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L’INTENDANT, avec la gestion de la plantation et ses travaux de biographe, connaissait des journées bien remplies. Il avait convaincu Virginie de la nécessité d’acquérir de nouvelles terres, le coton épuisant le sol en quelques années. En alternant les cultures, en laissant pendant quelques saisons la nature « refaire la terre » sous les prairies, on obtenait de bons résultats. Sans en rien dire à Dandrige, Virginie sollicita l’avis de Marie-Adrien qui, à dix-sept ans, accomplissait sa dernière année chez les jésuites. Flatté d’être ainsi consulté, il donna son approbation, ayant entendu dire par les pères de ses amis, de Kernant et de Beausset, qu’un planteur ne devait jamais laisser passer l’occasion d’agrandir son domaine.
L’aîné des Damvilliers avait cependant d’autres passions que la terre. Incapable de suivre des études disciplinées, il avait obtenu des bons pères qu’on le laissât se plonger à sa guise dans les matières qui l’intéressaient et négliger celles pour lesquelles il ne ressentait nulle attirance. La littérature européenne, la musique, la philosophie et l’histoire fournissaient à son dilettantisme l’occasion de vastes explorations anarchiques. Elles satisfaisaient son esprit chantourné et lui assuraient une réputation de sérieux.
Les jésuites choyaient cette intelligence et appréciaient le goût inné de la méditation de cet élève, à coup sûr le plus brillant du collège, sans pouvoir toutefois s’habituer à ses foucades. Marie-Adrien était capable de s’enfermer une semaine avec des livres, négligeant sa toilette, refusant les conversations et oubliant même l’heure des repas, aussi bien que de « faire le mur » plusieurs nuits de suite pour aller en ville à de mystérieux rendez-vous. On l’avait vu dans des bouges, en compagnie de créatures douteuses, s’enivrer de mélanges compliqués d’alcools forts, qu’il composait lui-même, confessant des prostituées et abreuvant des aventuriers de rencontre, auxquels il inspirait des coups et des spéculations, que des gens scrupuleux eussent définis comme escroqueries.
Depuis qu’il avait lu Les Confessions d’un opiomane anglais, de Thomas de Quincey, livre paru à Londres en 1822 et dont les pères jésuites ignoraient l’existence, il s’était procuré les œuvres de cet auteur qui décrivait si bien l’horreur des défaillances physiologiques. De l’assassinat considéré comme l’un des beaux-arts ; Sur le coup frappé à la porte, dans Macbeth, avaient été pour lui des révélations, car sa nature névrotique jouissait « de l’attente terrifiée et voluptueuse de l’événement ». L’opium, qu’il obtenait à prix d’or des marins revenant des Indes, lui apportait une sensation de lucidité exacerbée, un raffinement de la pensée, mettait toutes ses facultés en harmonie, comme une partition bien construite peut fondre en un seul chant les voix de tous les instruments sans que l’apport d’aucun soit ignoré. Le jeune marquis avait essayé d’entraîner Gilles de Kernant et Hyacinthe de Beausset dans ces extases empoisonnées. Gilles, ayant eu des nausées dès la première bouffée tirée d’une précieuse pipe d’ambre, s’était récusé. Le second, effrayé par ce qu’il définit comme « l’insupportable expansion de son cerveau », avait renoncé à poursuivre l’expérience. La solitude de Marie-Adrien s’en était trouvée augmentée, comme son orgueil, car il se croyait seul capable de jouir d’un plaisir inconnu du vulgaire. Ses goûts vestimentaires étonnaient ses amis. Il exigeait de son tailleur des coupes hors mode et choisissait des flanelles molles, réclamant que ses pantalons fussent doublés de soie ; des voiles de coton pour ses chemises ; des moires irisées pour ses gilets. Dans un châle de Cashmere, il avait fait tailler une redingote qu’il portait sur une culotte de chasse en velours amande et chaussé de bottes de daim gris. Il lui arrivait le soir de dessiner des livrées dans le goût turc, qu’il se promettait d’imposer plus tard aux domestiques de la plantation, car le choc des couleurs vives et des ors, plaqués sur la peau noire des esclaves, l’hypnotisait.
Ces fantaisies d’héritier fortuné, de prince du coton, réjouissaient Virginie, qui voyait en son fils un esthète d’une exceptionnelle sensibilité. Souvent, il faisait appel à la bourse de sa mère pour acheter des pierres plus rares que précieuses, qu’il faisait monter en boutons par un orfèvre de la rue Saint-Charles. Toujours enthousiasmé par les jeux de la couleur et de la lumière, il négligeait les diamants et recherchait des lazulites, des péridots, des quartz roses et étoilés, des opales d’Australie, des sardoines, des chrysobéryls de Ceylan. Il portait au doigt une hématite d’un noir profond, qu’il avait gagnée au jeu, à bord d’un vapeur du Mississippi, et sur laquelle il avait fait graver une croix brisée, car il ne croyait plus à aucune rédemption.
À la plantation, où le ramenèrent les vacances de l’été 1849, le seul être qui l’intéressât vraiment fut Dandrige. Il devinait maintenant chez l’intendant un esprit pointu, une incapacité à entrer dans le moule commun qui le séduisaient. D’une taille moyenne, il enviait les longues jambes minces de Clarence, ses mains sèches et cette aisance de gestes à laquelle il ne parvenait, lui, qu’en se contrôlant à tout instant. Mais il était trop tard pour que ces deux caractères se reconnaissent des points de convergence. L’intendant, au fil des années, avait constaté que le futur maître de Bagatelle manifestait moins d’arrogance, évitait de poser des questions sur la marche de la plantation. S’il se montrait toujours aussi condescendant avec son frère et ses sœurs et assez indifférent vis-à-vis du petit Charles qui allait sur ses cinq ans, c’était sans ostentation. Son orgueil prenait l’apparence du détachement. Le jeune homme, pensa Clarence, avait découvert d’autres centres d’intérêts, qu’il jugeait sans doute inaccessibles aux gens ordinaires.
Ayant dans la personne de sa mère une auditrice attentive, il se mettait parfois au piano et jouait avec un art consommé des Nocturnes de Chopin. Mme de Vigors, allongée sur une méridienne, retrouvait sans le savoir la pose alanguie de la mère d’Adrien, faisait éteindre les bougies « pour mieux quitter la terre » et s’abandonnait à la musique, comme aux bras d’un amant. En échange de ces moments de grâce, elle offrait à son fils des soirées de clavecin. Il préférait aux jolies ritournelles de Rameau, qui avaient enchanté son père, les architectures savantes d’une triple fugue de Bach, trouvant dans le labyrinthe polyphonique une traduction sublimée, une ordonnance mystique de ses pensées. C’est à ces moments-là qu’il aurait aimé adjoindre à la dégustation musicale une once d’opium, qui l’eût peut-être guidé dans le maquis touffu de son être, vers des fleurs rares aux chairs féminines, somptueuses et empoisonnées, offertes aux convoitises et inviolables.
Mais il n’osait avouer à sa mère ce qui aurait passé aux yeux de tous pour une maladie inadmissible. Plus tard, quand il pourrait s’assurer les services d’un artiste muet, ce plaisir lui serait permis. Épicurien, il le mettait de côté, comme on thésaurise des envies.
Gratianne, dont la beauté promettait d’égaler celle de sa mère, avait à peine quinze ans et comptait déjà autant d’amoureux que l’allée de Bagatelle comportait de chênes. Quand elle se mêlait aux séances de musique, c’était pour accompagner sur le Pleyel des mélodies et des chansons que Marie-Adrien trouvait mièvres et vulgaires. My old Kentucky Home, Louisiana Belle et O Susanna, airs composés pour les veillées à la belle étoile des robustes pionniers de l’Ouest, constituaient le fond de son répertoire. Ces chants réjouissaient surtout le colonel de Vigors, qui reprenait, au refrain, avec plus d’enthousiasme que de justesse :
O Susanna, don’t you cry for me !
I’m off for Alabama with my banjo on my knee…
Marie-Adrien pinçait les narines, comme si ces chants eussent apporté des relents de campements, des effluves acides d’hommes en sueur, des haleines d’alcooliques.
Au cours de son séjour à Bagatelle, alors qu’il attendait de s’embarquer pour l’Europe, afin d’effectuer ce « tour » destiné à parachever l’éducation de tout fils de planteur aisé, il commit à deux ou trois reprises des actes que M. de Vigors qualifia d’excentriques. Ayant convoqué Télémaque et ses chanteurs de l’église, sous les chênes, il y fit porter le piano et obtint que les esclaves chantent en chœur en s’accompagnant de leurs banjos faits de boîtes de fromages et de boyaux tordus, tandis que d’autres frappaient dans leurs mains.
Pénétré des airs mélancoliques des cantiques, il sut, en les reproduisant sur le clavier, leur imposer un rythme plus vif que les Noirs, docilement, suivirent, s’animant peu à peu, risquant parfois des improvisations colorées, atteignant bientôt les frontières de la transe. Sous la direction autoritaire de Marie-Adrien, des mélodies sirupeuses devinrent lascives, des incantations se transformèrent en appels rauques. À son gré, par l’intermédiaire du piano, il modulait le chœur des Noirs, encourageant d’un geste de la tête Télémaque à un solo, pour mettre en valeur un motif, faisant s’enfler dans les poitrines des murmures et des plaintes. Tout d’abord surpris, les esclaves entrèrent spontanément dans le jeu, leur sens inné du rythme leur permettant de devancer la volonté du maître. Bientôt ils y prirent plaisir, osant des confidences chantées, comme si la musique devenait un langage qui abolissait le maître et l’esclave, dans une commune exaspération. Le dernier accord plaqué, Marie-Adrien distribua quelques dollars et chacun retomba dans sa condition première.
Virginie avait suivi avec son mari ce concert impromptu, depuis la véranda, heureuse de la performance de son fils, mais troublée par son audace que M. de Vigors désapprouvait. Dandrige, par contre, complimenta le jeune marquis :
« C’était très beau et diablement dépuratif.
— Peut-être un peu scandaleux, aussi, fit Marie-Adrien en regardant du côté de son beau-père.
— Pas pour moi en tout cas. Je trouverais cela plutôt sain…, mais tout dépend de l’intention qu’on y met, n’est-ce pas ?
— Une intention d’instrumentiste seulement, monsieur Dandrige. En matière de musique, les nègres sont des instruments intelligents, j’ai voulu m’en convaincre. »
L’intendant approuva moins la façon dont Marie-Adrien accoutra Brent, le domestique qu’il avait choisi d’emmener en Europe. Il fit venir pour cela son tailleur de La Nouvelle-Orléans et le conserva plus d’un mois à la plantation. Au cours de son séjour, l’artisan confectionna deux costumes de cheviotte grise et des chemises rose buvard pour le jeune marquis et, sur les indications de ce dernier, coupa pour Brent une redingote bleu pastel à parements de soie et un spencer sang-de-bœuf à revers noirs. Marie-Adrien ajouta à ces tenues surprenantes une cape de laine beige fermée au col par une chaîne d’argent qui donna à l’esclave, haut de taille, l’allure inquiétante d’un magicien de comédie, surtout quand il fut coiffé d’un gibus de soie couleur marron glacé !
« Dans un tel équipage, vous ne passerez pas inaperçu à Paris, observa avec ironie M. de Vigors.
— Pensez-vous, monsieur, que votre uniforme de hussard de la Garde était moins voyant ? Avec vos brandebourgs dorés, vos buffleteries vernies, vos culottes blanches, votre dolman chamarré et votre shako à panache, vous ne deviez pas manquer d’attirer l’attention !
— Nous ne souhaitions attirer que l’attention de la gloire, mon garçon, répliqua le colonel en s’animant.
— Permettez-moi donc, plus modestement, monsieur, de ne vouloir attirer que l’attention des gens de goût, car c’est là que se limite mon ambition ! »
Cette passe d’armes, qui n’avait pas eu de témoin, convainquit le colonel que Marie-Adrien n’était qu’un enfant gâté, insolent et vaniteux. Il s’abstint désormais de porter la moindre appréciation sur ses agissements.
Si le hussard impérial avait pu assister à ce qui se passait la nuit dans la chambre de Marie-Adrien, il eût connu bien d’autres émotions. Virginie, qui possédait une acuité de perception exceptionnelle pour tout ce qui touchait à son fils aîné, savait bien que le jeune marquis s’était choisi, parmi les blanchisseuses de Bagatelle, une « tisanière ». Bien qu’elle puisse juger là encore de la précocité de Marie-Adrien, elle s’appliquait à ne rien remarquer, d’autant plus que l’esclave arrivait quand la maison dormait et repartait avant l’aube. Elle devait être aussi d’une parfaite discrétion, puisque Anna, qui collectait toutes les confidences des domestiques, n’avait pas soufflé mot à sa maîtresse des relations que le garçon entretenait avec une fille de la lingerie. L’élue de Marie-Adrien était d’une beauté sculpturale, bien en chair et pourvue d’une denture éclatante. Le grain fin de sa peau d’un noir mat et velouté lui valait beaucoup d’hommages. Taciturne et pudibonde, elle ne recherchait pas les aventures. Le jeune marquis avait toute chance de la trouver vierge, ce qui était une rareté dans les plantations.
Les curieux eussent été bien étonnés d’apprendre que Marie-Adrien ne demandait pas à Bessy ce qu’exigeaient habituellement les jeunes gens des « tisanières ». Il en obtenait un plaisir à la fois plus innocent et plus pervers, relevant d’un esthétisme dévoyé, d’un sadisme sans violence, mais qui dénotait une dépravation profonde de l’esprit. Quand Bessy pénétrait dans la chambre du jeune homme, qui donnait sur la galerie, du côté opposé à la façade, elle trouvait la pièce éclairée a giorno par cinq douzaines de bougies multicolores, groupées sur le plafonnier ou dispersées sur les meubles et la cheminée, dans des globes de verre. Elle ignorait évidemment le soin méticuleux avec lequel Marie-Adrien avait choisi la place de chaque lumière, en fonction de la couleur de la cire, des reflets que renvoyaient les glaces, du scintillement des cristaux.
Il s’asseyait dans un fauteuil, en robe de chambre, et invitait la fille à se mettre nue, à se tenir droite les bras le long du corps, puis il commençait à déboucher des flacons de peinture et préparait des pinceaux. La première fois, Bessy avait eu envie de s’enfuir, puis elle avait cru un moment que le fils du défunt maître allait faire son portrait, car elle était consciente de sa beauté. Quand elle avait compris que c’était elle qui serait peinte, son inquiétude l’avait reprise, mais, Marie-Adrien l’ayant caressée d’une main légère et douce comme celui qui apprécie au toucher le poli d’un marbre, la plénitude des formes magistralement sculptées, elle s’était abandonnée à son incompréhensible caprice. Avec les Blancs, ne fallait-il pas s’attendre à tout, ainsi que le lui avait enseigné sa mère !
Alors, Marie-Adrien s’était mis à peindre le corps splendide, recommençant de nuit en nuit, renouvelant ses trouvailles, s’abandonnant à une inspiration qui changeait avec son humeur. Il entourait le nombril de Bessy de cercles concentriques verts, rouges ou jaunes, lui plaquait des étoiles au bout des seins, pulvérisait sur son pubis crépu de la poudre d’or, lui traçait sur les cuisses des entrelacs de galons, l’obligeait à tremper ses mains dans une cuvette pleine de vermillon afin qu’elle eût des gants sanglants, puis il lui dessinait sur les fesses et les reins des arabesques mauves et safran, après lui avoir collé sur les joues d’énormes pastilles vertes. Une nuit, ayant réussi cette teinte de plâtre rosé que toutes les dames du Sud souhaitaient obtenir, il l’avait enduite des pieds à la tête, avant de saupoudrer d’ocre sa chevelure.
« Tu es blanche maintenant, regarde-toi. »
Il l’avait amenée devant une psyché et Bessy s’était mise à pleurer, ce qui avait donné au peintre l’idée d’ajouter des larmes écarlates sur les joues de la pauvre fille. Tout en peignant à gestes vifs et précis, parfois avec une sorte de rage froide, ce corps qui palpitait sous les attouchements frais des pinceaux mouillés, il disait des mots et des phrases dont Bessy ne comprenait pas le sens :
« Tu es un poème charnel, Bessy…, les couleurs sont des rimes, auxquelles tu communiques le mouvement de la vie… Ton corps est beau, mais ce n’est qu’un beau corps, j’en fais un corps unique et éphémère… Je te veux déesse-caméléon ou panthère, oui, panthère… »
Et il avait besogné deux heures pour donner à Bessy la robe mouchetée du fauve, puis il lui avait agrandi les yeux démesurément avec de la céruse teintée de parme avant de la contraindre à se mettre à quatre pattes, à se déplacer comme un félin, à se lover sur le lit.
« Il te manque un collier. »
Alors, il avait décroché sa grosse chaîne de montre, pour la lui nouer au cou. Afin de parfaire son œuvre, comme l’artiste qui ajoute un détail sublime, il avait passé les dents de Bessy au vieil or et ses lèvres épaisses au rose cru.
« Voilà, tu es la panthère aux dents d’or. Comme tu es belle et désirable, Bessy !… La prochaine fois, je ferai de toi une femme alligator, avec des dartres et des yeux globuleux, tu seras effrayante et superbe ! »
Après ces séances, Bessy tombait de lassitude ; il la lavait avec soin au moyen d’une éponge douce et la renvoyait, sans jamais avoir, envers la fille, le geste auquel elle s’attendait, qu’elle finissait par espérer. Car Marie-Adrien allumait dans ce corps tiède et sain de frénétiques désirs, que divulguaient au peintre l’érection des pointes des seins et un gonflement pelvien irrépressible que l’innocente Bessy ne cherchait pas à dissimuler, mais que le jeune marquis négligeait, comme réaction mécanique et triviale d’un corps auquel il ne demandait que d’être le support de ses phantasmes.
Chaque nuit, la lingère repartait avec un dollar et la recommandation de ne rien dire de ces jeux, que Marie-Adrien appelait du nom vague d’« études polychromes sur peau noire ».
Les autres lingères, qui connaissaient les escapades nocturnes de leur camarade vers la grande maison et qui, par déduction, avaient rapidement identifié l’amant de Bessy, ne manquaient pas de faire les allusions grivoises que pouvaient leur inspirer ses lenteurs matinales.
À l’heure du breakfast, Virginie, avec une curiosité de femme plus que de mère, essayait de déceler sur le visage de son fils les stigmates des voluptés nocturnes, car elle voyait dans la plantureuse Bessy une goule redoutable. Les paupières bistrées de l’aîné des Damvilliers lui donnaient des inquiétudes tolérables. Si elle avait su l’opium responsable, elle se fût, comme disait Anna, « rongé les sangs ».
Alors que personne ne soupçonnait à Bagatelle les curieux agissements de Marie-Adrien, Dandrige eut l’occasion de se faire une idée plus exacte de la personnalité du jeune marquis. La maison était toujours abondamment fleurie, car aux produits de la roseraie s’ajoutaient de nombreuses variétés : gardénias, jasmins du Cap, seringas, lauriers, cattleyas et autres. On ne coupait jamais, par contre, les fleurs des magnolias, parce que celles-ci perdaient en quelques heures leur ton d’ivoire clair pour virer au caramel, puis au brun terne. Seul Marie-Adrien osait amputer les arbres de leurs ornements aux pétales charnus. Un après-midi où le jeune homme avait convié Clarence à venir dans sa chambre, voir un album importé d’Italie et reproduisant les fresques de la Sixtine, l’intendant aperçut dans une coupe de cristal, sur un guéridon, une fleur de magnolia qui se mourait.
Marie-Adrien avant suivi le regard de l’intendant se montra plus loquace que d’habitude.
« Cette fleur, dit-il en saisissant la coupe, est en train d’acquérir une beauté nouvelle. Sa blancheur nacrée est quelconque, mais observez comme, séparée de la branche qui la portait, elle s’achemine vers la momification, sans rien perdre de sa souplesse. Bientôt les pétales, qui ont aujourd’hui la couleur d’une poire blette, prendront le ton chaud d’un vieux cuir de Cordoue, puis un matin ils se sépareront et tomberont. Ils deviendront rigides comme des cadavres et demeureront ainsi, tels des pharaons dans leurs sarcophages, vides de sève, mais présents. Alors, je les glisserai entre les pages de mes livres et, un jour, le hasard d’une lecture me restituera, loin d’ici peut-être, le souvenir du magnolia dont on admire bêtement les fleurs de porcelaine au parfum doucereux…
— Là beauté de ces fleurs me paraît plutôt liée à la forme de vie qu’elles représentent ; mortes, elles ne sont que déchets végétaux.
— La mort stabilise ces rieurs, monsieur Dandrige, et leur beauté devient confidentielle. L’évolution de la vie les corrompt, les rejette à l’humus commun. Là, dans mes livres, elles témoignent d’un été et de mon choix. »
Clarence sortit de cette conversation assez troublé, non pas qu’il ne suivît pas la pensée de Marie-Adrien, mais parce que l’originalité d’un choix morbide qui faisait préférer au jeune homme une beauté momifiée et corrompue à l’éclat même quelconque de la vie l’inquiétait. Seul, ce symptôme eût été sans portée, mais, ajouté au curieux concert que le garçon avait organisé avec les esclaves, à sa façon de se vêtir, d’accoutrer son domestique et de rassembler des pierres semi-précieuses aux éclats surprenants, au choix de ses lectures, à ce que l’on savait par les jésuites de son comportement, tout cela constituait une série d’indices révélant une révolte secrète et peut-être inconsciente contre l’univers des planteurs béats. Et puis l’intendant avait cru respirer dans la chambre de Marie-Adrien un parfum à la fois âcre et doucereux, qui n’appartenait à aucune fleur. Il ne pensa pas à l’opium, dont l’odeur lui était inconnue, mais subodora cependant quelque alchimie méphistophélique d’être à l’origine d’un pareil arôme.