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PENDANT que grandissaient les enfants Damvilliers, le Sud avait de plus en plus tendance à s’opposer au Nord dans tous les domaines. Les élections de 1838 à La Nouvelle-Orléans avaient assuré le succès des whigs en leur attribuant huit sièges sur neuf à la Chambre des représentants. La lutte électorale avait connu une intensité jamais atteinte, en raison de la crise commerciale, et les candidats démocrates, rangés sous l’étendard fédéraliste de l’exécutif, s’étaient vus rejetés au profit des conservateurs.
La ville se modernisait chaque jour et l’on venait d’y créer un établissement de « bains flottants » sur la levée du Mississippi, vis-à-vis de la rue Mandeville, où l’on pouvait apprendre à nager. « Propreté, plaisir, santé », annonçaient les journaux. L’abonnement, pour vingt-cinq entrées, coûtait cinq dollars. L’établissement, où l’on fournissait serviettes et vestiaire, était ouvert de quatre heures le matin à dix heures le soir. Toute la bonne société orléanaise voulait connaître les joies de l’eau.
Abraham Mosley, qui, cette année-là, vint séjourner à Bagatelle, avait fait l’expérience de ces bains hygiéniques. Il en était enchanté, au moins autant que d’une loi récente promulguée « pour mettre un terme aux accidents multiples causés par les vapeurs circulant sur le Mississippi ».
Le texte officiel, qu’il s’était procuré afin de le montrer au marquis de Damvilliers, grand amateur, comme tous les planteurs, de courses de steamboats, indiquait qu’il y aurait dorénavant, dans chaque port, des inspecteurs chargés d’examiner « les bateaux, leurs bouilloires et leurs machines ». Que, toutes les fois que les vapeurs s’arrêteraient, les soupapes de sûreté devraient être ouvertes. La nouvelle loi prévoyait encore : « Toute perte de propriété ou de vie résultant de l’explosion d’une bouilloire ou d’un tuyau ou de tout autre effet de la vapeur sera en elle-même une preuve suffisante pour servir de base à une accusation de négligence contre les propriétaires ou les officiers du bateau. » Partant de là : « Tout capitaine, ingénieur, pilote ou toute autre personne qui, par négligence ou inconduite, occasionnera la mort d’un ou plusieurs voyageurs sera censé être coupable d’homicide et, en cas de conviction, condamné au pénitencier pour un terme n’excédant pas dix années. »
« Si cette loi avait existé en 1831, commenta Mosley s’adressant à Dandrige, cette pauvre Corinne Tampleton et, avec elle, des milliers d’autres personnes vivraient encore ! »
Le courtier anglais, dont on fêta à Bagatelle le quarante-cinquième anniversaire, vanta aussi le confort d’un nouvel hôtel capable d’enlever des clients au vieux Saint-Charles. Il s’agissait de l’hôtel de la Baie Saint-Louis qui proposait chambres spacieuses, chambres « à bains », billards, buvettes, jardin potager, quai pour bateaux, écuries et remises. Le prix élevé de la pension – soixante dollars par mois pour un adulte et vingt-cinq dollars pour un domestique – fit pousser les hauts cris au marquis de Damvilliers, qui déclara péremptoirement son intention de continuer à descendre au Saint-Charles, l’hôtel de la Baie lui paraissant plus accessible aux nouveaux riches et aux gens du Nord qu’aux planteurs du Sud.
De ses malles Abraham Mosley tira quantité de cadeaux : une épée à lame colichemarde pour le petit marquis, des chaussettes de soie pour Clarence, une écharpe d’hermine pour Virginie, une pièce de dentelle pour Gratianne et Julie, un fifre pour Pierre-Adrien et, pour le marquis, des boutons de chasse en argent. Ignorant la présence de Mignette, M. Mosley s’excusa de ne pas l’avoir prévue dans la distribution. Il eut beaucoup de mal à lui faire accepter un flacon d’eau de Guerlain extrait de sa propre trousse de toilette.
« Quel homme charmant que cet Anglais ! dit Mignette en aidant Virginie à se déshabiller. C’est dommage qu’il mange autant, il va compromettre sa santé et devenir rond comme une barrique !
— Il n’est pas vraiment gros, Mignette…, il est… bombé ! »
Les deux femmes s’amusèrent de cette plaisanterie facile et, entre elles, n’appelèrent plus désormais M. Mosley que « le Bombé ».
Le joyeux courtier de Manchester se faisait, malgré son coup de fourchette héroïque, beaucoup de soucis cette année-là. Il craignait de ne pouvoir trouver en Louisiane assez de coton pour fournir ses pratiques dont les usines, après la dépression de 1837, connaissaient une activité accrue. Il envisageait sans plaisir d’avoir à se rendre en Alabama où, sur les terres hautes et sablonneuses, des planteurs produisaient un coton vendu dans la catégorie « beau et fin » de 13,5 à 14,5 cents la livre.
Car un spéculateur dont on avait peu entendu parler depuis dix ans, Vincent Otto Nolte, associé à un banquier de Philadelphie, Nicolas Biddle, président de la Banque de Pennsylvanie, tentait de rafler tout le coton disponible à La Nouvelle-Orléans. Biddle – d’une famille de quakers – qui passait pour le meilleur expert financier des États-Unis, avait envoyé une circulaire aux planteurs, leur proposant « des avances libérales sur tout le coton qu’ils voudront bien lui consigner », promettant d’ailleurs « de garder ce coton jusqu’à l’été suivant, afin qu’ils puissent en obtenir le meilleur prix possible ». Le commerce de La Nouvelle-Orléans ne pouvait que souffrir de cette spéculation concertée et la presse louisianaise ne ménageait pas Biddle, « un vampire financier ennemi des États du Sud, un véritable pacha d’Égypte, qui aspire à une suprématie industrielle, fatale à la prospérité et à l’indépendance du pays ». La Banque de Pennsylvanie offrait aux planteurs soixante dollars par balle de quatre cents livres, ce qui mettait le coton à quinze cents la livre, donc impossible à vendre aux courtiers européens.
M. Mosley, ayant ses informateurs à Washington, révéla aux planteurs de Pointe-Coupee, réunis par M. de Damvilliers, qu’il s’agissait d’une opération organisée en sous-main par le gouvernement. Il expliqua que Biddle avait calculé qu’il serait possible de couvrir le déficit commercial des États-Unis si l’on réussissait à faire monter d’un ou deux cents par livre le prix du coton. Il s’apprêtait à engager dans ce gigantesque plan tous les moyens financiers dont il disposait. Nolte, qui venait de regagner l’Amérique et dont la réputation d’infaillibilité demeurait intacte, malgré sa retentissante faillite de 1825, venait de se voir ouvrir un crédit illimité à La Nouvelle-Orléans, pour acheter par très grosses quantités tous les cotons qu’il pourrait trouver.
« J’ai vu les statistiques de la production cotonnière de Nolte portant sur vingt-quatre années, dit un planteur. Elles lui permettent de prophétiser une montée des prix pour les dix années à venir.
— Un bon conseil, monsieur, fit Mosley, continuez à traiter au comptant sur des marchandises disponibles. Vous profiterez de la hausse, si hausse il y a, et vous ne livrerez pas votre avenir à la spéculation, par le jeu de la vente à terme. »
Au cours de cette conférence improvisée, le courtier réussit à convaincre assez de planteurs de ne pas céder aux offres alléchantes des financiers du Nord, pour réunir les quantités de coton réclamées par ses clients.
Avant que M. Mosley regagne l’Angleterre, les événements lui avaient donné raison. Les circulaires de Biddle et Nolte avaient été répandues en mars 1839. En novembre de la même année, leur défaite était consommée et le courtier anglais faisait figure, à Pointe-Coupee, de grand économiste, dont il était bon de suivre les avis.
Nolte, comme tous les financiers, savait par expérience que le prix du coton – allez donc expliquer ça… – montait ou baissait en sens inverse de celui du pain ! Or la récolte de blé aux États-Unis fut cette année-là catastrophique. Pour la première fois, l’Union dut importer des céréales. Le prix du pain grimpa et les cours du coton s’effondrèrent. Le Sud tout entier applaudit quand Nolte fut mis en prison pour dettes{49} : ses victimes, parce qu’elles se voyaient ainsi en partie vengées, et ceux qui n’avaient pas succombé à la tentation de ses offres, parce qu’ils avaient échappé aux manœuvres du spéculateur.
« Le Bombé est tout de même rudement intelligent, reconnut Virginie, et les planteurs qui l’ont écouté et ont suivi l’exemple de mon mari lui doivent une fière chandelle ! »
Ce n’est pas une chandelle que lui offrirent les amis d’Adrien, mais une canne, dont le pommeau d’or pesait trois cents grammes. Elle lui fut remise au cours d’une réception, par Julie, qui venait d’avoir trois ans, tandis que Gratianne lui débitait un compliment rédigé par Adèle Barrow, qui se piquait de poésie.
La vieille demoiselle n’avait pas perdu tout espoir de pêcher un époux. Dans ses strophes boiteuses, elle n’hésitait pas à comparer Mosley à Mercure, le dieu du Commerce.