L’avocat Mason Wainwright arriva à la prison à seize heures précises, comme d’habitude. Kyle Craig tenait à cette ponctualité. Cette visite différait toutefois des précédentes. Ce serait sa dernière rencontre avec Kyle, et l’événement lui inspirait à la fois une certaine tristesse et une grande joie.
Il portait son éternelle panoplie western version profession libérale, bottes et Stetson, veste en daim, lunettes à monture de corne, ceinture en peau de serpent. Dès qu’il pénétra dans le minuscule local, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, comme chaque fois.
— Ah, les vertus de notre rituel…, soupira Kyle.
— Tout est prêt, chuchota l’avocat contre sa joue. Ici, on ne nous filme pas, on est tout seuls. Comme vous le savez, Washington, c’est pour bientôt.
— Alors, donnons le coup d’envoi. Personne ne va y croire, personne. C’est absolument génial, Mason.
Les deux hommes se séparèrent et, immédiatement, se déshabillèrent. Ils se retrouvèrent en caleçon. Celui de Kyle, fourni par l’administration pénitentiaire, était blanc cassé, maculé de taches jaunes.
— Ce n’est pas de la pisse, expliqua le détenu. Ils crament tout, à la blanchisserie.
— Ça, ce sont vraiment des traces de pisse, fit Wainwright, rigolard, en désignant son propre caleçon. C’est dire si j’ai la trouille.
— Je vous comprends.
L’avocat ouvrit sa mallette et détacha de la partie supérieure ce qui ressemblait à de la chair fondue. Il s’agissait en fait d’une prothèse faite sur mesure, un masque facial mis au point, à l’origine, pour les victimes de brûlures et de cancers de la peau, et utilisé depuis dans certains films à gros budget comme Mission : Impossible. Il était en silicone, et chaque détail avait été peint à la main par un costumier renommé de Los Angeles.
Il y avait deux masques. L’un représentait Mason Wainwright, et l’autre Kyle Craig.
Lorsqu’ils eurent fini de les ajuster, Kyle dit à son avocat :
— Vous êtes très bien. C’est excellent. Et le mien ? De quoi ai-je l’air ?
— Mon portrait craché, sourit Wainwright. Je crois que je suis gagnant, dans l’affaire.
Puis Kyle, soucieux de ne rien laisser au hasard, demanda :
— Y a-t-il des problèmes propres à ces masques ?
— D’après ce que l’on m’a dit, ces prothèses n’ont qu’un défaut. La ressemblance est parfaite, mais on ne peut pas battre des paupières.
— C’est bon à savoir. Finissons de nous habiller.
Kyle enfila l’accoutrement de son avocat sans perdre de temps. Le gardien pouvait surgir à tout moment, même si d’ordinaire il n’intervenait pas pendant l’entretien du détenu avec son défenseur, car la loi le lui interdisait.
Mason Wainwright avait pris soin de venir avec des vêtements un peu trop petits, et il en allait de même pour son célèbre chapeau de cowboy. Pour les bottes, il avait prévu des talonnettes de cinq centimètres.
Kyle faisait maintenant près d’un mètre quatre-vingt-dix, soit presque la taille de l’avocat.
Ce dernier, dans sa combinaison de détenu, était encore un peu plus grand que lui, mais il marcherait en traînant les pieds, le dos voûté, comme tous les prisonniers, et ce détail passerait donc inaperçu. Tous deux étaient prêts, à présent, mais ils avaient prévu de rester ensemble jusqu’à la fin de l’heure, comme chaque fois. Il fallait absolument respecter le rituel.
— Voulez-vous me poser vos questions, les huit questions ? demanda l’avocat. Ou préférez-vous que ce soit moi qui les pose ?
Kyle lui posa les questions habituelles, puis ils se turent. Kyle Craig semblait presque en transe, mais, en réalité, il était plongé dans ses réflexions, dans ses projets.
À une ou deux minutes de la fin, Kyle l’avocat se leva.
Mason Wainwright le détenu se leva à son tour.
Kyle ouvrit les bras, et Mason Wainwright l’étreignit chaleureusement.
— En votre honneur, chuchota Wainwright. Je suis navré que tout cela ait été aussi long.
— Tout chef-d’œuvre exige du temps, lui répondit Kyle Craig.