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À l’époque où l’aristocratie du coton gouvernait le sud des États-Unis, le panama passait pour la coiffure naturelle du Cavalier.

Clarence Dandrige, un long jeune homme, portant redingote cintrée de flanelle beige, ouverte sur un gilet croisé de soie châtaine, en jouait magistralement, ce matin du 10 mai 1830, en parcourant la rue Bourbon, à La Nouvelle-Orléans.

Tous les vingt pas, il soulevait son chapeau de paille fine à larges bords, d’un geste tantôt ample et arrondi, tantôt court et désinvolte, indiquant ainsi l’estime, adroitement dosée, dans laquelle il tenait la personne saluée.

Quittant l’hôtel Saint-Charles, où il avait passé la nuit, il reconnut d’abord, à l’angle de la rue d’Iberville, M. Hopkins, un planteur de Plaquemines, jovial mais essoufflé et sans doute mal remis d’une soirée au cabaret. Un peu plus loin, devant « Absinthe House », à l’angle de la rue de Bienville, il répondit sans plaisir au salut de Félix de Armas, un encanteur réputé, qui s’en allait diriger la vente aux enchères de quelques balles de coton « rouillé » ou d’un couple d’esclaves. Comme il s’apprêtait à traverser la rue Saint-Louis, il eut encore la courtoisie de remarquer M. Briggs, négociant et spéculateur, associé de M. Hermann, qui marchait tête baissée, absorbé sans doute dans l’évaluation d’un bénéfice.

Enfin, alors qu’il s’engageait dans la rue de Toulouse, il croisa un marguillier de la cathédrale, sorte de bouledogue prétentieux et ventripotent, à qui il tira son chapeau avec emphase.

Entre-temps, M. Dandrige s’était découvert avec empressement et à plusieurs reprises, au passage de jeunes femmes gracieuses, gazelles vêtues de taffetas ou de mousseline, qui inclinaient leur ombrelle blanche à manche d’ivoire, moins pour se protéger du soleil que des regards des gens qu’elles ne voulaient pas voir.

Pour Clarence Dandrige, les ombrelles se soulevaient de façon encourageante. Sans être lui-même propriétaire d’une grande plantation, il appartenait néanmoins à cette classe sociale, inexistante ailleurs dans l’Union, que les Yankees du Nord, rustauds et démocrates, désignaient comme étant celles des « tyranneaux du coton ».

De surcroît, toute la bonne société louisianaise le savait, Clarence Dandrige était sobre, courtois, bon danseur et… célibataire.

Les dames et demoiselles de La Nouvelle-Orléans appréciaient donc le coup de chapeau du Cavalier – c’est le titre que l’on donnait alors aux gentilshommes du Sud – comme un hommage non galvaudé.

La rareté des apparitions de M. Dandrige et l’ignorance dans laquelle les salons les plus huppés de la ville étaient tenus de sa vie privée – ce qui excitait la curiosité des oisifs – ajoutaient encore du prix à une rencontre avec ce bel homme, réputé mystérieux.

Quelquefois, avec l’aisance que confère une bonne éducation, il échangeait des signes de reconnaissance avec des couples emportés par des cabriolets attelés de chevaux anglais, vifs et luisants, dont les sabots bien cirés crépitaient sur le pavement encore neuf de la chaussée. C’est ainsi qu’il leva haut son panama au passage de M. Roman, que l’on donnait pour futur gouverneur de la Louisiane.

Depuis qu’en 1826 les rues principales de la ville, en pleine prospérité, avaient été recouvertes de dalles importées de Belgique et bordées de larges trottoirs, au long desquels, dans la saison chaude, on envoyait un peu des eaux canalisées du Mississippi pour rafraîchir l’atmosphère, c’était un vrai plaisir de suivre, au printemps, les artères animées. Clarence les avait connues fangeuses ou couvertes d’une poussière impalpable qui gâtait le vernis des bottines et s’insinuait jusque dans les tabatières, au fond des poches de gilet.

Ce matin-là, le bien-être de Clarence Dandrige participait beaucoup de la satisfaction d’un Américain de la campagne, constatant l’expansion de la vie urbaine, autour d’un port qui le disputait à New York par le mouvement des navires et le volume des affaires traitées.

Plus de cinq cents boutiques, plus de quatre cents auberges et cabarets avaient été ouverts, au long des rues se coupant à angle droit, tracées sur l’antique plan de Leblond de la Tour, ingénieur du roi, envoyé dans la colonie en 1723. À parcourir les rues Bourbon, de Chartres et la rue Royale, parallèles au fleuve, ou les rues de Bien-ville, de Conty, de Toulouse et Saint-Pierre, qui leur étaient perpendiculaires, on se persuadait aisément de la puissance et de la richesse du Sud.

Des quartiers entiers, où l’on ne voyait guère, cinq ans auparavant, que des terrains marécageux déserts ou anarchiquement bâtis de misérables maisons de bois, aux façades disjointes et aux toits boursouflés par l’alternance des ondées et du soleil, s’étaient couverts en peu de temps de beaux édifices en brique. Qu’ils soient bâtiments publics, magasins à marchandises ou destinés à l’habitation, tous prouvaient l’essor insolent du commerce. Les bâtisseurs s’étaient laissés aller à leur goût particulier. On décelait aisément l’influence de l’architecture grecque dans les péristyles à colonnes, le souvenir de la domination espagnole dans la profusion des balcons ouvragés, des galeries reposant sur de minces colonnettes et agrémentées de festons, dentelles de métal ou de bois, des patios frais, écrins de verdure où chantaient parfois de minuscules fontaines. On reconnaissait encore le goût français dans la sobriété de certaines façades percées de larges fenêtres, aux impostes régulièrement blanchies à la chaux – tous les styles étant retouchés, adaptés et, pour tout dire, pervertis par l’apprêt colonial et la fidélité relative des souvenirs de ceux qui « faisaient bâtir », afin de prouver l’étendue de leur réussite et la qualité de leurs origines.

La grande levée, qui protégeait la cité des débordements du fleuve, s’étendait maintenant sur plus d’une lieue. Elle avait été tassée puis consolidée par l’apport d’une couche épaisse de coquillages, que le lac Pontchartrain fournissait en abondance. Sur cette esplanade de terre battue, on commençait à construire de longs bâtiments de pierre, à arcades, dont on affirmait qu’ils atteindraient la hauteur fabuleuse de cinq étages.

Si le voyageur de 1830 s’était appliqué à comparer la perspective urbaine peinte en 1820 par Garneray avec le panorama qui s’offrait maintenant à lui, depuis le fleuve, il eût cru voir une ville différente, un port inconnu. La vapeur, peu à peu, gagnait sur la voile. Les trois-mâts, les goélettes, les bricks, coureurs d’océan, devaient accepter le voisinage des steamboats fluviaux, à faible tirant d’eau, qui, propulsés par leurs roues à aubes et crachant par leurs cheminées démesurées et couronnées de cuivre l’âme grise des forêts que dévoraient leurs foyers, venaient s’amarrer en épi, au long des quais.

Car le vieux Mississippi déversait dans la courbe ample de son bras, où s’insérait la ville, d’où son nom de « Crescent City » que lui donnaient les Américains, tous les produits moissonnés au long de son cours sinueux. Il y ajoutait pour faire bonne mesure les cargaisons que l’Ohio et le Missouri, ses vassaux naturels, lui proposaient de conduire jusqu’à la porte océane, où l’Ancien Monde venait s’approvisionner. De la même façon, le fleuve et ses affluents ramenaient vers les hautes terres, vers les États privés de ports, tout ce que l’Europe expédiait à cette Amérique agraire à laquelle elle avait tout appris : la liberté, l’agriculture et le négoce.

Sur les quais, encombrés de charrettes guidées par des esclaves de confiance, s’entassaient pêle-mêle les balles gonflées de coton d’où s’échappaient des flocons blancs, les pains d’indigo du delta, la mélasse et le sucre de la Louisiane et de l’Alabama, les farines de blé et de froment de l’Illinois, les barils de bœuf séché du territoire de l’Arkansas, les tonneaux de porc salé et les « saumons » de plomb – triangulaires et pesant trente kilos – du Missouri. Des milliers de boucants de tabac étaient strictement classés : les « écotés » de Virginie, le « kitefoot » de l’Ohio, le « sweat » des Natchitoches, le « crossed » du Maryland et encore les ballots de peaux de castor, d’ours, de chevreuil, dépouilles malodorantes qui, indignes des vapeurs à passagers, arrivaient avec les grumes et les toiles à bâches du Kentucky, sur des radeaux de rondins que l’on vendait avec leur chargement.

Au milieu de ces entassements, les négociants, les facteurs, les commissionnaires en redingote, gilet de nankin, chemise à jabot et chapeau de soie s’efforçaient avec leurs aides d’identifier les colis débarqués des bricks ancrés au milieu du fleuve. Venus du Havre, de Bordeaux, de Londres, de Liverpool ou de Lisbonne, ces navires apportaient ce que les manufactures et les artisans d’Europe fabriquaient de plus beau, ce que d’autres terres moins rustiques produisaient de meilleur.

Les tonneaux de vins de Madère et de Bordeaux voisinaient avec les caisses de bouteilles contenant des crus fameux. On lisait : Château-Margaux, Sauternes, Muscat de Frontignan et sur des barriques Whisky vieux de Konongahela, Absinthe, Julien, Médoc, Moselle. Il y avait encore des meubles, des cabriolets, des paquets de livres. La douane mettait son nez partout, humait le porto, taxait les eaux-de-vie qui ne pouvaient être importées qu’en futailles de quatre-vingt-dix gallons, comptait les boîtes à musique, les selles anglaises, les souliers fins, les porcelaines de Limoges et de Wedgwood, les pièces de soie, de Casimir, de pilou, les paires de gants, les saucissons de Lyon, les fusils doubles à piston ou à pierre, les serrures, les pendules, les poêles en faïence de Lorraine, jusqu’aux clous de girofle et aux bocaux de fraises confites… Tout ce que des gens raffinés pouvaient souhaiter posséder pour se nourrir, se vêtir, se chausser, se battre ou se distraire se trouvait là, justifiant, à un siècle de distance, le rêve de John Law, directeur d’une « Compagnie des Indes occidentales » qui n’avait pas fait florès.

Les affaires allaient un train d’enfer avec tous ces riches, envieux de luxe, qui se stimulaient les uns les autres pour dévaliser les bijouteries et les magasins de nouveautés de la rue Royale, dès que les arrivages étaient annoncés dans les colonnes de L’Abeille ou du Courrier de la Louisiane.

Aux sept banques de la ville venaient de s’en ajouter trois, dont l’une au capital de soixante-dix millions de francs. Les banquiers prenaient à 6 % le « papier » à trois mois, à 7 et 8 % à plus long terme. Ils changeaient le dollar, que les Louisianais s’obstinaient à appeler piastre, à 5,85 F. De l’intérêt légal fixé à 7 %, tous les prêteurs se moquaient et les capitalistes trouvaient aisément 20 % de leur argent. « En achetant bien en Europe, disait M. Potinet, le quincaillier, on peut prendre 15 % de bénéfices. »

Dans la foule se pressaient des marins prêts à embarquer sous l’œil inquiet des capitaines, car les désertions se multipliaient. La prospérité de la capitale du Sud, miroir aux alouettes pour des gens sans attaches, fascinait des hommes qui croyaient la fortune à portée de la main, dans le sourire d’une quarteronne ou le bagou d’un contrebandier. La Cérès, un trois-mâts chargé de coton, allait partir pour Bordeaux ; le brick Tristan appareillait pour Nantes ; la goélette Katherine levait l’ancre pour Londres. Les pavillons de partance à carré blanc sur fond bleu montaient au long des drisses, sous les couleurs nationales des vaisseaux, qui arboraient tous la bannière de l’Union « Stars and Stripes » et parfois une marque propre au négoce louisianais et combien parlante : l’aigle américain, enlevant dans le ciel un ruban où s’inscrivait la profession de foi de La Nouvelle-Orléans : Under my wings, everything prospers{1}.

On parlait anglais, français, espagnol, créole et l’on devinait, au ton des conversations et à l’âpreté des transactions, que cette ville au bord du grand boulevard Mississippi ne pensait qu’à l’argent et aux jouissances qu’il procure, tandis que les « rustabout », fine fleur de la race noire, vigoureux et superbes, chargeaient et déchargeaient les vaisseaux, toujours prêts à faire un effort supplémentaire pour quelques picaillons{2} discrètement glissés par un armateur pressé. Telle était cette cité, née de la volonté des hommes, à l’endroit même où, en mars 1699, Pierre Le Moyne d’Iberville et son frère Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, les « pères fondateurs », avaient planté une croix et marqué les arbres, le lieu leur paraissant propice à un établissement.

Si Clarence Dandrige ne se montrait que rarement à La Nouvelle-Orléans, c’est parce que le marquis de Damvilliers, son ami plus que son employeur, auprès de qui il assumait les fonctions mal définies de secrétaire, conseiller juridique, voire suppléant, était toujours prêt à sauter dans un vapeur pour venir, depuis sa plantation de Pointe-Coupee, jusqu’à la ville. Régler un litige portant sur une expédition de coton, rendre visite à un banquier, s’informer des cours du sucre, de l’indigo ou du blé indien – qu’à la manière des Français évolués il appelait maïs – fournissaient autant de bons prétextes au maître de Bagatelle, pour une escapade d’une semaine.

Mais en ce 10 mai 1830 des circonstances particulières motivaient la présence de Clarence Dandrige à La Nouvelle-Orléans : l’arrivée au port d’un paquebot venant du Havre et ayant à son bord une certaine Virginie Trégan, filleule du marquis, orpheline depuis quelques mois. Si la marquise, née Dorothée Lepas, n’avait succombé, trois semaines plus tôt, à la fièvre jaune dans le grand lit où depuis 1720 toutes les femmes de la famille avaient conçu et mis au monde leurs enfants, avant d’y mourir, le parrain de Virginie se fût fait un devoir et un plaisir d’être présent sur le quai Saint-Pierre, pour accueillir la jeune fille.

Clarence, délégué pour cet office et qui ne gardait de Virginie que le souvenir d’une petite fille espiègle et volontiers boudeuse, aurait à annoncer à celle-ci, devenue une vraie Parisienne – à ce que lui avait dit le marquis – le deuil récent des Damvilliers. Virginie, venue pour recueillir l’héritage de son père, Guillaume Trégan, aurait à faire d’abord des condoléances à son parrain.

La perspective de cette corvée ne troublait pas outre mesure l’intendant de Bagatelle. S’il était attaché au marquis, qui l’avait recueilli dans des circonstances fort pénibles et humiliantes pour un adolescent, par des liens d’une affection réelle et virile, quoique rarement exprimée par des mots, il n’avait ressenti aucun chagrin à la mort de la marquise. Être insignifiant, morose et maladif, elle n’avait passé, entre son mariage et sa mort, que peu de mois à Bagatelle. Redoutant le climat de la Louisiane, elle effectuait des séjours prolongés en Virginie, où son père possédait la plus grande plantation de l’État. La marquise était partie pour le voyage dont on ne revient pas aussi discrètement qu’elle avait vécu, ayant mis son âme en ordre comme elle le faisait de ses bagages. Cette bréhaigne n’avait laissé aucun souvenir dans une maison où, toujours, elle s’était comportée comme une invitée de passage.

Quant à Virginie, qui avait quitté Pointe-Coupee en 1825 à l’âge de treize ans, pour aller faire son éducation à Paris, chez les dames ursulines, elle ne devait garder qu’une image très floue de sa défunte parente. Détestant par-dessus tout le remue-ménage des enfants qu’elle avait été incapable de faire, la marquise de Damvilliers n’avait que rarement accueilli la fillette, dont le seul plaisir à Bagatelle – Clarence s’en souvenait – était de jouer autour des pigeonniers construits par le premier marquis, à deux pas de la grande allée de chênes.

Dès la mort de sa femme, Adrien de Damvilliers, en homme placide, avait repris ses habitudes de célibataire et renoué avec son intendant ces relations de fin d’après-midi, quand sur la grande terrasse à galerie du premier étage de la vieille demeure on dégustait le punch de fruits en se balançant sur les rocking-chairs, meubles symboles du Sud cotonnier.

En tirant sur leur cigare, les deux hommes évoquaient à bâtons rompus les problèmes quotidiens que posait une plantation de plus de quatre cents esclaves, supputaient l’influence de la sécheresse sur la récolte ou parlaient chevaux. La politique tenait peu de place dans leurs conversations, le marquis ne cherchant dans les journaux, lesquels parvenaient à la plantation une bonne semaine après avoir été imprimés, que les nouvelles intéressant l’agriculture et le négoce. Parfois, la nuit tombée, ils prolongeaient un moment la soirée en observant au clair de lune le vol des chauves-souris aux bifurcations imprévisibles, dans les flots de mousse espagnole suspendus aux branches des grands chênes, dont les frondaisons, ainsi empanachées, cachaient la boucle du Mississippi.

« L’arrivée de Virginie va peut-être changer un peu les habitudes », pensait Clarence Dandrige, quand face à lui une ombrelle se releva prestement comme un couvercle de bonbonnière. Le visage rond et un peu rouge de Mme d’Arcy apparut en plein soleil. L’épouse du vice-consul de France avait l’œil pétillant, sous les bandeaux de cheveux noirs bien tirés, et le jabot de dentelle qui dissimulant son confortable décolleté palpitait au rythme d’une respiration rendue courte par l’émotion.

C’était une aubaine pour cette petite femme charmante et dodue, toujours occupée de bonnes œuvres, que de se trouver ainsi face à face avec l’intendant de Bagatelle.

« Monsieur Dandrige, dit-elle en étirant les syllabes, quelle chance de vous rencontrer ! Vous allez, n’est-ce pas, participer à la souscription que les Français de La Nouvelle-Orléans viennent d’ouvrir pour construire un collège ? Nous avons formé un comité. Il a déjà recueilli trois cent mille francs.

— Mais bien sûr, madame, je vous enverrai quelque chose…

— Car, n’est-ce pas…, reprit Mme d’Arcy, qui tenait à justifier cette sollicitation, votre maman était française et si vous aviez des enfants – ce qui ne manquera pas d’arriver un jour – vous comprendriez nos difficultés. Il faut les envoyer dans les collèges du Nord, d’où ils reviennent le plus souvent étrangers à leurs familles, autant par le langage que par la perte de leur affections et de leurs habitudes… Mon mari a fait un rapport là-dessus au comte de Pourtalès, notre ministre des Affaires étrangères, qui l’a encouragé, n’est-ce pas, à soutenir le comité.

— J’ai moi-même étudié dans un collège du Nord, observa Clarence en souriant, sans y perdre mon français ni renoncer à mes affections pour ce pays !

— Mais, n’est-ce pas, pour un garçon comme vous, fils d’un Anglais et d’une Française, c’était plus facile. En fait, vous appartenez aux deux nations, n’est-ce pas ? Depuis votre naissance !

— Je suis américain, madame ; seulement américain, je vous assure, mais très attaché aux traditions et à la langue françaises, sans lesquelles la Louisiane ne serait pas ce qu’elle est. Alors, soyez sans crainte, je participerai avec plaisir, dans la mesure de mes moyens, à la fondation de votre collège. »

Mme d’Arcy découvrit à cet instant qu’elle ne savait rien de la situation de fortune de M. Dandrige. Vêtu avec recherche et dans le meilleur goût, il n’était cependant que l’intendant d’une plantation de dix mille acres{3}.

« Et le marquis de Damvilliers aussi, n’est-ce pas, participera. Vous devriez lui en toucher deux mots. On considère que son grand-père est l’un des fondateurs de Pointe-Coupee, n’est-ce pas… Celui-ci était arrivé en 1730.

— En 1720, madame. C’est le roi Louis XV qui l’avait encouragé à venir ici.

— Alors vous voyez bien, n’est-ce pas, qu’il nous aidera ! Peut-être devrions-nous le mettre dans notre comité ?

— Il sera informé en tout cas », essaya de conclure Clarence en faisant un pas de côté.

Mais Mme d’Arcy, assez fière d’être vue en conversation prolongée avec l’intendant, qui, mains croisées sur le bas du dos, agitait doucement son chapeau, signe, évident mais discret, d’impatience, n’entendait pas lâcher aussi promptement son aimable proie.

« Savez-vous que l’Isaïe, qui était échoué depuis le mois de mars à l’embouchure du fleuve, est enfin entré au port ? J’ai à bord quelques meubles que je ne suis pas fâchée de voir arriver… »

Se sentant menacé d’une avalanche de détails domestiques, Clarence Dandrige décida de brusquer les choses :

« J’en suis enchanté pour vous, madame, mais je vous prie de m’excuser, un rendez-vous…

— Allez, monsieur Dandrige, dit la femme du vice-consul avec résignation. Je ne vous retiens pas plus longtemps… Mais n’oubliez pas, s’il vous plaît, pour le collège ! »

L’ayant une nouvelle fois assurée de son concours, l’intendant de Bagatelle reprit sa route, du pas d’un homme qui sait où il va.

L’ombrelle se rabattit sur la face réjouie de Mme d’Arcy, qui s’éloigna dans un bruit de soie froissée. « Il ne peut donner moins de cent piastres, estima-t-elle, et le marquis au moins mille. J’ai bien gagné ma matinée. » Puis elle aperçut, sortant d’une boutique de nouveautés, Mme Lalaurie, dont on disait qu’elle prenait un bizarre plaisir à fouetter elle-même ses esclaves des deux sexes. La quêteuse décida sur-le-champ de soutirer à cette créole arrogante, mais épouse d’un riche médecin, une somme pour « son » collège. Tandis que les deux femmes entamaient, à l’ombre d’un balcon, une conversation qui risquait d’être longue, Clarence Dandrige se dirigeait vers le bureau du port.

Il y apprit que le Charles-Caroll ne serait à quai qu’en fin d’après-midi. Le bateau passait pour l’un des plus luxueux paquebots de M. Patterson, ex-beau-père de Jérôme Bonaparte. Les chambres étaient, disait-on, garnies de lambris en acajou massif incrusté d’érable moucheté. Le poste de La Balise – pointe avancée au sud-est de l’embouchure du Mississippi où les capitaines devaient embarquer un pilote du fleuve pour remonter jusqu’à La Nouvelle-Orléans – venait de faire annoncer par un lougre l’arrivée du navire.

Clarence Dandrige, qui connaissait les aléas de la navigation entre les bancs de sable et la lenteur des formalités administratives, dans un pays où chaque bateau était soupçonné d’apporter la fièvre jaune ou de l’eau-de-vie de contrebande, estima qu’il avait la journée devant lui. Tout bâtiment remontant le fleuve devait en effet « mettre en travers » sous le fort Saint-Philippe, où son capitaine avait à se rendre en personne pour présenter le manifeste. À douze lieues de ce premier arrêt et à deux lieues avant le Détour aux Anglais, il devait mettre en panne une deuxième fois devant le lazaret et accueillir à son bord l’inspecteur et le médecin de la quarantaine. Depuis l’épidémie de 1817, ces fonctionnaires prenaient connaissance de la « lettre de santé » du navire et au besoin examinaient les passagers. Si aucun symptôme suspect n’avait retenu leur attention, ils délivraient un certificat qui devait être visé à La Nouvelle-Orléans. Cette inspection sanitaire coûtait dix piastres pour un trois-mâts et six pour un brick-goélette.

Un troisième arrêt était imposé au bâtiment au poste de douane du Détour aux Anglais où les employés de M. le Collecteur percevaient le « light money » et les droits sur le tonnage. Tous ces contrôles n’allaient pas sans contestations, vérifications mesquines, échanges de politesses hypocrites, chantages discrets et distribution de pourboires. Les capitaines, après avoir affronté le mauvais temps et échappé aux nouveaux pirates mexicains, considéraient comme une ultime épreuve le franchissement de la frontière américaine. C’est d’un cœur léger qu’ils donnaient en accostant les cinq piastres dévolues personnellement au capitaine du port, lequel percevait encore pour la municipalité le droit de quayage.

On imagine ce que pouvait représenter de complications pour la navigation une telle organisation portuaire quand on comptait plus de deux mille mouvements de navires de commerce par an. Pour éviter l’embouteillage, les autorités de la ville, qui faisaient passer avant tout intérêt ceux des négociants, avaient, en 1825, aboli sans plaisir la quarantaine, le maire l’ayant déclarée « inefficace, illusoire, à charge et nuisible au commerce dont elle entrave les opérations ».

Clarence Dandrige, que toute bureaucratie irritait, se félicitait d’avoir réservé pour le soir même deux chambres sur le Prince-du-Delta, le dernier-né des paquebots fluviaux, qui le porterait en trois jours avec Mlle Trégan à Pointe-Coupee.

Virginie, estimait Clarence, ne serait pas déçue par ce « lévrier du fleuve » capable de remonter le courant à six milles à l’heure et dont la réclame affirmait qu’il possédait « une coque doublée et chevillée au cuivre, des chambres élégamment meublées, des approvisionnements abondants et de la meilleure qualité ».

Les cloches de la cathédrale Saint-Louis sonnaient dix heures, quand il pénétra chez son bottier. Une annonce parue dans L’Abeille le matin même lui avait appris que le commerçant avait reçu « des pièces de veau verni, de veau ciré, des maroquins de couleur rouge, bleue, jaune et paille ». Il envisageait donc de commander des chaussures, mais il voulait surtout rendre visite à Mathias, un esclave de la plantation dont il souhaitait faire un affranchi, en raison de l’habileté de ce brave homme à tailler et à coudre le cuir. Placé chez M. Stuart, le bottier le plus réputé de la ville, l’ancien coupeur de canne à sucre oubliait un peu sa position d’esclave, tout en rapportant à son propriétaire, M. le marquis de Damvilliers, cent soixante francs par mois, que versait ponctuellement le commerçant au loueur. Un bon esclave de plantation coûtait de six à sept mille francs. Le placement du marquis était donc rentable à une époque où un commis de banque empochait deux cents francs par mois et où le quintal de coton de première qualité se payait de neuf à onze dollars.

À l’entrée de M. Dandrige, Mathias abandonna son tranchet et se leva, souriant de toutes ses grandes dents blanches dans son visage en sueur.

« M’sieur Dand’ige, y avait beau temps qu’on vous avait vu en ville ! Comment est la canne cette année et le coton de m’ame Damvillé ? »

Clarence apprit à l’esclave la mort de cette dernière et Mathias se crut obligé de prendre un air contrit alors qu’il n’avait pas vu plus d’une ou deux fois dans sa vie la femme du marquis. Gêné par cet apitoiement de commande, qui rappelait par trop la soumission craintive de l’esclave, l’intendant de Bagatelle se hâta de changer de sujet et réclama les échantillons de veau verni.

« Voilà, voilà, s’empressa Mathias en essuyant à son tablier ses fortes mains tachées de poix et entaillées par le gros fil. M’sieur Stua’ va veni’, mais je peux vous mont’er ce qu’on a eu du bateau…

— Un moment ! fit une voix forte à l’autre bout du magasin. Monsieur n’est pas plus pressé que moi, j’imagine ; je suis en train de faire mon choix !… Mais je pense qu’il en restera suffisamment pour un régisseur… »

Mathias s’arrêta, interloqué, et tourna vers Clarence un regard humble et amical. M. Dandrige, qui n’avait pas remarqué, en venant du grand soleil, que l’ombre de l’échoppe recelait un couple de clients, retira son chapeau et se tourna vers l’homme qui venait de prendre la parole. L’intendant de Bagatelle avait cru déceler un peu d’ironie dans le ton du personnage et la fin de la phrase avait été ponctuée d’un petit rire, révélant la présence d’une femme. Il venait d’identifier l’homme : un armateur d’origine espagnole dont les parents étaient venus à La Nouvelle-Orléans avec le premier gouverneur de Sa Majesté Catholique, Antonio de Ulloa, lequel avait perdu tout crédit en décidant, en 1767, que les colons boiraient du vin de Catalogne au lieu de bordeaux ! Massif et joufflu, portant de longs favoris noirs, un jabot de dentelle exubérant jaillissant de son gilet de nankin, l’armateur avait une prestance qui en imposait. Bien qu’il se fût spécialisé dans la seule exportation des os, cornes de bœuf, bois d’élan et de chevreuil, qu’il envoyait à Marseille, sa fortune passait pour considérable.

« Je me garderai bien d’interrompre le choix de Madame, fit Dandrige en inclinant exagérément le buste. J’ai tout mon temps, monsieur Ramirez !

— C’est heureux, fit l’homme, et vous pouvez continuer à bavarder avec le nègre, nous voulons une quantité de chaussures ! »

La femme rit à nouveau, comme si le ton autoritaire de son compagnon méritait cet hommage, puis elle se dressa sur la pointe des pieds et lui dit à l’oreille une phrase en espagnol. L’homme, à son tour, rit grassement. Mathias regardait Dandrige, qui sourit en haussant les sourcils.

« Montre-moi des lacets, en attendant », fit-il au Noir, sans plus s’intéresser au couple.

C’est alors que l’armateur Ramirez s’adressa à sa compagne, sans même atténuer le son d’une voix qu’il avait grave et sonore. Clarence ne comprit que la fin de la phrase :

« … le falta la tercera pierna.{4} »

Clarence blêmit et repoussa d’un geste la boîte de lacets que Mathias lui tendait. Jetant son panama sur la banque, il fut sur l’homme en trois pas.

« J’entends l’espagnol, monsieur Ramirez, mais si je vous dis que vous êtes grossier devant une femme vous entendrez, je pense, le français ! »

Mathias, qui n’avait rien compris à l’insulte, voyait M. Dandrige comme il ne l’avait jamais vu, pâle, les maxillaires frémissants, le regard dur, comme celui des hommes qui s’acharnaient sur les esclaves « marrons{5} », repris dans la forêt.

Ramirez partit d’un grand rire.

« Prouvez donc à cette fille le contraire de ce que je viens de d… »

Une gifle fit vaciller l’armateur et voler son chapeau de l’autre côté du comptoir. La jeune femme poussa un cri aigu et se saisit du bras de son compagnon.

« Nous allons avoir un duel », pensa Mathias, qui connaissait les mœurs des Cavaliers.

« Mes témoins seront sur le parvis de la cathédrale dans une heure, dit M. Dandrige. Ils y trouveront les vôtres. Nous nous battrons à l’épée à midi, au Pré Saint-Anthony… Car j’ai l’habitude de prendre le lunch à une heure. »

La scène n’avait duré que quelques secondes, mais elle s’était déroulée dans les règles. Ramirez arracha des mains de Mathias le chapeau que le Noir avait ramassé avec précipitation, comme pour effacer la seule trace de l’altercation.

« Ne mets pas tes pattes sales là-dessus, cracha l’Espagnol. Je retiens toute la pièce de maroquin jaune… D’ailleurs Monsieur n’aura plus besoin de chaussures… »

On devinait qu’il contenait une ardente envie de sauter sur Clarence et de l’étrangler séance tenante, mais, souffleté et ayant accepté le cartel, il ne pouvait rien faire qu’attendre midi pour embrocher le Cavalier. Il remit ostensiblement son chapeau et, sans se soucier de sa compagne, s’apprêta à franchir la porte. L’intendant de Bagatelle était sur le qui-vive et Mathias, sans que personne y eût pris garde, avait ramassé un tranchet particulièrement effilé.

« Car je vous percerai le foie, monsieur l’intendant, dit encore Ramirez, et, bien sûr, aucune des dames de La Nouvelle-Orléans ne vous regrettera… »

Rien sur le visage de Dandrige n’indiqua qu’il avait évalué cette nouvelle insulte, mais il serra les poings assez fort pour que les jointures blanchissent. Mathias le remarqua. Quand l’intendant de Bagatelle reprit la parole, sa voix était calme, comme s’il se fût agi d’une conversation de salon :

« À moins, monsieur Ramirez, que vos os n’aillent compléter votre prochain chargement et ne servent à faire du noir de fumée pour les Français. »

Puis Clarence se retourna vers le comptoir où étaient étalées les pièces de cuir et, tranquillement, mit de côté de quoi faire deux paires de chaussures. Le Noir, ému, presque tremblant, finit par ouvrir la bouche :

« Vous savez, m’sieur Dand’ige, c’est un méchant homme, y va vous fai’e mal… J’en ai peu’… »

Clarence s’aperçut alors qu’une lame dépassait du poing serré de l’esclave. Il lui tapota affectueusement l’épaule :

« Ne te fais pas de souci pour moi, Mathias, et prépare mes chaussures pour Pâques. Et surtout ne risque jamais ta peau pour un Blanc, Mathias. Aucun homme dans ce pays n’en vaut la peine. »

Il vida les lieux, laissant le cordonnier ébahi, comme s’il venait d’entendre dire par quelqu’un de sérieux – un évêque, par exemple – que Dieu n’existait pas !

Le duel, bien des gens en avaient conscience mais personne n’osait le dire, comptait parmi les quatre plaies de La Nouvelle-Orléans, les autres étant la fièvre jaune, les explosions des « bouilloires » à bord des bateaux fluviaux et les incendies. Bien que des quatre fléaux le duel fût celui qui faisait le moins de victimes, il entrait cependant en ligne de compte, d’une façon non négligeable, au chapitre des décès provoqués. L’abus des liqueurs fortes et le soleil contribuaient à échauffer les belliqueux, toujours prêts à se battre, par atavisme, et, comme leurs ancêtres les pionniers, prompts à rendre la justice eux-mêmes, à laver le moindre affront dans le sang.

Les jeunes gens n’étaient pas les seuls à croiser le fer ou à échanger des coups de pistolet, pour les beaux yeux d’une créole ou à l’issue d’une partie de cartes douteuse. Des hommes mûrs, arrivés, pères de famille, bons catholiques, des sénateurs, des magistrats, des gens graves et haut placés ne dédaignaient pas de lancer ou d’accepter un cartel, s’ils considéraient que leur honneur était égratigné. Le protocole de la provocation contribuait d’ailleurs à multiplier le nombre des rencontres en champ clos. Le choix des armes appartenait toujours au souffleteur réagissant à une injure grave. Il s’ensuivait, dans les discussions dépassant la vivacité admise chez les gens du Sud, que chacun, de peur d’être souffleté, ne songeait qu’à donner le plus vite possible un soufflet à son adversaire. Profitant alors du droit acquis et reconnu, il ne lui restait qu’à mettre toutes les chances de son côté. Grand et fort, il choisissait le sabre ; estimant avoir une meilleure vue que son opposant, il prenait le pistolet ; particulièrement habile à abattre les hirondelles au vol, il adoptait le fusil de chasse ; s’il participait régulièrement à des battues au daim dans les cyprières, il se prononçait pour la carabine. Les adeptes de l’épée, par contre, restaient peu nombreux dans un pays où l’on avait le goût des armes à feu. Les duellistes d’occasion, ayant souvent plus de force que de souplesse, répugnaient à l’escrime, usage, à leurs yeux, désuet.

Quand Clarence se présenta chez les frères Alexandre et Louis Mertaux, des jumeaux, descendants d’Acadiens paisibles, avocats réputés qui étaient de ses amis, il avait déjà obtenu de M. Balanger, armurier rue de Chartres, qu’il envoyât son commis, à midi moins dix, au Pré Saint-Anthony, derrière la cathédrale, porteur de deux épées de Sheffield.

Connus à La Nouvelle-Orléans sous les sobriquets de Castor et Pollux, les avocats, vieux garçons mélancoliques, qui passaient plus de temps à étudier l’histoire des rois de France qu’à plaider devant la Cour criminelle, voulurent d’abord être exactement informés des origines de la querelle. Appartenant au petit nombre des Louisianais qui connaissaient le passé de Clarence Dandrige, ils apprécièrent sans faire de commentaire la portée de l’insulte dont leur ami avait été l’objet.

Clarence les vit hocher la tête gravement. Les mains jointes, les avant-bras reposant sur les accoudoirs de leurs fauteuils, symétriquement disposés de part et d’autre d’une cheminée, sous un portrait de Louis XVI qu’ils avaient eux-mêmes sauvé de la fureur de marins français lors de la mise à sac de la légation de Philadelphie en 1793, ils ressemblaient à deux vieux chiens, fidèles et ennuyés.

D’un ton lugubre, ils se relayèrent, sans tenir compte du sourire amusé de Clarence, pour déplorer qu’un homme de sa qualité soit ainsi amené à risquer sa vie, afin de punir un parvenu de son insolence.

« C’est une coutume odieuse que le duel, soupira Alexandre.

— Une coutume barbare, renchérit Louis.

— Mais qu’on ne peut contester, reprit le premier, sans passer ici pour un lâche et par conséquent perdre toute considération !

— Sans compter, fit le second, que cette pratique aboutit souvent à des assassinats légaux.

— Il est même arrivé, assura Alexandre en s’animant, qu’après un exercice de plusieurs mois et un soufflet donné sans véritable provocation un débiteur solde son créancier. Qu’un politicien ambitieux renverse son antagoniste…

— … Qu’un amant débarrasse sa maîtresse d’un mari incommode ! compléta Louis à voix basse.

— Personne, dans notre société, n’est à l’abri d’un tel danger », firent-ils en chœur.

Il y eut un silence, que Clarence, prêt à rire d’un duo si bien monté, se garda de rompre. Les deux juristes, il le savait, prenaient plaisir à tisser en dialoguant leur argumentation contre le duel. On leur prêtait même l’intention de proposer à la législature un projet de loi visant à interdire ces combats singuliers.

« C’est une société sans nom, monsieur Dandrige, déclara finalement Alexandre – et Louis approuvait d’avance ce que son jumeau allait dire – que celle dans laquelle le législateur sortant du Sénat, l’administrateur quittant ses bureaux, le juge descendant de son tribunal ont à rendre compte de leurs actes dans la rue et doivent toujours être prêts à défendre leurs décisions les armes à la main.

— Savez-vous qu’il y a peu de jours, fit Louis, le trésorier de l’État a provoqué le recorder{6} d’une municipalité et qu’un plaideur a tué un juge ? »

Clarence Dandrige eut un geste de la main signifiant que la fatalité avait sa part de responsabilité dans tous ces drames.

« En tout cas, observa Alexandre, vous auriez dû choisir le pistolet…

— Avec une pareille cible, c’est sûr, vous auriez dû, approuva Louis, qui connaissait la stature de Ramirez.

— Sur le pré, messieurs, il n’est de beau geste qu’avec une épée », répliqua le Cavalier.

Les deux avocats se levèrent en soupirant. L’un regarda la pendule, l’autre décrocha les chapeaux suspendus à la patère. Ils serrèrent la main de Dandrige, le conviant à attendre tranquillement, dans leur salon, l’heure de vérité en dégustant un porto. Mais l’intendant déclina l’invitation.

« Il faut garder la tête froide quand on va se battre, et j’ai encore quelques affaires à régler. »

Les trois hommes se retrouvèrent ensemble dans la rue ensoleillée, fort animée à cette heure de la matinée, qui marquait le plein moment des affaires. Clarence prit une direction opposée à celle des frères Mertaux.

Ces derniers devaient se rendre à la cathédrale pour rencontrer les témoins de Ramirez et prévenir au passage le docteur Berthollet qu’il aurait, avant le déjeuner, à panser un blessé ou à clore les yeux d’un mort.

Clarence, quant à lui, se rendit chez Pat O’Brien, rue Saint-Pierre, le restaurant fameux où il avait ses habitudes. Il retint une table pour une heure de l’après-midi, dans le patio, près de la fontaine, et commanda un plat de chevrettes frites{7}, des œufs à la hussarde et des crêpes suzette. Master Jones, le maître d’hôtel, lui proposa d’arroser ce lunch d’un médoc. L’intendant de Bagatelle ne le contredit pas et, l’heure étant avancée, il se dirigea tranquillement vers le Bar de Maspero qui, comme quelques autres, tenait lieu de bourse du coton.

Plusieurs planteurs, occupés à lire les journaux, à palper des échantillons ou à bavarder avec les commis en manches de chemise et gilet de Casimir noir, le saluèrent. L’arrière-salle du bar était une sorte de club ; on s’y occupait essentiellement d’affaires, bien sûr, mais on y glanait aussi les potins de la ville. Si Clarence avait annoncé qu’il s’apprêtait à se rendre « sous les chênes » – c’était l’expression consacrée pour dire qu’on allait en découdre au Pré Saint-Anthony – toute la bonne société orléanaise eût été informée en un quart d’heure. Les acheteurs étrangers, anglais, français et hollandais, ainsi que les tisseurs du Massachusetts, du New Jersey et de la Nouvelle-Angleterre commençaient à arriver, pour acheter les récoltes que les banquiers n’avaient pas reçues en gage des avances faites aux planteurs : M. Dandrige apprit que les premiers cotons vendus – ils sortaient des stocks de la saison précédente – avaient été payés onze cents trois quarts la livre{8}, ce qui lui parut raisonnable pour un produit de qualité moyenne.

« Comment ça se présente à Bagatelle ? » interrogea soudain, dans le dos de Dandrige, un petit homme rond, très élégant, qui s’éventait avec son chapeau de soie.

Il s’agissait de M. Abraham Mosley, un commissionnaire de Manchester dont le marquis de Damvilliers, ayant éprouvé l’astuce en affaires, affirmait qu’il descendait, par les chameaux, du patriarche dont il portait le nom !

Clarence prit l’Anglais par le bras, le tira un peu à l’écart des tables, autour desquelles les commis tendaient l’oreille pour recueillir les confidences que l’on se faisait, de planteurs à négociants.

« Il faut espérer que nous aurons moins de pluies que l’an dernier, monsieur Mosley. Les nouveaux plants sortent bien ; nous devrions faire de mille deux cents à mille trois cents balles…, de quoi remplir un trois-mâts de trois cent soixante tonneaux, comme celui des Quesnel, par exemple. »

M. Mosley eut un sourire de biais devant cette allusion à son concurrent de Rouen qui, la saison précédente, lui avait enlevé sous le nez la récolte de Bagatelle. Le Français avait offert un franc et trente-six sols du kilo de coton alors que lui, Mosley, s’était entêté à ne pas vouloir le payer plus d’un franc trente-quatre ! Naturellement, il avait fini par acheter, pour ses tisseurs de Liverpool et de Manchester, un coton de moins bonne qualité.

« Ce n’est pas le bateau des Quesnel qui portera votre coton en Europe cette année, monsieur Dandrige, ce sera le mien ! Vous pouvez annoncer ma visite au marquis pour le début de juin. »

Acheteur compétent et consciencieux, mais également amateur de bonne chère et appréciant par-dessus tout le confort domestique, M. Mosley aimait à rendre visite à ses fournisseurs dans leurs plantations. La plupart des acheteurs étrangers demeuraient à La Nouvelle-Orléans pendant plusieurs semaines. Ils passaient leurs nuits dans les cabarets, jouaient un jeu d’enfer, se faisaient gruger par les aventuriers, dont la ville regorgeait, ou plumer par des courtisanes créoles, qui leur soutiraient, en peu de nuits, de quoi vivre tranquillement tout l’été.

Certains de ces intermédiaires, qui traversaient chaque année l’Atlantique, avaient tendance à traiter les Louisianais comme des gérants libres, délégués au pays des sauvages et des mauvaises fièvres, pour le service des fortunes européennes.

Les Orléanais, rompus au cosmopolitisme, les laissaient venir avec leurs croyances d’un autre âge, comme ces vieux cousins de province, ignorants du progrès, qu’il faut se garder d’effaroucher si l’on tient à les voir délier les cordons de leur bourse.

On recevait donc ces visiteurs commerciaux avec beaucoup de considération. On les choyait, on les laissait se dévergonder, jouir des délices exotiques de ce qu’ils appelaient encore « la colonie ». Quelques-uns voyaient toujours l’Amérique à travers les peintures de Gordon, les gravures de Murray, les dessins de Joshua Fry et de Peter Jefferson. On ne se hâtait pas de les détromper. Pour eux, la Louisiane paraissait figée dans l’attitude reconnaissante d’une demoiselle qu’on a ramassée dans le ruisseau et qui, devenue robuste paysanne, ne saurait refuser au vieux tuteur libidineux ses rustiques faveurs. Un beau matin, on présentait aux acheteurs, amollis par le climat et la fête, des échantillons de fleurs de coton d’une blancheur immaculée, d’un soyeux inimitable, en foi de quoi on leur vendait, à des conditions fixées en prévision des inévitables marchandages, des cotons « rouillés » par le contact des feuilles mouillées qui étaient tombées sur les gousses ouvertes. Quelques consciencieux faisaient ouvrir les balles, afin de comparer l’échantillon et la masse. Bien souvent, ils étaient déçus.

M. Mosley n’appartenait pas à cette catégorie de gens que l’on trompe en flattant leur vanité ou en nourrissant leurs vices. Il traitait d’égal à égal avec les citoyens de la libre Amérique. Ces hommes, qui s’étaient débarrassés du joug anglais avec l’aide plus ou moins désintéressée des Français, entendaient en effet ne plus être traités en colonisés par les marchands, d’où qu’ils viennent. En fait, loin des brouillards industriels et des faubourgs lépreux des villes anglaises, M. Mosley aimait retrouver en Louisiane la civilisation courtoise que l’Europe, à travers guerres et révolutions, reniait peu à peu. Il appréciait la vie de plantation. Les conventions aristocratiques qui la régissaient, heureux amalgame des mœurs sportives anglaises et des goûts français, des jeux virils et de l’élégance, de la rusticité et du raffinement, convenaient à cet homme pacifique et jouisseur. Son teint rose, ses mains potelées, son ventre bien rond sous le gilet tendu, sa lèvre inférieure humide et gourmande l’autorisaient à se proclamer, avec franchise, épicurien. Il n’avait pas honte, d’ailleurs de poser le même regard de dégustateur sans malice sur le décolleté d’une voisine de table, sur un cochonnet rôti, vautré au milieu de pommes rissolées, ou sur une miniature de Joseph Boze.

Clarence Dandrige, qui connaissait les goûts du commissionnaire, l’assura avec chaleur qu’il serait, comme toujours, le bienvenu à Bagatelle. Il n’aurait plus l’occasion, hélas ! d’y voir la marquise de Damvilliers, qu’on avait enterrée il y avait moins d’un mois, mais il y rencontrerait certainement la jeune filleule du marquis.

M. Mosley proposa des condoléances sans s’attarder sur le décès de Mme de Damvilliers. Il détestait tout ce qui venait lui rappeler que la vie, la bonne vie devait inéluctablement finir un jour, pour lui, Abraham Mosley, comme pour les autres.

« Dites également au marquis que je lui offrirai cette année un prix de nature à le dissuader d’arracher ses cotonniers pour planter de la canne à sucre, comme font maintenant trop de gens en Louisiane. »

Si Dandrige n’avait eu à cette heure-là un rendez-vous qu’il ne pouvait remettre, il aurait volontiers relancé la conversation sur l’évolution agricole du delta. Un homme d’affaires étranger bien renseigné et intelligent comme Mosley lui paraissait capable de l’apprécier avec plus d’indépendance d’esprit que les Orléanais, absorbés en permanence par la course aux dollars, à travers des rentabilités à court terme.

L’allusion finale de M. Mosley au développement de la culture de la canne à sucre aurait permis d’amorcer un débat qui aurait pu durer tout l’après-midi. On eût commencé devant des verres de thé glacé, poursuivi à l’absinthe, suspendu à l’heure du malaga et repris, après le dîner, en vidant une bouteille d’eau-de-vie. Car il y aurait eu beaucoup à dire sur la chute des cours du coton, depuis les folles spéculations de 1825. Elles avaient provoqué en peu de temps la ruine du crédit, la diminution de l’escompte ordinaire des banques, l’élévation des taux d’intérêt. À ces événements financiers, artificiellement créés par quelques spéculateurs du Nord, un autre était venu s’ajouter, augmentant alors l’inquiétude des planteurs.

Les productions de l’Alabama se développaient d’année en année et de La Mobile arrivaient à La Nouvelle-Orléans des cotons qui pouvaient, quant aux prix, concurrencer ceux de la Louisiane, du Mississippi et du Tennessee. Les « Middlings » de la Louisiane restaient, bien sûr, les plus prisés, mais ils avaient subi le contrecoup de la chute des cours affectant les qualités inférieures. Et puis plusieurs récoltes abondantes avaient singulièrement atténué l’âpreté de la compétition entre acheteurs yankees et européens.

Le Roi-Coton avait eu un malaise dont il s’était relevé, mais qui laissait de mauvais souvenirs. La crise passée, le marché stabilisé, la raison revenue, les planteurs n’en conservaient pas moins une sorte de méfiance. Un jour, peut-être, le coton, comme autrefois l’indigo, serait méprisé, dévalué et moisirait par milliers de balles dans les magasins du port.

Ceux qui se souciaient de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier et dont les propriétés s’étendaient en basse Louisiane, dans les zones humides du delta du Mississippi, avaient été les premiers à planter de la canne à sucre dite rubanée. La grande graminée vivace croissait et se multipliait sans difficulté, exigeait moins de soins que le cotonnier, ne réclamait pas plus de bras. Les perfectionnements apportés à son exploitation, depuis qu’en 1795 Étienne de Boré avait trouvé le moyen de cristalliser le jus de canne, faisaient de la culture de celle-ci une activité parfaitement rentable. Et depuis deux ans on pouvait même fabriquer la mélasse sur les lieux de la récolte. Plus de cent nouvelles sucreries avaient été créées en Louisiane ces dernières années et l’État était capable, aujourd’hui, de livrer chaque année plus de cent millions de livres de sucre. À soixante-quinze sols de France le kilo, ou à soixante-cinq cents américains la livre, cela représentait tout de même une bonne source de revenus pour certains planteurs et manufacturiers.

Et puis les gens du Sud ne tenaient pas à voir les Yankees exploiter leur canne à sucre, comme ils l’avaient fait de leur coton.

L’indifférence du Sud pour les travaux industriels avait fait que toutes les filatures de l’Union se trouvaient au Nord, du côté de New York et de Boston. Ainsi, sur chaque dollar venu du coton, les Yankees industrieux empochaient quarante cents. Il n’en serait pas de même pour le sucre. Le Sud avait trop méprisé les usines, ne voyant d’activité noble que dans les travaux de la terre. Il était temps de se préparer à transformer sur place ce que l’on savait si bien faire pousser.

Telle était la tendance de la jeune génération des hommes d’affaires de La Nouvelle-Orléans, dont la noblesse du coton se méfiait, comme du choléra.

« Dieu merci, pensait Clarence Dandrige en remontant la rue de Chartres vers le Cabildo et la cathédrale Saint-Louis, Dieu merci, le marquis de Damvilliers montre un attachement atavique pour le coton. »

Il faut reconnaître que pour un gentilhomme du Sud, pour un Cavalier, il n’existait pas de spectacle plus agréable à l’œil qu’un immense champ de cotonniers en pleine floraison, quand les gousses explosent, projetant leurs pompons de neige, offerts à la main noire de l’esclave, comme un fruit fragile. C’était autre chose qu’un champ de canne à sucre, même hérissé de plumets soyeux, droits et identiques !

En approchant du Pré Saint-Anthony, Clarence se prit soudain à penser qu’il pourrait bien ne pas assister à la prochaine cueillette de coton, ni aux suivantes. Ce Ramirez, dont il ne savait rien, allait peut-être se révéler un bretteur difficile. Bien que bon escrimeur, il conçut tout de même une vague inquiétude en calculant que trois mois s’étaient écoulés depuis son dernier assaut avec le maître d’armes. Il n’imagina pas un instant, par contre, qu’il pourrait le soir même accueillir Virginie Trégan avec un bras en écharpe ! Cavalier, il aimait en matière de duel les situations catégoriques. À l’issue de celui qu’il allait affronter, il serait indemne ou mort !

Le troisième coup de midi le trouva à pied d’œuvre. Ramirez attendait en fumant le cigare, adossé au tronc d’un chêne. Les quatre témoins achevaient leurs conciliabules. M. Balanger, l’armurier, se tenait à l’écart, portant les deux épées dans leurs fourreaux de cuir souple. M. Dandrige le salua et rejoignit ses témoins. Les frères Mertaux, plus sombres que jamais, et les deux délégués de Ramirez avaient déjà délimité le terrain et ôté les plus gros cailloux, qui eussent pu provoquer des faux pas regrettables.

L’Espagnol offrait le visage courroucé de quelqu’un à qui l’on fait perdre son temps.

M. Balanger fut invité à présenter les épées. Louis Mertaux, nommé directeur du combat, fit observer aux duellistes, suivant en cela avec beaucoup de scrupules le cérémonial français, que les lames étaient « lisses, droites, triangulaires, sans défaut et d’égale longueur ». Puis les témoins, deux par deux, visitèrent, sans insister, le combattant opposé à celui qu’ils allaient assister. Tandis que ceux qui devaient en découdre se débarrassaient de leurs redingote, chapeau, gilet et cravate, on vit arriver, au pas de course, tenant d’une main sa trousse, de l’autre son haut-de-forme râpé, le docteur Berthollet.

« C’est mon troisième duel cette semaine, mais personne jusque-là n’a eu besoin de mes soins.

Pour les morts, mieux vaut un menuisier qu’un médecin ! »

Alexandre Mertaux fit entendre un grognement désapprobateur, mais son jumeau invitait déjà M. Dandrige et M. Ramirez à se mettre en place. L’Espagnol émit la prétention de ne pas lâcher son cigare. Les témoins unanimes la rejetèrent. Le fumeur tendit alors le rouleau de fin Natchitoches à l’un de ses amis, en l’invitant à ne pas le laisser refroidir.

« Car, ajouta-t-il avec humeur en désignant son adversaire, ce gandin ne vaut pas que l’on perde un bon cigare ! »

Clarence n’avait rien d’un gringalet. Larges épaules, buste triangulaire, muscles longs et souples, il passait même, à vingt-trois ans, avec une taille de près de six pieds, pour le prototype du Cavalier de belle stature. Ramón Ramirez, bien que plus âgé et plus petit de quelques pouces, ressemblait à un bison. La finesse andalouse de ses ancêtres n’apparaissait plus que dans le pied mince et court. À demi dévêtu et clignant dans un rayon de soleil filtré par le feuillage des chênes, Clarence le vit soudain, tel qu’il aurait à le combattre. Velu, large comme un canapé, aussi solide sur ses jambes fortes que les vieux arbres du Pré Saint-Anthony. L’épée, émergeant de son gros poing rond, ressemblait à un surgeon de roseau. Il eût fallu à un tel homme une pertuisane ou un cimeterre. À voir ses yeux sombres, profondément abrités sous d’épais sourcils noirs et drus, sa tête carrée, flanquée de favoris taillés ainsi que des brosses, et directement posée sur les épaules, comme si le Créateur avait voulu faire l’économie d’un cou, l’intendant de Bagatelle se demanda s’il parviendrait jamais à enfoncer une lame dans cette masse compacte de chair et de muscles.

La voix de Louis Mertaux le tira de ses supputations.

« Mettez-vous en place, messieurs…, s’il vous plaît… »

Et, quand ils y furent :

« Nous arrêtons au premier sang, j’imagine…

— Au dernier souffle… », cracha Ramirez en frappant du talon.

Le directeur du combat ne releva pas cette incongruité et évita de regarder Clarence Dandrige. Puis il commanda :

« Messieurs, en garde… Allez, messieurs ! »

Ramón Ramirez chargea sur la dernière syllabe. Tel un bison. Il fit trois pas, l’épée tendue à bout de bras, comme une lance. Dandrige s’effaça, pas assez vite, cependant, pour que la manche de sa chemise demeurât intacte. Les témoins entendirent le crissement de la batiste déchirée, et Clarence sentit le frôlement de l’acier froid sur son biceps comme le vent d’une balle !

L’Espagnol n’était certes pas un styliste, mais on le devinait capable d’embrocher sans élégance et jusqu’à la garde n’importe quel adversaire. Clarence eut un frisson, mais, plus rapide que l’autre, il était déjà en position de garde haute quand Ramirez, parvenu au bout de son élan, se ressaisit. Cette fois, la surprise passée, Dandrige obligea son adversaire à s’engager dans les règles. Le froissement des fers parvint, presque rassurant, aux oreilles des frères Mertaux, que le démarrage du marchand d’os avait laissés pantois !

Cependant, ce lutteur avait tant de force que le heurt des lames mettait dans l’avant-bras de Clarence de douloureuses vibrations. Il comprit vite qu’à jouer la parade il allait se fatiguer trop, que l’endurance et la fougue désordonnée de son adversaire feraient la décision. Dès lors, sa détermination fut prise. Les frères Mertaux, qui l’avaient déjà assisté, le comprirent tout de suite, à la façon dont il fixa son adversaire de ses yeux de jade. Pour mieux mobiliser ses propres muscles, les amener au rythme idéal de réflexe, il excita un court instant l’Espagnol, essayant de passer des bottes ou bloquant les attaques de Ramirez d’un simple mouvement du poignet. Par deux fois, il lui cingla le coude, comme un professeur attaché à corriger une mauvaise position, puis il rompit d’une semelle en baissant sa garde.

C’est ce que le bison attendait. Énervé par le dard d’acier qu’il retrouvait toujours dans l’axe de son visage, irrité plus encore par l’économie de gestes de Dandrige que par la science que ce dernier mettait dans ses ripostes, il se fendit démesurément. Par un lié net et rapide, Clarence bloqua l’épée de l’Espagnol, qui força d’un pas, comme s’il allait renverser l’intendant. Mais, plus habilement qu’à la première charge, Dandrige se déroba en pivotant, laissant Ramirez le dépasser. Quand celui-ci se retourna, son sort était fixé. Posté à la distance exacte et avant que le mastodonte eût conscience du mouvement, il se fendit et de la pointe de sa lame lui déchira la bouche en diagonale, de la pommette au menton. Puis, sur la même trajectoire, l’épée de l’intendant glissa sur le torse du blessé, descendit jusqu’au bas-ventre et là, après un rien d’hésitation, s’enfonça dans la protubérance du sexe !

Ramirez, avec un cri de colère, plus que de douleur, retira la main qu’il avait portée à son visage ensanglanté, découvrant ainsi le rictus effrayant de ses lèvres tranchées, lâcha son épée et, tous les doigts réunis dans l’entrejambe, roula sur le sol.

Talons joints, le poing gauche sur la hanche, la main droite appuyée sur le pommeau de son épée fichée en terre, Clarence Dandrige attendit que le docteur Berthollet se soit penché sur le vaincu. Puis il s’approcha des témoins de l’Espagnol, frappés de stupeur.

« La botte au visage, je comprends, fit l’un d’eux, mais le coup bas, monsieur, je ne comprends pas !

— Lui aura compris ! » rétorqua Clarence avec un mouvement du menton vers le blessé.

Puis l’on s’en fut chercher l’un des rares cabriolets fermés de La Nouvelle-Orléans qui, comme par hasard, passait près de là. On y chargea Ramirez à demi conscient. Le docteur Berthollet s’était livré à un examen rapide de l’Espagnol.

« Il s’en tirera, celui-là, mais c’est pas de sitôt que sa petite amie pourra lui faire des mignardises ! »

Clarence Dandrige sourit, se rhabilla, remercia les frères Mertaux que la victoire de leur ami n’avait pas rendus plus gais et s’en fut changer de chemise.

L’horloge de la cathédrale Saint-Louis sonnait la demie de midi. M. l’intendant de Bagatelle serait à l’heure pour le lunch, chez Pat O’Brien.

Comme il franchissait la palissade au bout du Pré Saint-Anthony pour s’engager dans la rue des Pirates, il aperçut, guettant par-dessus les planches disjointes, la tête hilare de Mathias. Le Noir n’avait, bien sûr, rien perdu du duel. Clarence lui tira, en artiste satisfait de sa prestation et de son public, un grand coup de chapeau.