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TOUTE l’affaire vint de Willy Tampleton. C’est du moins ce que comprit Clarence quand, à l’aube, le jeune coq de West Point vint, tout ému, le tirer du sommeil et frapper des coups secs avec sa chevalière à la porte de la cabine de l’intendant. Ce dernier prit le temps de passer une robe de chambre et souleva la fenêtre à guillotine qui donnait sur la galerie.

« Vous avez gardé les bonnes habitudes de West Point, à ce que je vois ; tôt levé, hein !

— Monsieur Dandrige, dit le jeune homme en s’efforçant à la dignité que requérait sa déclaration, je vais me battre en duel pour l’honneur de Mlle la filleule du marquis de Damvilliers !

— Diable ! Et contre qui, mon Dieu ?

— Contre Ed Barthew, l’avocat, qui l’a gravement offensée.

— Comment cela ? » fit Clarence en fronçant le sourcil.

Ed Barthew, sans être de ses amis, figurait parmi les rares personnes pour qui l’intendant de Bagatelle avait de la sympathie.

« Puis-je entrer, monsieur ? »

Une fois installé dans l’unique fauteuil de la cabine, l’officier raconta la genèse du conflit, suscitant un étonnement que Clarence ne chercha pas à dissimuler.

La veille, à l’heure où Clarence s’était retiré pour aller dormir, Virginie s’était rendue au salon où deux « minstrels{20} » grattaient leur banjo en chantant de vieilles chansons. Le concert fini, elle avait été invitée à la table de Tampleton où se trouvaient Ed Barthew et un autre planteur, M. Aubron. On en était venu à parler cartes et dés et, très parisienne, Virginie n’avait pas caché son goût pour le jeu. Chez Mme Drouin, à Paris, elle avait appris le whist et même le poker. Aussitôt la partie s’était organisée et, comme le règlement du bord interdisait les mises d’argent, et n’autorisait pour donner de l’intérêt aux coups que l’engagement de petits objets, exception faite des bijoux, Tampleton avait mis sur le tapis un canif à cigares, Ed Barthew un étui en peau de serpent acheté à La Nouvelle-Orléans, le planteur un petit crayon à mine de plomb qui venait d’Italie. Comme Virginie cherchait l’objet qu’elle pourrait bien risquer, Tampleton avait suggéré un mouchoir de dentelle, mais l’avocat de Bayou Sara s’était taillé un beau succès parmi les spectateurs en proposant que la jeune fille offre en guise de mise une de ses anglaises… Tout le monde protesta, mais, à l’étonnement général, la filleule du marquis concéda que c’était là une excellente idée et qu’elle s’engageait à couper une mèche de ses cheveux pour la remettre au gagnant. Plusieurs dames dans l’assistance pincèrent les lèvres, tandis que leur mari applaudissait à cette audace. On était déjà surpris de voir une demoiselle de la bonne société assise à une table de jeu avec des hommes, dont deux au moins passaient pour respectables certes, mais personne, jusque-là, n’avait imaginé un tel enjeu.

« C’est indécent, avait murmuré une matrone à demi chauve, pourquoi ne joue-t-elle pas sa chemise ?

— Ce sera peut-être pour la prochaine fois », lui avait susurré un vieil homme au jabot constellé de brins de tabac.

Souveraine et indifférente aux commentaires, Virginie, d’un geste de la main, avait imposé silence, indiquant simplement qu’elle n’amputerait sa chevelure que si les cartes lui étaient défavorables. Cette restriction fut admise et la partie commença.

« Mlle Trégan jouait fort intelligemment, expliqua Tampleton. Elle gagna successivement mon couteau en argent et le crayon de M. Aubron, mais, finalement, elle fut battue par Ed Barthew, qui pour une fois – je le surveillais – ne tricha pas. Il ramassa donc les enjeux et réclama la mèche de cheveux qui lui revenait. »

C’est alors que les choses s’étaient envenimées. Tampleton estima que l’on devait tenir Mlle Trégan quitte de sa mise, car un gentleman ne pouvait accepter qu’une femme soit amenée, par jeu, à couper une mèche de ses cheveux pour la donner à un inconnu. On avait passé une bonne soirée, mais il convenait d’en rester là, avait-il lancé avec autorité.

Barthew rétorqua que les dettes de jeu étaient sacrées et qu’il ne renonçait pas à son gain. Là-dessus, une discussion publique s’était ouverte, les uns, les plus nombreux, approuvant l’attitude chevaleresque de Tampleton, les autres soutenant que Barthew méritait de garder un souvenir aussi précieux de cette soirée. Parmi ceux qui soutenaient ce point de vue, il y avait des femmes assez satisfaites de voir cette beauté débarquée de France recevoir une leçon. Le capitaine Wrangler, prévenu de cette agitation, fut amené, en tant qu’oracle du bord, à donner son avis. Joyeux drille, amateur de gin et peu enclin à s’émouvoir pour des péronnelles qui se mettent volontairement dans de fâcheuses situations, le marin déclara, après réflexion, que tout contrat devait être honoré et que la demoiselle aurait à s’exécuter. L’abondance de sa chevelure pouvait supporter, estima-t-il, un coup de ciseaux.

« Mlle Trégan fut bonne joueuse, commenta Willy Tampleton, elle dit que son intention était bien de remettre au vainqueur le montant de sa mise, qui prenait, pour cet affreux Barthew, une importance de trophée. »

Virginie avait alors déclaré qu’elle se livrerait dans sa cabine à l’amputation nécessaire et qu’elle ferait porter à maître Barthew une de ses anglaises tire-bouchonnées. Sur ce, avec une grâce que lui enviaient toutes les femmes, lesquelles, à sa place, auraient pleuré d’humiliation, elle s’était levée, avait tendu sa main souple à l’avocat en disant : « Je vous remercie, je me suis bien amusée ! » et lui avait décoché un sourire éblouissant.

« Elle quitta le salon, monsieur Dandrige, avec une telle grâce, fit Tampleton, dont le cœur battait à cette évocation, que l’on fut tenté d’applaudir.

— Je ne vois pas de raison de duel dans tout cela, fit Clarence, un peu abasourdi et se demandant comment le marquis prendrait le comportement de sa filleule.

— Eh bien, j’ai estimé… de mon propre chef, monsieur Dandrige, qu’en votre absence, et ma famille étant amie de celle de M. de Damvilliers, il convenait de soutenir Mlle Trégan et de laver l’affront que lui valait sa petite imprudence, odieusement exploitée par Ed Barthew. »

Willy Tampleton prit un temps, avala sa salive et poursuivit :

« J’ai invité Barthew à m’accompagner sur le pont et, là, je lui ai dit tout à trac ce que je pensais de son attitude. « Monsieur, lui ai-je dit, je vous demande, non, j’exige que vous renonciez à cette mèche de cheveux et que vous le fassiez savoir immédiatement, par un billet que l’on portera à Mlle Trégan. »

Clarence admira la façon dont le jeune coq maniait l’épanorthose.

« Et, naturellement, Ed vous a ri au nez.

— Non seulement il m’a ri au nez, mais il m’a demandé de me découvrir pour lui parler et, comme je n’avais nulle intention de le faire, il a jeté mon chapeau au fleuve… Un gibus gris, monsieur, qui venait de Paris ! »

Clarence retenait difficilement un rire hors de circonstance.

« Et, naturellement, vous l’avez souffleté.

— Exactement… Nous nous battons à huit heures, au revolver, sur le toit du pont supérieur. Le capitaine Wrangler et un vieux type, dont j’ai oublié le nom et qui prise sans arrêt, sont les témoins de Barthew. J’ai choisi M. Aubron et vous-même.

— Ça ne se refuse pas, jeune homme ! Ayant la garde de Mlle Trégan, il faut bien que j’assiste à cette affaire. Elle me déplaît fort cependant, la réputation d’une jeune fille ne pouvant que pâtir de tels événements. J’espère que Barthew ne vous tuera pas, Willy, et que vous ne finirez pas dans l’estomac de ces crocodiles que M. de Chateaubriand dit avoir rencontrés sur le Mississippi !

— Puis-je vous suggérer, monsieur Dandrige, quand tout cela sera terminé, que vous sermonniez un peu Mlle Trégan, qui n’a pas l’air de connaître vraiment les mœurs du Sud ?

— Apprenez, Willy, que Mlle Trégan n’est pas de celles que l’on sermonne, comme vous dites. Quant aux mœurs du Sud, je ne suis pas convaincu, certains jours, qu’elles soient les meilleures. Allez et que Dieu vous garde ! »