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TANDIS que Bagatelle baignait dans son bonheur familial, Willy Tampleton se trouvait en effet à nouveau engagé contre les Indiens. Ayant quitté l’artillerie pour la cavalerie, il caracolait en Illinois, face aux Sacs et aux Fox que le chef Black Hawk avait entraînés, en violation du traité de 1830, à repasser le Mississippi. On avait peu de nouvelles de cette guérilla, aux embuscades souvent meurtrières. Aussi, quand intervint, en septembre 1832, le dénouement du conflit, les familles sudistes où l’on comptait des militaires furent soulagées. Les Sacs et les Fox, vaincus et en partie massacrés à l’embouchure de la Bad Axe River, acceptèrent de signer un nouveau traité et de regagner la rive droite du Mississippi, suivis d’ailleurs par les Chickasaws, contraints de céder leurs bonnes terres aux exploitants américains.

La réélection d’Andrew Jackson à la présidence des États-Unis et la défaite de son concurrent, le sénateur républicain national du Kentucky, Henry Clay, conduisirent les Sudistes à resserrer les rangs. À Pointe-Coupee, les planteurs se souvinrent davantage à cette occasion de la prophétie de M. Tampleton que du discours sensé de M. de Damvilliers.

Clarence Dandrige, dès le retour des Damvilliers en Louisiane, avait annoncé au marquis son intention de faire construire une demeure de célibataire, le logement qu’il occupait – deux grandes pièces et quelques dépendances – étant trop exigu pour qu’il puisse organiser son propre train de maison.

Adrien parut surpris.

« Pourquoi vouloir changer nos habitudes, Clarence ? Vous êtes de la famille, il me semble, cette maison est la vôtre ! »

Dandrige fit valoir ses arguments : un couple a besoin d’intimité et, pour Virginie, voir figurer à tous les repas l’intendant de la plantation, le retrouver dans le salon quand elle a peut-être envie d’y être seule avec son mari paraissaient à Clarence des raisons suffisantes. Rien ne l’empêcherait de rencontrer Adrien aussi souvent qu’il le souhaiterait.

« J’en parlerai à ma femme, mais votre idée ne me plaît guère ! » avait simplement répondu le marquis.

Un matin, après le breakfast, alors que le maître de Bagatelle s’était absenté pour régler quelques problèmes à l’atelier d’égrenage, la marquise entreprit Dandrige.

« Je souhaite, dit-elle, que vous continuiez à vivre ici comme par le passé, Adrien y tient et… moi aussi. Votre présence a plus d’importance que vous ne semblez l’imaginer. Vous êtes pour mon mari le frère qu’il a choisi… et pour moi un ami fidèle et sincère, mieux que cela, une sorte de témoin de confiance… »

Virginie portait ce matin-là une ample robe de chambre de velours grenat, qui mettait en valeur son teint pâle. Dandrige, d’une pichenette adroite, fit sauter une miette restée accrochée à son gilet blanc et considéra la jeune femme.

« C’est bien. Le bonheur de Bagatelle ayant besoin d’un témoin, je serai celui-là. »

Virginie crut déceler un peu d’amertume dans le ton.

« Adrien et moi voudrions vous voir heureux aussi, Clarence, et – comment dirais-je… – pourvu d’un foyer…, d’une attache autre que Bagatelle… Vous me comprenez ?

— En somme, vous souhaiteriez me voir marié ?

— Pourquoi non ? Dans les réceptions, j’ai remarqué quantité de jeunes filles qui ne demanderaient pas mieux que de devenir Mme Dandrige. Mais vous ne faites pas grand effort. »

L’intendant demeura silencieux.

« Peut-être pensez-vous toujours à Corinne Tampleton, Clarence, mais la vie avance sans les morts…

— Je pense souvent à Corinne, en effet, mais pas de la façon que vous croyez… Et puis je ne suis pas un cadeau à faire à une femme, quelle qu’elle soit ! »

Virginie se mit à rire franchement.

« Allons donc, le beau Clarence Dandrige, parfait Cavalier, érudit, dont le compte en banque doit être confortable, ne serait pas un cadeau… comme vous dites. Au contraire, mon cher, croyez-moi, vous êtes la séduction faite homme !… Mais peut-être êtes-vous trop difficile ?

— Je le suis, en effet. Et, pour des raisons toutes personnelles, je n’envisage pas de me marier ! »

Ces mots, prononcés avec calme, mais netteté, indiquaient – et Virginie le comprit – que l’intendant souhaitait clore le débat.

« Mais alors, dit-elle simplement, ne changez rien, je vous en prie, à vos habitudes. Adrien serait malheureux, il verrait dans votre éloignement une sorte de défiance.

— C’est bon, n’en parlons plus. Mais, quand vous serez lassés de me voir en tiers à votre foyer, dites-le-moi.

— Ne comptez pas trop là-dessus, Clarence. Vous appartenez à Bagatelle encore plus que moi, qui ne suis qu’une pièce rapportée… Cette maison a le charme des lieux privilégiés. On ne saurait s’en détacher impunément.

— C’est vrai, concéda-t-il en parcourant du regard la galerie et, au-delà, les chênes séculaires, Bagatelle a une âme et peut-être un pouvoir envoûtant. C’est ici, Virginie, que ma vie a trouvé son premier ancrage.

— Et que la mienne a trouvé un sens », fit-elle doucement.

Après cette conversation cœur à cœur, il ne fut plus jamais question du déménagement de Dandrige. Les scrupules de l’intendant avaient cependant été appréciés comme un raffinement de politesse, bienvenu chez un Cavalier. Lui-même paraissait satisfait du statu quo et, homme d’habitudes, se conduisait exactement comme la bienséance l’exigeait. Il savait s’éclipser lorsque sa présence risquait d’être importune et n’accompagnait les Damvilliers dans leurs visites ou aux bals qu’autant que l’invitation comprenait sa personne.

Au rythme des saisons, les travaux allaient leur train. Marie-Adrien grandissait, espiègle et bruyant. Le marquis et Clarence chevauchaient, comme autrefois, des matinées entières. L’hiver, M. de Damvilliers emmenait sa femme à La Nouvelle-Orléans. Ils avaient leur appartement au Saint-Charles et leur loge au théâtre. Clarence, pendant ces absences, gérait la plantation et ne se rendait « en ville » qu’aux périodes où le couple demeurait à Bagatelle. Le calendrier des fêtes et réceptions s’établissait chaque année avec quelques variantes par rapport à la précédente, mais on retrouvait les mêmes gens autour des mêmes barbecues et dans les mêmes salons. Les femmes s’efforçaient de suivre la mode européenne que leur révélaient des revues et des magazines français, qu’elles échangeaient et dont leurs couturières s’inspiraient pour confectionner des toilettes qu’on eût remarquées à Londres ou à Paris. Elles passaient ainsi de la capeline au chapeau sans bavolets, du taffetas au tulle, dépensaient deux cents piastres pour faire venir des parfums et des savons de Paris et, pour le luxe à huit clos, se drapaient dans de fluides peignoirs qui leur donnaient les apparences des modèles de Watteau. Elles se communiquaient aussi, en catimini, les secrets de nouvelles crèmes ou pilules capables, d’après les réclames des journaux, de combattre la couperose, ennemi juré du teint sudiste, ou de supprimer un bourrelet disgracieux, que la rigidité des corsets ne parvenait pas toujours à contenir.

Les hommes commandaient leurs cravates place Vendôme et leurs selles rue de Richelieu. Ils estimaient de bon ton de porter, au lieu de la redingote, la veste longue à pans arrondis, la chemise sans jabot et de chasser avec des fusils anglais.

Périodiquement, on voyait réapparaître à Bagatelle M. Abraham Mosley, toujours rose et rond et porteur de cadeaux bien choisis. Quand vint au monde, le 3 mai 1834, le deuxième enfant des Damvilliers, une petite fille prénommée Gratianne, le courtier anglais accepta d’en être le parrain, affirmant sans rire qu’il se réservait de l’épouser quand elle aurait seize ans, pour imiter le marquis devenu le mari de sa filleule. C’était Planche qui, à la demande expresse de Virginie, avait présidé à l’accouchement, en présence de Murphy. Cette fois-ci, la sage-femme ne découvrit aucun signe à l’enfant, qui se révéla très vite calme, facile et bientôt jolie.

Dans la société des planteurs, les Damvilliers constituaient une famille parmi d’autres, aux mœurs et au train de vie parfaitement conformes à l’éthique sudiste. La beauté épanouie de Virginie, dont la taille, grâce aux mystérieux conseils de Planche, avait conservé toute sa sveltesse après deux maternités, ses qualités de maîtresse de maison, citées en exemple dans toute la paroisse, donnaient à Bagatelle une force d’attraction particulière. Chaque année, la demeure était repeinte, modernisée, rendue plus confortable. Au contraire d’autres planteurs, qui abandonnaient leurs maisons de bois pour habiter d’immenses manoirs de pierre, à péristyle et à colonnes, dus à des architectes inspirés par les monuments grecs, Adrien et Virginie tenaient à conserver le premier habitat des Damvilliers.

Les invités de Virginie s’étonnaient de la fraîcheur des doubles rideaux de soie ponceau à frange d’or, qui dataient de Louis XV, et enviaient sans le dire les tapis de la Savonnerie étendus sur les parquets lustrés par trois générations de servantes. Alors que les nouveaux venus, immigrants enrichis, se préoccupaient de généalogies pour se fabriquer des ancêtres titrés et couraient l’Europe afin d’acquérir de vieux meubles qu’ils baptiseraient « de famille », les Damvilliers, recevant sous les portraits des marquis de leur lignée et dans le mobilier venu de France cent ans plus tôt, dans les bagages de Claude-Adrien, faisaient figure de seigneurs.

Quand Virginie se mettait au clavecin, pour jouer Rameau, ou au piano de Pleyel, pour interpréter des valses enfin admises, ses amies jalousaient autant sa nouvelle robe de tulle blanc, à festons mauves et corsage à brandebourgs, que son talent de musicienne. La dame de Bagatelle prenait un vif plaisir à évaluer toutes ces envies rentrées. Aux compliments doucereux, elle comprenait qu’enfin elle s’était hissée dans cette société, à la seule place qui lui convenait, à laquelle elle était destinée : la première.

Clarence Dandrige se disait quelquefois qu’il n’était pas étranger à cette ascension. La Virginie qu’il avait accueillie à La Nouvelle-Orléans était une conquérante, capable d’user d’étranges moyens pour parvenir à ses fins. Son but atteint, elle assumait son rôle avec virtuosité. « Que peut-elle souhaiter de plus ? » se demandait-il parfois, à demi étonné par l’absence d’ambitions nouvelles chez un être qu’il avait cru insatiable. Il avait redouté que la dame de Bagatelle ne brûlât soudain de quelque passion, dont la fidélité conjugale eût fait les frais. Mais Virginie, épouse irréprochable et mère exemplaire, paraissait trouver auprès du marquis, toujours fougueusement amoureux, toutes les satisfactions que son tempérament pouvait la conduire à rechercher. Il n’avait donc plus aucune raison de s’inquiéter pour le bonheur d’Adrien ni pour le destin de Bagatelle. À son tour, Dandrige pouvait se dire satisfait, presque heureux, quand fin mars 1834, il dut se rendre à La Nouvelle-Orléans pour régler quelques affaires.

La période n’était guère favorable à un séjour en ville. Une chaleur précoce augmentait l’indolence habituelle des Orléanais et le choléra tuait dix personnes chaque jour. Les négociants montraient des visages de bois, car des pertes avaient eu lieu sur les cotons, ce qui venait de provoquer frayeur et désordre à la Bourse. Du coup, la hausse factice et prématurée des terrains et des maisons s’était arrêtée. Dans certains quartiers, les prix des immeubles avaient baissé de 50 %, dans d’autres, malgré l’afflux des émigrants, on ne trouvait plus d’acheteurs.

Les spéculateurs accusaient de leurs malheurs le président Jackson, qui, malgré deux résolutions de censure présentées par Henry Clay et approuvées par le Sénat, venait, grâce à la Chambre des représentants qui soutenait son administration, d’annoncer son intention de ne pas renouveler la charte de la Banque des États-Unis, après lui avoir fait retirer des dépôts lui donnant de grandes facilités. Soutenu par les banquiers de Wall Street, enchantés de se débarrasser de leurs concurrents de Philadelphie, Jackson appelait « monstre » le deuxième établissement bancaire de l’Union, fondé en 1816, et lui reprochait d’être un « agent corrupteur de la vie politique et un instrument de l’aristocratie de l’argent, d’enserrer le peuple dans un carcan monétaire, d’accabler les travailleurs. »

À La Nouvelle-Orléans, cette banque, forcée de régler ses comptes comme une maison de commerce, devait faire rentrer les sommes qui lui étaient dues et se mettre en état d’effectuer les remboursements exigibles. Les usuriers ne manquaient pas de profiter de cette situation et prêtaient à 18 et 20 %.

« Les mesures de Jackson tendent à rétablir dans un équilibre raisonnable les transactions, à rendre aux propriétés leur valeur réelle et à faire cesser l’effroyable jeu qui absorbe toutes les classes de la société et s’applique à tous les genres de propriétés », disaient les gens raisonnables. Mais, à croire certains autres, il aurait fallu poignarder Jackson comme un malfaiteur. La mauvaise position commerciale de certains avait conduit des gens malhonnêtes à commettre des vols dans des banques, d’autres à émettre de faux billets pour des sommes que les frères Mertaux, les amis de Dandrige, affirmaient être considérables. Les deux avocats connaissaient tous les potins de la ville.

« On dit que M. Ramirez, qui ne parle plus de vous écorcher vif, serait contraint de quitter le pays, ruiné et honteux. Il cherche de l’argent partout et trouve partout porte close. Si vous le rencontrez, il tentera peut-être de vous emprunter la forte somme. »

Quand on connaissait les Mertaux, une telle phrase pouvait passer pour de l’humour. Dandrige la prit comme telle :

« Je suis prêt à l’acquérir comme esclave pour cirer mes bottes. Si vous le voyez, dites-le-lui ! »

Au cours de ce séjour à La Nouvelle-Orléans, l’intendant de Bagatelle devait assister à un événement qui défraierait longtemps la chronique et fournirait aux abolitionnistes de quoi alimenter la campagne qu’ils développaient contre les propriétaires d’esclaves. Comme Dandrige, après le lunch, pris chez M. Borduzat, négociant de ses amis, regagnait l’hôtel Saint-Charles, en remontant la rue Royale, il vit de loin un panache de fumée qui s’élevait au-dessus des toits. À hauteur de la rue du Marché, une maison, qu’il identifia aisément comme étant celle du docteur Lalaurie, brûlait. C’était un spectacle, hélas ! courant, dans une ville où l’incendie passait pour le second fléau, après la fièvre jaune. Des badauds et les habitants du quartier, inquiets, suivaient les efforts des pompiers qui s’évertuaient à enrayer l’extension du feu. Le docteur Lalaurie, un Français originaire de Villeneuve-sur-Lot, jouissait en ville d’une excellente réputation. Sa femme, deux fois veuve, qu’il avait épousée en 1825, ne comptait pas, par contre, que des amis.

Née Delphine Mac Carthy, fille de Louis-Barthélemy Mac Carthy, un riche négociant, la demoiselle avait bien choisi son premier mari, en la personne du consul général d’Espagne don Ramon de Lopez y Angula. Le choix du deuxième parut, à beaucoup, moins heureux. La veuve du consul avait en effet épousé en deuxièmes noces, en 1808, un Béarnais nommé Jean Blanque. Il s’agissait d’un aventurier, venu en 1803 en Louisiane, avec Clément de Laussat, un autre Béarnais représentant de la République française, chargé de remettre aux Américains le territoire que le Premier Consul venait de vendre à Monroe. Ce Blanque, tantôt avocat, tantôt banquier, puis marchand et même contrebandier, avait eu des relations mal définies avec les frères Laffitte, pirates ayant pignon sur rue. Il se trouva peu de citoyens pour le pleurer, quand il mourut, laissant Delphine veuve pour la seconde fois.

Rétablie dans la bonne société par son mariage avec M. Lalaurie, l’épouse du médecin donnait des réceptions fastueuses, passait pour l’arbitre des élégances et cotisait aux bonnes œuvres. La belle maison que dévoraient les flammes lui venait par héritage de son père, qui l’avait fait construire en 1831. La plupart des critiques formulées à l’égard de Mme Lalaurie portaient sur sa façon de traiter les esclaves.

Parmi les curieux qui suivaient l’évolution de l’incendie se trouvait le consul de France, M. Sailland, toujours prompt à assister les ressortissants français en difficulté. Dandrige salua le diplomate.

« Je suis là par devoir, monsieur Dandrige, plus que par sympathie pour des gens qui, je le sais, condamnent leurs serviteurs à d’affreux tourments et ne leur ménagent ni les coups ni les privations de nourriture.

— Ils ne sont pas les seuls, hélas !

— Peut-être, mais savez-vous que cette femme barbare, favorisée par une cruelle sympathie, a supplicié de ses propres mains des malheureux dont la vie lui est livrée par une loi inique d’une République qui prétend enseigner au monde une liberté qu’elle n’a pas encore comprise ? »

Le consul de France, anti-esclavagiste, ne pouvait en effet apprécier la façon dont se conduisait avec les Noirs l’épouse d’un de ses compatriotes les plus en vue de la ville.

Quelques années plus tôt, Mme Lalaurie avait été dénoncée à la justice par un de ses parents. Accusée de mutilation d’esclaves, elle avait comparu devant le jury, qu’on s’attendait à entendre prononcer à son encontre une peine gravé. Mais, son avocat lui ayant conseillé d’affirmer sous serment qu’elle ne s’était jamais livrée aux actes que des gens malveillants lui reprochaient, elle avait levé la main avec grâce sur la Bible et bénéficié d’un acquittement. Ainsi lavée de toute accusation, elle continua à se livrer à la férocité de son caractère. Plusieurs fois, des esclaves, pour échapper aux tourments, se jetèrent par les fenêtres de la maison Lalaurie, ce qui donna tout de même à penser à ses voisins qu’il se passait d’étranges choses dans la demeure du docteur.

Ces mêmes voisins, au cours de l’incendie, devaient avoir la preuve que leurs soupçons étaient justifiés.

Tandis que les pompiers s’activaient, quelques hommes pénétrèrent dans la maison que Mme Lalaurie et son mari regardaient flamber sans rien dire. Avertis par des gémissements, ils ouvrirent un cabinet et un grenier où ils trouvèrent sept esclaves enchaînés près d’expirer. Un des sauveteurs apparut au balcon.

« Venez voir, shérif, comment ces porcs traitent leurs nègres ! »

Le shérif, qui bavardait avec les badauds, se contenta d’envoyer un milicien. L’interpellation avait cependant excité la curiosité de la foule. Dandrige et le consul échangèrent un regard, puis le diplomate, faisant valoir sa qualité, s’avança pour pénétrer dans la maison. L’intendant lui emboîta spontanément le pas. Ils n’eurent pas à aller plus loin que la cour, où un horrible spectacle leur était réservé. Des Noirs, le cou disloqué, les jambes déchirées par des anneaux de fer, portant sur tout le corps des plaies infectes, gisaient sur le pavé où les sauveteurs venaient de les déposer. Dévoré de fièvre et de soif, l’un d’eux buvait à même le sol l’eau souillée qui dégoulinait des murs abondamment aspergés par les lances.

« Si nous n’étions pas arrivés assez tôt pour rompre leurs chaînes, tous auraient rôti ou péri asphyxiés par la fumée… et cette garce de femme ne nous a même pas signalé leur présence, dit un pompier.

— On n’a pas le droit de traiter des hommes comme ça, même des nègres », fit un autre.

Dandrige, que le spectacle écœurait, regagna la rue et s’approcha de Mme Lalaurie auprès de laquelle se tenait le shérif, nullement gêné. La foule bourgeoise, indignée mais silencieuse, s’était éloignée, tandis qu’on emmenait les esclaves torturés à l’hôpital de charité.

L’intendant observa cette femme cruelle. Elle paraissait à l’aise, tandis que son mari baissait la tête honteusement.

À voix haute, Dandrige s’adressa au shérif :

« J’espère qu’on va la déférer à la Cour criminelle. Vous avez vu dans quel état sont les serviteurs que l’on vient de tirer du feu ?

— Ce que vous ne savez pas, monsieur, c’est que cet incendie a été allumé volontairement par une esclave femme de chambre… C’est elle la responsable de ce drame. Nous la recherchons ! » répliqua avec arrogance le policier.

Écœuré, Dandrige tourna les talons. L’incendie paraissait conjuré. Une odeur piquante de vernis brûlé se dégageait de la maison, encore fumante, quand surgirent des matelots, des gens du peuple et des Noirs libres qui, jusque-là, avaient assisté en silence au sinistre. Révoltés par ce qu’ils venaient de voir et d’apprendre, ils se précipitèrent dans la maison et se mirent à briser et à détruire tout ce que l’incendie avait épargné. Certains envisageaient d’abattre les murs à la pioche afin d’effacer jusqu’au souvenir de ce lieu de torture. Les miliciens ne tentèrent même pas de s’opposer à leur action, devinant que la colère populaire ne supporterait pas que des représentants de la loi puissent protéger les biens d’une créole tortionnaire. Les Lalaurie s’étaient d’ailleurs prudemment éclipsés, avec ce qu’ils avaient pu sauver du désastre. Avant de disparaître, la cruelle Delphine, prévoyant la destruction de sa demeure, menaça le shérif de poursuites judiciaires si les autorités ne prenaient pas les mesures nécessaires à la protection de ses propriétés !

Le lendemain, au moment où Dandrige se préparait à embarquer sur le Prince-du-Delta pour regagner Pointe-Coupee, il rencontra Dominique Rouquette, un importateur de vins de Bordeaux. Ce dernier lui apprit la fuite à La Mobile des époux Lalaurie, qui semblaient craindre pour leur vie, car toute la ville ne parlait que des esclaves enchaînés découverts dans leur maison en feu.

« J’espère qu’on ne les reverra jamais en Louisiane. Ce sont des gens comme eux qui jettent le discrédit sur le Sud… »

Au mois d’août de la même année, Adrien de Damvilliers fut à son tour contraint de braver les dangers de la fièvre jaune et de se rendre à La Nouvelle-Orléans. Il s’embarqua, après avoir fêté le deuxième anniversaire de Marie-Adrien, avec Virginie, complètement remise de son deuxième accouchement, pour venir en ville, comme tous les Américains d’origine française, assister aux cérémonies organisées à la mémoire de La Fayette, mort à Paris le 20 mai 1834. Le comité spécial, chargé d’organiser la cérémonie funèbre, avait bien fait les choses. Malgré la chaleur, on se rendit en cortège de l’hôtel du gouvernement à la cathédrale Saint-Louis, derrière les bannières déployées. Dans l’église, des miliciens entouraient un énorme catafalque couvert d’inscriptions « qui plaçaient M. de La Fayette au rang des plus grands héros ». Adrien constata cependant qu’il y avait dans la foule plus de passion politique que de recueillement religieux. Après les prières, un Louisianais, M. Lemercier, monta en chaire pour prononcer un discours qui scandalisa le maître de Bagatelle et incita le consul de France, M. Sailland, à quitter la cathédrale. Piqué par on ne sait quelle mouche républicaine et révolutionnaire, l’orateur vilipenda Louis XVI, Bonaparte, les Bourbons, la noblesse et le clergé français, oubliant sans doute que le héros auquel on entendait rendre hommage était noble, catholique et défenseur de la monarchie bourgeoise instaurée par Louis-Philippe !

La cérémonie achevée, Adrien de Damvilliers s’empressa de quitter La Nouvelle-Orléans, désolé de voir que le souvenir de l’ami de Washington était détourné par des sectaires, au profit d’une idéologie populacière, dont le principal argument avait toujours été la guillotine !

Adrien, ne partageant pas les sentiments d’admiration que beaucoup d’Américains vouaient au « petit marquis », se dit qu’après tout le discours de Lemercier démontrait qu’un homme public ayant vécu sur des conceptions politiques floues et fluctuantes, pour ne pas dire opportunistes, devait s’attendre, après sa mort, à être revendiqué par tous les camps…, y compris celui dont il avait, mollement, combattu les excès !

De retour à Bagatelle, il trouva la maison en effervescence et ses amis planteurs indignés pour des raisons qui n’avaient aucun rapport avec l’exploitation que certains Français avaient faite de la disparition de M. de La Fayette. On venait de lire dans les plantations, avec retard mais les dents serrées, le pamphlet publié à Boston par Lydia Maria Child, une romancière de la Nouvelle-Angleterre, auteur d’une Histoire de la condition des femmes qui avait beaucoup diverti les hommes. Cette fois, l’écrivain féministe ne s’insurgeait plus contre la domination masculine dont les dames sudistes, objet de tant de prévenances, s’accommodaient fort bien. Elle traitait un sujet autrement sérieux dans son Appel en faveur de cette classe d’Américains qu’on appelle Africains. Lydia Maria Child, comme les sœurs Grimké, « traîtresses à la cause de la Caroline du Sud », assimilait dans ses écrits la subordination de la femme à la soumission craintive des esclaves !

Il y avait de quoi scandaliser, car la société sudiste sentait croître un malaise inquiétant. Les abolitionnistes du Nord, décidés à faire feu de tout bois pour assurer le triomphe de leurs idées, pensaient influencer les femmes des propriétaires d’esclaves en affirmant que la liberté devait être la même pour tous, quelle que soit la race, quel que soit le sexe. Les planteurs analysaient mal une évolution qui, même dans le Sud, engendrait des divisions. Ils craignaient confusément une coupure avec l’Ouest, qu’ils considéraient comme un territoire vassal. Plus tard, bien plus tard, des historiens objectifs définiraient cette période. « Le Sud avait toujours considéré le pays transalleghanien comme une partie de lui-même. La colonisation de l’Ouest à la fin de la révolution s’était portée sur des terres qui avaient appartenu dans le temps aux États du Sud, notamment à la Virginie […] Ce fut, en outre, une coalition du Sud et de l’Ouest qui avait soutenu l’achat de la Louisiane contre l’opposition des fédéralistes, combattu dans la guerre de 1812 et porté Andrew Jackson à la Maison Blanche. »

En attendant que des étrangers puissent, de sang-froid, juger cette époque, les grandes familles sudistes ne voyaient dans la littérature engagée du Nord qu’une machine de guerre au service d’intérêts économiques dissimulés sous les couleurs d’une cause humanitaire propre à émouvoir les âmes sensibles.

Le vieux Tampleton triomphait.

Quand un barbecue réunissait les planteurs de Pointe-Coupee et leurs familles, il répétait :

« Vous voyez bien que toute la propagande du Nord, même à travers les romans les plus mièvres, n’a qu’un seul but : exciter contre nous le peuple irresponsable et les esclaves les plus paresseux ! »

Adrien, tout à son bonheur familial et porté par son optimisme naturel, se refusait à accorder aux écrits de Mme Child plus d’importance qu’ils n’en avaient. La terre, le coton, la canne à sucre, les troupeaux de bovins constituaient des réalités bien autrement valables que les phrases d’une Nordiste au cœur rance. Virginie paraissait plus consciente du danger que pouvait un jour faire courir au Sud une coalition hétéroclite d’intérêts.

« Nos enfants devront faire de solides études, afin d’être, à l’avenir, capables de tenir tête aux rusés politiciens du Nord. Ils devront apprendre à les contrer avec les mêmes armes.

— Bien sûr, bien sûr, concédait Adrien, mais mon fils sera un jour le maître de Bagatelle, et son fils après lui. Le sang des Damvilliers ne saurait mentir. »

La cueillette du coton terminée et la canne roulée, on ne pensait qu’à la saison d’hiver de La Nouvelle-Orléans. Les exportations de coton avaient atteint le chiffre record de 407 220 balles et les négociants étrangers s’étaient emparés, à coups de surenchères, de 24 931 boucants de tabac. Le Sud, certain de sa force, pouvait se distraire, même si cela devait faire crever de jalousie les Nordistes auxquels le théâtre de La Nouvelle-Orléans enlevait les meilleurs artistes.

En novembre 1834 fut donnée aux Damvilliers l’occasion de rencontrer, à l’hôtel Saint-Charles et dans des dîners, un personnage intéressant : le docteur Francesco Antommarchi. Le praticien, médecin de Napoléon Ier à Sainte-Hélène, venait d’être reçu à La Nouvelle-Orléans avec tout le respect que l’on portait dans cette ville à tous ceux qui avaient approché l’Empereur. Ému par un accueil qu’il n’avait pas rencontré à Paris, le docteur Antommarchi écrivit le 12 novembre 1834 à M. Denis Prieur, maire de La Nouvelle-Orléans, pour offrir à la cité le masque en bronze réalisé d’après le moulage pris par lui-même après la mort de l’Empereur, à Longwood. Le maire, touché d’un pareil cadeau, répondit que ses concitoyens feraient grand cas « de la grandiose image de celui qui avait droit à la gratitude des Orléanais puisque les rives du Mississippi lui devaient leur liberté, dont il avait confié la protection à la bannière étoilée ».

Virginie et son mari assistèrent à une cérémonie présidée par le gouverneur de la Louisiane, M. André-Bienvenu Roman, au cours de laquelle le masque mortuaire, don du médecin, fut placé dans la salle capitulaire du Cabildo{47}. On promena M. Antommarchi à travers la cité et on lui montra, rue de Chartres, la belle maison qu’un ancien maire, M. Nicolas Girod, destinait en toute propriété à Napoléon Ier. L’Empereur comptait tant d’admirateurs en Louisiane qu’on avait décidé en 1820 de former une expédition pour aller jusqu’à Sainte-Hélène l’arracher aux mains de ses geôliers anglais. La goélette la Séraphine, commandée par M. Saint-Ange-Boissière, devait conduire jusqu’au rocher sinistre une bande de gens plus ou moins recommandables, mais d’un courage à toute épreuve comme les frères Laffitte, Dominique Yon, Ronaldo Béluchi et Sylvestre Bonnot. La goélette allait prendre la mer, quand la nouvelle de la mort de l’Empereur se répandit, le 10 septembre 1821, rendant inutile une expédition qui n’eût pas manqué d’étonner le monde. Les bonapartistes acharnés compensèrent le raid annoncé par une cérémonie funèbre, qui rassembla toute la population de La Nouvelle-Orléans et au cours de laquelle le juge Placide Canonge fit le panégyrique de l’illustre défunt.

Virginie, qui conservait l’admiration que lui avaient communiquée son père et Mme Drouin pour le vainqueur d’Austerlitz, fut invitée à ouvrir le bal donné en l’honneur du docteur Antommarchi. Elle le fit au bras d’un beau colonel, M. Charles de Vigors, de passage à La Nouvelle-Orléans. Cet officier, qui avait connu l’épreuve de Waterloo, ne manqua pas de tenir à la dame de Bagatelle des propos galants, allant même jusqu’à solliciter un rendez-vous, qu’elle lui refusa avec quelque mérite, car l’élégance et le charme typiquement français du militaire ne la laissèrent pas insensible. Adrien ne s’aperçut pas cette nuit-là, quand, après le bal, il se retrouva seul avec sa femme dans leur chambre de l’hôtel Saint-Char-les, que Virginie demeura rêveuse, jusque dans l’étreinte.