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DE retour à Bagatelle, Virginie s’occupa de satisfaire aux volontés que son mari avait exprimées dans son testament. Elle fit porter aux intimes, désignés par le défunt marquis, ces petits souvenirs auxquels seule l’amitié attache de la valeur.
M. Tampleton reçut une canne à pommeau d’ivoire sculpté, Clément Barrow un petit bronze qu’il avait souvent admiré sur le bureau du maître de Bagatelle, le docteur Murphy accepta avec reconnaissance la flasque d’argent qu’Adrien emportait à la chasse et qui fleurait bon le vieux whisky, Mignette une miniature représentant M. de Damvilliers.
« Je n’ai pu mettre la main sur la montre que mon mari vous destinait, Clarence, dit la veuve. On a dû la serrer dans quelque tiroir au lendemain de notre deuil. Mais je la retrouverai. »
Clarence observa qu’il n’y avait aucune urgence à l’exécution de ce legs et, comme on entrait dans la saison de la germination du coton, il ne pensa plus à la montre, absorbé qu’il était par les travaux de la plantation. On apprit en même temps à Bagatelle l’arrivée de la fièvre jaune à La Nouvelle-Orléans et la mort accidentelle, survenue à Paris le 13 juillet, du duc d’Orléans, victime d’un accident de voiture. En août, une lettre de Mme Drouin donna sur cet événement de nombreux détails, comme si le prince eût été un membre de sa famille. La bonne tante invitait sa nièce à venir à Paris avec ses enfants « pour se remettre de ses épreuves » !
L’atonie dans laquelle paraissait plongée Bagatelle depuis le décès du marquis disparut soudain un soir de septembre, quand Pierre-Adrien se présenta à Imilie avec une balafre à la joue gauche, partant du coin de l’œil pour aboutir au menton. L’enfant, la figure en sang, ne pleurait pas. La nourrice, par contre, poussa de hauts cris, prenant à témoin le Bon Dieu, saint François et quelques saints de moindre notoriété qu’on avait voulu tuer « son petit ».
Pendant qu’on attendait Murphy, Virginie questionna son fils. Il confessa avec réticence que Marie-Adrien avait imaginé un duel à l’épée, ayant muni son frère d’un vieux fleuret rouillé trouvé dans un débarras et s’étant armé lui-même de la lame colichemarde offerte par M. Mosley. Et l’aîné, respectant les règles du combat singulier, qu’il tenait de Clarence Dandrige, avait blessé son cadet.
« Il ne faut pas le gronder, disait Pierre-Adrien en reniflant, un peu inquiet tout de même de voir son sang pour la première fois.
— Mais il aurait pu te rendre borgne. Il ne t’aurait plus manqué que cela, mon pauvre petit, toi qui ne tiens même pas sur un poney ! »
En présence de Dandrige, arrivé inopinément, on fit comparaître Marie-Adrien.
« J’ai voulu, dit le garçon avec une parfaite assurance et sans manifester le moindre remords, donner à Pierre-Adrien une chance d’être marquis de Damvilliers. Les notaires ont dit que si je mourais avant ma majorité mon frère hériterait le titre et Bagatelle. Alors, on s’est battus et, naturellement, j’ai gagné !
— Moi, je voulais pas lui faire de mal, expliqua Pierre-Adrien. Je voulais pas me battre. J’ai pas envie d’être marquis, je veux être marin ! »
Campé devant son jeune frère qui, blotti dans le giron d’Imilie, avait bien du mal à parler sous les compresses appliquées par la nourrice, Marie-Adrien insista :
« On s’est battus pour l’honneur et avec loyauté ! »
Virginie sermonna son fils. Un peu trop mollement au goût de Dandrige. Ayant comparé les armes, l’intendant constata que, si Marie-Adrien s’était servi d’une épée à sa main et à sa taille, Pierre-Adrien n’avait eu, pour se défendre, qu’une lame trop lourde, qu’il était bien incapable de manier. L’observation en ayant été faite au jeune marquis, celui-ci répondit, avec un sourire qui déplut à Clarence :
« Son épée était plus lourde, mais elle était plus longue ! »
De ce jour, Clarence Dandrige fut impatient de voir l’héritier de Bagatelle expédié au collège des pères jésuites, car il devinait chez lui une incompréhensible hostilité à l’égard de son frère cadet.
Au jour de la séparation, alors qu’il s’embarquait pour La Nouvelle-Orléans avec sa mère, laquelle tenait à l’accompagner, Marie-Adrien vint saluer Dandrige.
« Travaillez avec application, dit l’intendant, pour honorer votre père.
— Vous aussi, travaillez bien, monsieur…, pour Bagatelle », répondit le garçon avec insolence.
Cette boutade, dénuée de politesse, amena un sourire sur les lèvres de Virginie. Clarence décida, à l’instant même, que le jour où le « petit marquis » prendrait possession de Bagatelle il quitterait la plantation, estimant avoir rempli la mission difficile que lui avait confiée Adrien.
« Vous verrez que ce morveux vous demandera des comptes ! commenta Murphy qui par hasard assistait à la scène.
— Je lui en donnerai le moment venu, fit Dandrige calmement, mais je ne lui donnerai que cela ! »
Le départ de Marie-Adrien apporta à Clarence une sorte de soulagement. C’était là un sentiment stupide chez un homme mûr que d’être satisfait de l’éloignement d’un enfant qu’il avait pratiquement vu naître. Le comportement du jeune marquis, aussi désagréable qu’il puisse être, ne pouvait gêner l’intendant, mais le potentiel de malfaisance qu’il devinait chez le garçon lui faisait mal augurer de l’avenir. À l’âge où les autres fils de planteurs n’étaient préoccupés que de jeux virils et de plaisirs domestiques, Marie-Adrien, dont le précepteur n’avait qu’à se louer de l’intelligence et de l’appétit de connaissances, se conduisait en petit seigneur certain de sa future puissance. Alors que d’autres rêvaient encore, il calculait déjà. Ce qui, chez Gratianne et Pierre-Adrien, pouvait passer pour étourderies paraissait chez lui actions délibérées. La même impatience d’être, que Clarence avait connue chez la mère, se retrouvait exacerbée chez le fils. Il ne ferait pas bon se trouver, plus tard, sur le chemin de son ambition.
À neuf ans, Gratianne, qui apprenait péniblement l’anglais et le piano, promettait d’être une jeune fille distinguée et soigneuse. En dehors du choix des desserts, la toilette paraissait sa principale préoccupation. Si sa nourrice l’avait écoutée, elle eût changé de robe trois fois par jour et fait brosser ses cheveux pendant des heures. Rien ne lui plaisait autant que d’assister au lever de sa mère et de recevoir, quand elle avait été sage, une goutte de parfum derrière l’oreille. Elle détestait Mic et Mac, encore joueurs et toujours prêts à tirer les pantalons de dentelles dépassant de sa robe ou à poser leurs pattes affectueuses et malpropres sur son manteau.
Julie, qui allait sur ses six ans, semblait en admiration devant sa sœur, dont elle imitait les mimiques quand celle-ci jouait « à la dame qui reçoit pour le thé », au pied d’un chêne.
La benjamine des Damvilliers s’enrhumait d’un courant d’air, suffoquait après une course de dix pas et présentait un mince visage d’une pâleur extrême. D’immenses yeux noirs, qui, d’après sa nourrice, feraient la perdition de son âme, semblaient être son plus fort atout. Ses lèvres petites et bien ourlées, d’un rose violet, indiquaient d’après Murphy une certaine faiblesse de cœur, qu’il faudrait surveiller. Barthew, son parrain, était pour elle plein d’attentions et ne venait jamais à Bagatelle sans lui apporter un cadeau.
Au cours de ses visites assez espacées, l’avocat semblait éviter Mme Schœler qui, du fait du veuvage de Virginie, n’assistait plus à aucune réception ni barbecue, comme si elle ajoutait à son deuil finissant celui plus récent de son ancienne maîtresse.
Clarence, observateur attentif, se rendait bien compte qu’à ce jeu de cache-cache seul l’amour était perdant. Aussi décida-t-il un soir de donner au destin ce coup de pouce qui, autrefois, avait si bien servi les vœux de Virginie Trégan. C’était peu de temps avant les fêtes de fin d’année, qu’on célébrerait à Bagatelle dans l’intimité familiale.
« J’ai quelque chose à vous remettre, Ed », dit l’intendant, et il tira de sa poche un médaillon contenant une mèche de cheveux.
L’avocat parut surpris.
« Il s’agit d’une mèche de cheveux que vous aviez donnée autrefois, après un certain duel sur le Prince-du-Delta, à ce brave Willy Tampleton. Il me l’a, en quelque sorte, rendue !
— Qu’ai-je à faire des cheveux de Mme de Damvilliers, Clarence ? Vous feriez mieux de brûler cela…
— Ce sont les cheveux de Mignette, Ed… »
Cela méritait quelques explications, que Dandrige donna sans avoir à aucun moment le sentiment de trahir un secret.
« Quelle femme, hein, cette Virginie ! fit Barthew, abasourdi, elle a roulé tout le monde ce jour-là ! Mais je ne puis accepter ce souvenir, si Mignette savait…
— Mais elle sait, puisque c’est à vous que Mlle Trégan avait remis cette mèche. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que maintenant vous savez !
— Le plus simple et le plus correct, fit l’avocat, serait que vous rendiez cette mèche à Mignette. Le bijou n’est pas laid, il pourra lui plaire.
— Faites-le vous-même, Barthew, en lui expliquant l’itinéraire de l’objet. J’ai de bonnes raisons de croire qu’elle vous demandera de le conserver… »
L’avocat prit le médaillon et le mit dans la poche de son gilet :
« Tout cela est bien compliqué, Clarence, et beaucoup trop romanesque pour un homme comme moi. Je vois où vous voulez en venir, mais votre amitié ne peut décider de sentiments que j’aurais souhaité trouver chez Mignette.
— Vous ne savez pas les voir, Ed ; une femme qui prend sur elle de choisir un cavalier pour un quadrille et qui le voit se dérober et l’offrir à un autre attend sinon des excuses, du moins une explication.
— J’ai réfléchi à tout cela tranquillement, Clarence. Même en admettant que Mme Schœler accepte de m’épouser, il faudra par loyauté que je lui confesse mon passé qu’elle ignore ou qu’elle ne connaît qu’à travers des ragots.
— Elle n’ignore rien, Ed. C’est moi qui le lui ai raconté, avec une indiscrétion que je vous prie de me pardonner.
— Et naturellement elle a sursauté, hein. Comment envisager de devenir la seconde femme d’un homme qui a tué la première !
— Non, elle a pleuré comme un trottin.
— C’est bien, Clarence, je vais réfléchir, dit l’avocat en prenant congé.
— Ne réfléchissez pas trop longtemps, monsieur Barthew, nous aurons bientôt la visite du capitaine Tampleton ramenant des scalps de Séminoles ! »
Ed Barthew émit un grognement, releva la mèche qui lui barrait le front, coiffa vigoureusement son chapeau et se mit en selle.
« Vous faites un sacré marieur, Clarence, vous devriez faire quelque chose pour Adèle Barrow ! »
Quinze jours plus tard, Mignette eut un long entretien avec Virginie, au cours duquel elle lui demanda, sur le ton faussement indécis d’une femme qui a déjà pris sa décision, si elle ferait bien d’épouser l’avocat Ed Barthew. Mme de Damvilliers ne parut pas surprise et décida que ce serait un beau parti pour la veuve du forgeron ; à condition toutefois que cet éminent juriste cessât de boire.
« J’en fais mon affaire, un homme boit quand il est malheureux et j’ai l’intention d’en faire un homme heureux ! »
Seul Murphy se plaignit amèrement de voir les gens de Bagatelle se liguer pour l’obliger désormais à boire seul comme un Yankee !
Les récoltes à Bagatelle, comme ailleurs dans l’État, furent bonnes. La Nouvelle-Orléans expédia 749 267 balles de coton en Europe et 68 058 boucants de tabac. Depuis qu’en 1839 un esclave de la Caroline du Nord nommé Stephen, d’une intelligence au-dessus de la moyenne, avait mis au point, pour le plus grand profit de son maître, une nouvelle méthode de traitement du tabac, le « jaune brillant » au goût de miel concurrençait les tabacs plus âpres des Natchitoches. Les courtiers anglais achetaient à de hauts prix et les négociants, malgré la crise financière, faisaient de bonnes affaires.
Les pères jésuites, soucieux de montrer à leurs élèves tout ce qui pouvait leur ouvrir l’esprit, conduisirent ceux-ci, au début de l’année 1843, à l’ancien muséum en face de l’hôtel Saint-Charles où l’on exposait « les célèbres tableaux chimiques de M. Daguerre, importés aux États-Unis par MM. Maffey et Bonati ». Marie-Adrien vit ainsi « Les vêpres siciliennes », « La messe de minuit à Saint-Étienne-du-Mont, à Paris », « Venise, une nuit de Carnaval », « L’éboulement de la vallée de Godeau, en Suisse ». Un procédé astucieux de décomposition de la lumière ajoutait aux dioramas des effets surprenants, donnant l’illusion parfaite de la réalité. C’est du moins ce qu’affirmaient les présentateurs. Les riches élèves des bons pères, transportés, par la magie de ces images en relief, loin de la Louisiane, se promirent de ne pas manquer, quand viendrait le moment de leur « tour d’Europe », la visite de sites aussi enchanteurs.
Pour ces futurs planteurs, hommes de loi, armateurs, militaires ou négociants, la pérennité de la société sudiste paraissait assurée, loin des vulgarités du monde industriel, à l’écart du vain peuple. Enfants du Paradis, élevés dans le parfum des magnolias, servis par des esclaves dociles, ils se préparaient, par l’étude, à mieux jouir des bienfaits naturels d’une civilisation inimitable.
Ils n’avaient qu’une vocation, celle du bonheur.