjà plus actif, mais près d’une quarantaine d’internautes ont réagi à un ou plusieurs articles. C’est un bon début. Vous vous souvenez de cette vieille pub pour un shampoing ? « Parlez-en à deux amis, ils en parleront à deux amis », et ainsi de suite ? C’est un peu la même chose. Quelques personnes vont lire ça, vont en parler sur leurs propres blogs, et le phénomène s’amplifie. Idem pour les salons de discussion.
» Ajoutez à cela le fait que notre tueur, apparemment, aime se trouver sous le feu des projecteurs. Il y a une bonne chance pour que, d’une manière ou d’une autre, il continue à faire partie de la communauté. Les gens se croisent. Si vous trouvez la bonne intersection, vous réussirez peut-être à résoudre l’affaire, à mettre la main sur le coupable et à entrer dans la légende des grands flics.
— Ça fait beaucoup de si, maugréa Bree. Je n’aime ni les si ni les peut-être.
Depuis des années, le cyberespace faisait figure de nouvelle frontière pour les forces de l’ordre. J’allais enfin m’y frotter sérieusement…
À titre d’exemple, Kitzmiller lança une recherche de blogs sur Google avec, pour mots-clés, tueur et show. Une page entière de réponses s’afficha immédiatement.
— Impressionnant ! s’exclama Bree. Enfin c’est plutôt déprimant quand on y pense... C’est un vrai monceau d’ordures.
— Putain, mais c’est un véritable déluge, renchérit Sampson.
— Vous remarquerez que sur son propre site il n’utilise pas la même association de mots que nous. C’est sans doute pour cela que vous ne l’avez pas repéré plus tôt. Il n’empêche qu’actuellement on a déjà plus de quatre-vingts pages qui le mentionnent, et deux entièrement consacrées au sujet. Alors qu’il n’a encore, à notre connaissance, que deux meurtres à son actif.
Une question me vint à l’esprit.
— Le fait qu’il veuille qu’on s’intéresse à lui accélère-t-il le processus ?
— Oui, bien sûr. Sur Internet, il y a tout un public friand de ce genre de choses. La plupart des personnes interrogées vont vous répondre qu’elles trouvent ces meurtres révoltants, et je ne doute pas qu’elles soient généralement sincères. En fait, dans le lectorat, on trouve un mélange de gens qui liront ces pages dans le but de comprendre, voire de faire avancer l’enquête, de gens qui aimeraient en savoir plus, mais peut-être pour de mauvaises raisons, et enfin de gens que ces horreurs excitent. Ce type est en train de réaliser leur rêve. Aucun tueur en activité n’a jamais été aussi facile à joindre.
Tout en réfléchissant, Bree murmura :
— Autrement dit… il se sert des autres, qui vont l’aider à devenir ce qu’il rêve d’être.
Kitzmiller acquiesça et ouvrit une autre fenêtre. C’était la page d’accueil du site du fan club « officiel » de Jeffrey Dahmer, le cannibale de Milwaukee.
— Entre la peste et le choléra, vous avez le choix. Il veut être Dahmer, ou il veut être Ted Bundy, ou il veut être le tueur du Zodiaque.
— Non, rectifiai-je, il veut devenir beaucoup plus célèbre. Je crois qu’il veut surpasser tous les autres.
Y compris Kyle Craig ? Le rapprochement était inévitable. Quel était le rôle de Kyle dans tout ça ?