Neil Stephens, de l’AP, jouait des épaules avec ses confrères, en face de la maison jaune où avait été découvert le corps de l’agent du FBI. Tous se battaient pour avoir la photo la plus juteuse possible. Lui s’en fichait, bien sûr. Il avait déjà son cliché à un million de dollars : un joli gros plan du visage de Brian Kitzmiller, les yeux écarquillés, le cou ouvert, pissant le sang comme un cochon égorgé.
— Sacrée scène, hein ? fit un autre photographe à côté de lui, un excité à la peau bien brune. C’est incroyable, cette histoire, hein ? Vous couvrez le truc depuis le début ?
On peut dire ça, songea SW.
— Je viens d’arriver à Washington, répondit-il en veillant à reproduire l’accent légèrement nasillard de Chicago.
Il adorait ces petits détails. C’était ce qu’il y avait de plus magique, et de plus diabolique.
— Je fais un sujet sur les enquêteurs et les experts de scènes de crime. C’est mon angle. Les experts, ils ont vraiment la cote. Ce petit événement n’est qu’un… comment dire…
— Un heureux hasard ?
Le tueur renvoya au type son sourire cynique.
— C’est un peu ça. J’ai de la chance.
— Les voilà ! cria quelqu’un, et, comme les autres, Neil Stephens de l’AP leva son appareil.
De l’autre côté de la rue, la porte s’ouvrit. Les inspecteurs Cross et Stone sortirent les premiers, devant les secouristes qui emmenaient le corps. Ils faisaient tous les deux une tête d’enterrement parfaitement appropriée, qui ressortait très bien au téléobjectif.
Clic ! Sympa, ce petit plan double de l’opposition. En piteux état, certes, mais pas encore tout à fait vaincue. Toujours debout.
Cross avait l’air particulièrement mauvais. On voyait encore le sang de Kitzmiller sur ses mains et sa chemise.
Clic !
Encore une photo d’anthologie.
Les deux flics en rejoignirent un autre, John Sampson, l’ami de Cross, qui attendait sur le trottoir. Bree chuchota quelque chose à l’oreille du grand gaillard – clic ! – qui se mit à secouer la tête d’un air incrédule. Il venait sûrement d’apprendre que c’était Brian Kitzmiller qu’on avait retrouvé sur le toit.
Clic, clic, clic !
Ces photos valaient de l’or.
Le petit mec à côté de lui n’arrêtait pas de parler en shootant. Un vrai moulin à paroles.
— Il paraît que Cross, le type qui est là-bas, est un de nos meilleurs flics. J’ai l’impression que ce coup-ci, il est en train de se prendre un savon.
— On dirait, hein ?
Neil Stephens mitraillait toujours les trois inspecteurs en s’efforçant d’obtenir des plans des visages aussi serrés que possible. Rien d’esthétisant, mais du solide tout de même. On restait ancré dans le réel.
Puis il recula un peu et les prit tous les trois ensemble.
Clic, clic, clic !
Il s’arrêta enfin et regarda leurs visages quelques secondes à travers le viseur du Leica. Était-ce ainsi qu’il les tuerait à la fin ? Tous les trois en même temps, d’un seul coup, dont l’écho ferait le tour du monde ? Ou bien l’un après l’autre, gentiment, calmement ?
Stone.
Sampson.
Cross.
Il n’avait pas encore décidé. Rien ne pressait. Il valait mieux qu’il poursuive sa route tranquillement, en profitant du paysage. De toute manière, cela ne changerait rien au dénouement. Au bout du voyage, il y aurait un mort, deux morts, trois morts. Et il entrerait dans la légende, aux côtés des meilleurs.
Et l’autre, pendant ce temps, qui n’arrêtait pas de jacasser.
— Vous venez juste d’arriver, vous dites. Alors, ça veut dire que vous ne leur avez pas encore parlé, aux flics ?
— Pas encore, répondit Neil Stephen avec son merveilleux accent. Mais j’ai hâte de le faire.