9
LE 4 septembre aurait dû être à la plantation un jour comme les autres. Gratianne, enfermée avec les couturières, préparait sa toilette pour un bal prévu, une semaine plus tard, chez les Tampleton. Julie, que l’on n’invitait pas encore, et comme toujours languide et mélancolique, admirait la tournure de sa sœur aînée, inquiète pour un volant mal froncé, une couture qui « grignait », un décolleté que l’on jugeait trop audacieux. Ces demoiselles, debout avant tout le monde, virent les essayages interrompus par la cloche du petit déjeuner. Celui-ci consistait toujours à Bagatelle en un repas copieux où les œufs brouillés, les petits pains, parfumés à la cannelle, cuits par Anna et servis chauds, les confitures et les cakes fournissaient aux jeunes appétits de quoi se satisfaire.
Tout le monde était à table et M. de Vigors dépliait sa serviette, quand Virginie remarqua brusquement :
« Mais où est Pierre-Adrien ? N’est-il pas levé ? Ce garçon passe ses nuits à lire et, naturellement, il ne peut, le matin, sortir de son lit ! »
Sur injonction de sa maîtresse, James abandonna le service et s’en fut chercher le dormeur. Gratianne engloutissait déjà son troisième petit pain, quand le domestique réapparut .
« M’sieur Pierre est pas dans son lit, m’ame. Et le lit, il est pas ouvert, on dirait qu’il a pas dormi là !
— Il est peut-être au petit jardin{59}. James, va voir ! »
Le retour de James interrompit les conversations et les bruits de fourchettes :
« L’est pas là non plus, m’ame. J’ai appelé partout et Bobo ni les jardiniers l’ont pas vu… P’ êt’e bien qu’il a parti… »
Virginie haussa les épaules.
« N’avez-vous aucune idée, Clarence, de l’endroit où peut se cacher votre filleul ?
— Aucune. Je l’ai vu regagner sa chambre hier soir. Il ne m’a même pas emprunté de livre. Je ne comprends pas. Il faudrait tout de même le trouver ! Je vais aller faire un tour… »
L’intendant quitta la petite salle à manger devenue silencieuse. Gratianne et Julie échangeaient des regards étonnés, M. de Vigors se taisait, Virginie buvait son thé à petites gorgées, visiblement irritée.
« Peut-être est-il sorti tôt à cheval, il fait si beau ! proposa le colonel. Il aura oublié l’heure.
— Mais si son lit n’est pas défait, risqua timidement Julie, ça veut dire qu’il n’a pas dormi ? »
Pendant que l’on échangeait ainsi des hypothèses sur les raisons de l’absence de Pierre-Adrien, Dandrige avait visité les écuries. Tous les chevaux étaient dans leurs boxes. Il avait interrogé les jardiniers et marché jusqu’à la levée, au bout de l’allée de chênes, Mic et Mac sur ses talons. La grande barrière de bois, close pour la nuit, n’avait pas encore été ouverte.
Une inexplicable inquiétude gagnait peu à peu l’intendant. Quand il revint à la maison, on commençait à s’agiter. M. de Vigors envoyait des domestiques pour fouiller le parc, visiter les hangars, le pigeonnier et interroger les contremaîtres afin de savoir si quelqu’un avait aperçu Pierre-Adrien depuis la veille. Virginie, debout sur la galerie, les mains appuyées sur la balustrade de bois, tentait d’imaginer ce qui pouvait empêcher son fils d’être présent au breakfast. S’étant concertés, le colonel de Vigors et Dandrige firent seller leurs chevaux. Le premier décida d’explorer les berges du fleuve, le second le village des esclaves. L’intendant avait choisi ce secteur, car une idée lui était venue : « Ivy, pensait-il, sait peut-être quelque chose. Pierre-Adrien a quatorze ans, il est en bonne santé, se pourrait-il que déjà… ? »
Il trouva la jeune Noire à l’hôpital, en train d’assurer son service, c’est-à-dire de transporter des seaux malodorants.
« Tu n’as pas vu M. Pierre, Ivy ?
— Oh ! non ! m’sieur, pas encore… Pourquoi vous me demandez ça, m’sieur ?…
— On le cherche, il semble qu’il n’a pas dormi à la maison, Ivy. »
L’esclave parut interloquée, méfiante, regardant l’intendant d’un œil à la fois sceptique et interrogateur. Puis elle ramassa ses seaux, s’apprêta à poursuivre son chemin.
« Si tu savais quelque chose, tu me le dirais, n’est-ce pas, insista Dandrige en faisant avancer son cheval… Je sais que M. Pierre t’aime bien !
— Oui, m’sieur, si je savais où il est, je le dirais… Mais je sais pas ! »
Pendant cet entretien, Mic et Mac, assis à l’ombre d’un auvent, bâillaient, espérant une promenade, une course derrière le cavalier, qui demeurait immobile sur sa monture. Quand l’intendant regagna la maison, l’inquiétude, qu’il avait été le premier à ressentir, s’était emparée de tout le monde. À chaque instant, des domestiques venaient rendre compte de leurs recherches. Il fallait se résoudre à admettre que Pierre-Adrien s’était évaporé comme un fantôme. Virginie, pâle et contractée, suggérait de nouvelles directions.
« Nous allons rassembler une cinquantaine d’esclaves et battre méthodiquement la forêt et les champs, proposa le colonel. Pierre-Adrien a pu se donner une entorse et, incapable de marcher, attend peut-être du secours. »
La battue ne donna aucun résultat. À l’heure du lunch, la plantation avait été parcourue en tous sens ; aucun indice n’avait été recueilli. On s’apprêtait à passer à table, sans enthousiasme, quand Anna fit un signe discret à l’intendant depuis le seuil de sa cuisine. Dandrige la rejoignit.
« Faut que je vous dise, m’sieur Dandrige, Ivy elle est venue me voir. Mais faut pas le dire à m’ame maît’esse, parce qu’elle a peur. M’sieur Pierre, il est allé chez Ivy cette nuit comme souvent…, pas pou’ ce que vous croyez, elle a dit. Pour pâ’ler seul’ment et lui montrer des livres. Mais il est repâ’ti que c’était à peine le milieu d’la nuit pou’ aller dormir. Elle l’a pas revu. »
L’intendant remercia Anna, s’excusa de ne pas déjeuner et retourna à l’hôpital, où Murphy venait d’arriver.
« Il paraît que le jeune filleul découche, Dandrige, fit le médecin.
— Si ce n’est que ça, ce n’est pas grave, Murphy. Je voudrais voir Ivy. »
On appela la jeune fille et l’intendant l’emmena à l’écart sous l’œil étonné du médecin.
« Anna m’a raconté ce que tu lui as dit, mais elle ne l’a dit qu’à moi. Par où passe M. Pierre quand il vient te voir la nuit ? »
Ivy se mit à pleurer doucement.
« Tu n’as rien à craindre, il faut m’aider à retrouver M. Pierre, c’est tout. »
Elle indiqua du geste un sentier qui partait de l’hôpital, conduisait par la prairie vers la roseraie, en contournant la mare.
« Qu’est-ce qui se passe, Dandrige ? s’enquit Murphy en s’approchant, c’est sérieux ? Vous avez l’air nerveux. Le gosse n’a pas pu aller bien loin.
— Venez avec moi, on va par là. Il est certainement arrivé quelque chose à Pierre-Adrien. »
Les deux hommes, les chiens sur leurs talons, enfilèrent le sentier et se trouvèrent bientôt près de la mare, remplie au printemps par la crue du fleuve et qui, déjà, rétrécissait sous l’ardeur du soleil, cernée par une zone boueuse. Avant même que Murphy ait repéré le corps, Dandrige savait que son filleul était là.
« Bon Dieu, dit le médecin, regardez ça ! »
Il désignait, émergeant de l’eau croupie, deux jambes les talons en l’air. Puis il se précipita, glissant sur la terre gorgée d’eau jaune, suivi de l’intendant. Mic et Mac, pataugeant et donnant de la voix, arrivèrent les premiers, flairèrent les jambes inertes et se détournèrent, ayant reconnu l’odeur de la mort. Sans échanger une parole, les deux hommes en haletant tirèrent Pierre-Adrien hors de l’eau peu profonde. Il était à plat ventre, englué de vase jusqu’à mi-corps. Murphy retourna le cadavre sans visage, fouilla la boue, trouva le cœur, essuya du pouce les paupières et découvrit sous celles-ci un regard vide et glauque. Sous le soleil, les yeux, comme deux escarboucles serties dans la glaise sale, donnaient à cette tête l’aspect d’une sculpture ébauchée.
« Rien à faire, Dandrige. Il est mort étouffé par cette saloperie ! »
L’intendant demeurait figé, blême, les maxillaires contractés. Les chiens, revenus sur l’herbe sèche, secouaient la boue qui tachait leur robe claire.
« Allez chercher des nègres et une civière, Clarence, dit finalement le médecin. On l’emmènera à l’hôpital. Je le débarbouillerai… On ne peut pas le montrer à sa mère dans cet état. »
Comme un automate docile, l’intendant obéit. En ce matin d’été, la mort de Pierre-Adrien lui paraissait scandaleuse et injustifiable. Sur le chemin de l’hôpital, il rencontra Ivy et, sans grand ménagement, lui apprit la nouvelle. La jeune Noire, comme s’il l’avait frappée, tomba prostrée avant même que ses larmes aient pu jaillir. Il ne lui prêta nulle attention, songeant soudain qu’il fallait aussi aller dire à Virginie que son fils était mort.
Sous le choc de ce drame inimaginable, la plantation prit subitement les couleurs des mauvais jours. Virginie s’enferma pour pleurer avec ses filles, refusant de recevoir les amis venus présenter des condoléances. Mignette Barthew fut seule admise auprès de la dame de Bagatelle. Elle la trouva d’une grande dureté vis-à-vis de la pauvre Ivy.
« Je veux qu’on chasse cette négresse, qu’on la vende. Je ne veux pas qu’elle demeure un jour de plus à Bagatelle. Si je ne me retenais pas, je l’étranglerais de mes propres mains. »
Tandis que l’on préparait les funérailles et que les fossoyeurs du cimetière de Sainte-Marie ouvraient une nouvelle fois le caveau des Damvilliers, Dandrige retourna voir Ivy. Il la trouva prostrée, tremblant de tous ses membres, les yeux injectés de sang, la peau grise. Murphy l’avait dispensée de son service, se doutant bien qu’elle était malade d’un chagrin qu’elle ne pouvait pas montrer.
« J’étais pas sa « tisanière », à m’sieur Pierre, hoqueta la pauvre fille entre deux sanglots. Faut pas croire ça, m’sieur Dand’ige. On parlait, c’est tout ! »
Assis sur un tabouret, près de la paillasse où l’esclave se tenait tapie comme un chien battu, Dandrige pensait que cette fille méritait un certain respect. Que pouvait-on lui reprocher hors l’affection que Pierre-Adrien lui portait, depuis qu’ils jouaient ensemble, derrière la maison, comme deux gosses qui se moquaient pas mal de la couleur différente de leurs peaux !
Sa peine prouvait que leurs rapports n’étaient plus ceux de maître à esclave, mais bien ceux de deux êtres ayant en commun ces souvenirs d’enfance que tant d’enfants blancs élevés avec des petits Noirs s’empressaient de renier, pour maintenir les distances exigées par les conventions et les préjugés.
« M’ame maîtresse a dit qu’on allait me vendre, m’sieur Dand’ige. Je veux bien. Je veux plus rester ici, maintenant on me regarderait d’un drôle d’air.
— On verra, Ivy, il faut attendre un peu, la maîtresse a beaucoup de chagrin… comme toi, tu comprends.
— Oui, je comprends, renifla Ivy, mais si elle savait ça que m’sieur Pierre me faisait, peut-être qu’elle me donnerait au shérif.
— Que faisiez-vous de si mal, Ivy, tu peux me le dire, je ne le répéterai pas !
— Eh bien, m’sieur Dand’ige, dit Ivy, se redressant avec une lueur de défi dans le regard, m’sieur Pierre, y m’apprenait à lire et à écrire ! »
Malgré sa peine, Clarence sourit. Il reconnaissait bien là son filleul qui croyait les Noirs perfectibles et qui, pour être en accord avec sa conscience, s’était lancé dans une entreprise que les lois condamnaient.
Enhardie, Ivy montra à l’intendant des cahiers d’écolier où s’alignaient des lettres maladroitement tracées et les premières syllabes. Il reconnut les modèles dessinés par son filleul d’une écriture appliquée, avec des pleins et des déliés. Sur la dernière page entamée, Ivy avait péniblement reproduit dix lignes du même mot : Bagatelle.
« C’est un secret entre nous, dit l’intendant en rendant les cahiers à l’esclave. Il faudra que tu continues seule maintenant… pour faire plaisir à M. Pierre. »
Elle se remit à pleurer doucement. Dandrige, qui n’avait jamais de sa vie touché la toison d’une Noire, lui caressa la tête et quitta la chambre pleine d’odeurs alliacées, qui, non plus que la couleur de la peau d’Ivy, n’avaient rebuté Pierre-Adrien. Il siffla ses chiens, dont les narines délicates s’offusquaient plus que les siennes, et regagna son logement pour tracer une croix noire et une date sur l’arbre généalogique des Damvilliers.
Quelques jours plus tard, Virginie, ayant repris sa place de maîtresse de maison et donné des ordres pour que rien ne soit changé aux habitudes, entreprit Clarence.
« Quand nous débarrasserez-vous de cette négresse ? Il faut la vendre… J’espère qu’elle n’attend pas un bébé !
— Non, elle n’attend pas de bébé, Virginie, et je compte vous en débarrasser bientôt !
— Prévenez-moi seulement quand ce sera fait.
— Il me faut un peu de temps pour joindre l’encanteur, mais, dès la cueillette terminée, je m’en occupe.
— C’est bon, faites vite. La vue de cette créature m’inspire du dégoût ! »
Dandrige n’avait nullement l’intention de livrer Ivy à l’encanteur de Bayou Sara, chez lequel cette jolie fille eût aisément trouvé preneur. Il estimait, en effet, qu’agir ainsi serait trahir la mémoire de son filleul. Et il se souciait fort peu d’obéir aux ordres de Mme de Vigors. L’idée qui lui était venue demandait, pour sa réalisation, quelques semaines de répit.
Déjà, par l’intermédiaire de Barthew, il avait pu faire passer un message à un Noir libre, qui était en relation avec la fameuse Harriet Tubman, que les abolitionnistes du Nord appelaient le « général Tubman » et les Noirs fugitifs le « Moïse de son peuple ». Ayant réussi à s’évader, cette esclave intelligente et férocement décidée à libérer ses congénères avait organisé une filière, connue sous le nom de « chemin de fer souterrain ». Aidée par les abolitionnistes blancs, Harriet Tubman revenait clandestinement dans le Sud, pour chercher les « marrons » auxquels elle faisait franchir la fameuse Mason and Dixon Line, qui séparait idéalement les États esclavagistes du Sud des États non esclavagistes du Nord. En se dissimulant le jour, en marchant la nuit, des fugitifs réussissaient ainsi à conquérir une liberté plus théorique que réelle, depuis que les agents fédéraux avaient été autorisés à les rechercher, partout dans l’Union, pour les restituer à leurs maîtres. Nombreux étaient les Noirs qui, contraints de vivre cachés et de compter pour subsister sur la générosité de leurs frères ayant statut d’homme libre, regrettaient la sécurité de la plantation qu’ils avaient fuie et trouvaient leur liberté encombrante. Fort heureusement pour Ivy, Barthew avait obtenu qu’une dame transcendantaliste de Concord recueille la jeune Noire qui lui arriverait un jour, si tout allait bien, ce qui la mettrait à l’abri d’une foule d’inconvénients.
Dandrige ne tenait pas, en effet, à ce que l’amie de Pierre-Adrien puisse pâtir de la liberté qu’il allait délibérément, mais secrètement, lui octroyer.
Quand vint la réponse du « général Tubman » fixant rendez-vous à Gallatin, un village du Tennessee, Dandrige prétexta la nécessité d’un voyage à Memphis, où un ingénieur fabriquait de nouvelles égreneuses à coton qu’il serait bon d’expérimenter.
Un matin de novembre frais et pluvieux, conduisant lui-même un cabriolet que Bobo ramènerait plus tard de Bayou Sara, il quitta la plantation. À la corne d’un bois, hors de vue, Ivy l’attendait avec son maigre balluchon, un bouquet de simples à la main.
« Que veux-tu faire de ces fleurs ? interrogea l’intendant en aidant la fille à monter dans le buggy capoté.
— Je voudrais, dit-elle timidement, les poser sur la tombe de m’sieur Pierre au cimetière de Sainte-Marie… en passant.
— Ce n’est peut-être pas très prudent, mais allons-y », concéda l’intendant, qui ne souhaitait arriver que quelques minutes avant le départ du bateau, pour éviter les rencontres importunes.
Devant le caveau fraîchement clos des Damvilliers, Ivy déposa ses fleurs, se signa en pleurant silencieusement, puis elle se tourna vers Dandrige et dit d’une voix calme et assurée :
« Un jour, je reviendrai et je lui apporterai les plus belles fleurs qu’on puisse trouver ! »
Sur le steamboat remontant le Mississippi, Ivy fut embarquée comme domestique de Dandrige. Il remarqua des regards ironiques chez les femmes voyant ce planteur élégant escorté d’une Noire silencieuse et compassée. Les hommes considéraient avec intérêt les formes de la jeune Ivy et trouvaient que, pour une esclave, elle ne manquait ni de grâce ni de distinction. Un inconnu proposa même à l’intendant de Bagatelle d’acheter « cette belle pouliche d’ébène » pour deux mille dollars.
À Memphis, ayant loué une voiture à quatre chevaux, Dandrige, évitant les agglomérations importantes, parvint par des chemins difficiles, après avoir passé Millington, Jackson, Waverly et Dickson, jusqu’au lieu de rendez-vous, dans une clairière, près de Gallatin où Harriet Tubman, en compagnie de trois Noirs évadés d’une plantation de Géorgie, attendait la candidate à la liberté. Le « général Tubman » ne plut pas beaucoup à Dandrige. C’était une femme aux formes molles, vêtue d’une robe de soie noire à jabot et coiffée d’un bonnet plat qui écrasait sa large face aux traits grossiers. De plus, elle portait dans un sac un gros revolver.
« Qui êtes-vous ? dit-elle d’une voix autoritaire à Dandrige, étonnée qu’elle était de voir un Blanc convoyer une Noire et redoutant un piège.
— Ça ne vous regarde pas, répliqua Dandrige. Je compte que vous ferez bien ce que vous devez faire, c’est-à-dire acheminer Ivy saine et sauve à Concord. S’il lui arrive malheur, je saurai où vous retrouver.
— C’est bon, c’est bon, fit la femme, on s’en va. »
L’intendant glissa subrepticement à Ivy une bourse qu’il avait préparée. Les Noirs ne lui inspiraient aucune confiance. Il remit, par contre, ostensiblement au « général Tubman » une poignée de dollars.
« C’est pour notre cause, dit la femme en empochant l’argent.
— Non, c’est pour que vous preniez soin d’Ivy, elle est sans ressources. Votre cause, pour le moment, c’est elle. Je ne veux rien savoir d’autre. »
Puis il se tourna vers la jeune esclave de Bagatelle et, à la grande stupéfaction des autres, l’embrassa.
« Les Blancs sont de drôles de gens, pensa un des esclaves en fuite. Ils ont de belles tisanières et ils les expédient comme ça par les chemins, au lieu de les garder près d’eux… »
« Gloire à Dieu et à Jésus aussi, une âme de plus est sauve ! » lança d’une façon inattendue Harriet Tubman.
Puis elle tendit la main à Dandrige, qui la prit sans enthousiasme. « Après tout, pensa-t-il, cette femme ne manque pas de courage. » Il fouetta les chevaux et, sans regarder en arrière, prit le chemin de Nashville, où il dormit plus de douze heures avant de retourner à Memphis. Ayant jugé sans intérêt les égreneuses à coton de M. Parkinson, il prit le premier bateau qui descendait le fleuve et regagna la plantation.
Le 30 octobre, alors qu’il revenait d’assister à une messe célébrée, en l’église de la Madeleine, à la mémoire de Frédéric Chopin, Marie-Adrien trouva à l’hôtel de Russie, où il habitait, la lettre de sa mère lui annonçant la mort de son jeune frère. Ayant encore dans l’oreille l’ardente respiration du Prélude en mi mineur que l’organiste Lefebvre-Wély avait déjà interprété, un an plus tôt, lors des obsèques du compositeur, devant trois mille personnes, Marie-Adrien relut plusieurs fois la lettre de Virginie. Il imaginait le corps de son cadet appesanti dans la fange. Il le voyait trébuchant dans la glaise, alors qu’allégé de ses désirs il venait de quitter cette Ivy que sa mère rendait responsable du malheur et qui lui était inconnue. Il se reprochait d’avoir négligé le garçon sensible et discret qu’il découvrait en Pierre-Adrien, puisqu’il avait lui aussi de précoces démangeaisons dans le corps. Il se dit aussi qu’il restait maintenant le seul représentant mâle des Damvilliers et qu’il lui faudrait à son tour procréer pour assurer la pérennité du nom…, à moins qu’il ne s’y refuse et ne s’en aille à son tour, en fermant la porte au nez du destin sur une dynastie interrompue.
Dans la longue lettre qu’il rédigea pour sa mère, il annonça son retour pour l’automne 1851 et s’en fut chez le sculpteur Clésinger, voir le monument qui devait figurer sur la tombe de Chopin, son compositeur préféré qui, comme lui, « savait voyager en d’étranges espaces ».
Il informa Brent de la mauvaise nouvelle venue de Louisiane. Le brave Noir, qui s’était adapté tant bien que mal à la vie dissolue de son maître, ne put s’empêcher de pleurer.
« Arrête ces larmes, dit durement le marquis, M. Pierre sait maintenant ce que recouvrent tous les mensonges dont les prêtres nous rebattent les oreilles sur l’autre monde et la pérennité de l’âme. Tu pleures sur le vide, sur le néant, sur l’inexistence. Nos cerveaux ne sont que des éponges à souvenirs. Quand la mort les presse, ils se dessèchent et tombent en poussière comme le reste…
— Oui, m’sieur le marquis, acquiesça sans comprendre le valet. Mais j’oublierai jamais m’sieur Pierre. Et puis souvenez-vous que la Planche avait dit qu’il avait le signe de l’eau, c’est pour ça qu’il s’est noyé dans la mare ! »
Marie-Adrien haussa les épaules, jugeant inutile de combattre les superstitions des Noirs. Après tout, elles valaient bien celles des chrétiens, qui acceptaient le tour de passe-passe de l’Eucharistie et se gâchaient la vie, en imaginant les chaudières de l’enfer prêtes à les accueillir. « Il n’y a pas de péché, pensait depuis longtemps Marie-Adrien, il n’y a que des poltrons qui ont peur d’explorer la vie à fond ! »
« Va-t’en, tu m’ennuies », finit-il par dire à Brent.
Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et s’en fut raconter à la gentille femme de chambre blanche dont il partageait la couche depuis bon nombre de nuits un chagrin qu’elle sut comprendre et apaiser.