Condoléances
Il ne se passe pour ainsi dire pas un jour sans que l’un ou l’autre me dise, avec la mine de circonstance : « Ah, « Hara-Kiri », quel dommage !… Ah, « Charlie-Hebdo », quelle perte ! Vous fûtes (le passé simple convient aux condoléances : l’accent circonflexe, sans doute, qui fait deuil), vous, donc, fûtes l’éveil de nos adolescences, vous nous enseignâtes le doute fécond et l’irrespect vengeur. Sans vous nous ne serions pas tout à fait ce que nous sommes. Hélas, hélas, vous n’êtes plus ! » Et ce lucide quadragénaire de pousser un gros soupir, puis d’ajouter, l’œil sagace : « De toute façon, ça ne pourrait plus marcher, aujourd’hui. La société n’est plus celle des années soixante-dix. Elle a évolué. Elle a rattrapé « Hara-Kiri » et « Charlie-Hebdo ». Vos audaces sont devenues monnaie courante. On peut rire de tout. Le cul n’est plus tabou. Le porno va plus loin que vous n’êtes jamais allés. Vous fûtes une grande chère belle vieille chose, et sans doute êtes-vous pour beaucoup dans l’évolution des mœurs, mais bon, cette évolution est faite, votre verve ravageuse n’aurait plus d’aliment, finalement vos journaux sont morts de leur belle mort, ils trônent au musée en compagnie des cols durs et des moustaches en guidon de course, versons une douce larme de nostalgie et vivons avec notre temps, notre temps qui n’a plus besoin de bouffons bêtes et méchants. »
Et vas-y donc ! Quoi de plus atterrant que de recevoir des compliments qui vous prouvent qu’on ne vous a absolument pas compris ?
La « société de consommation », dénoncée, raillée, traînée dans la boue par « Hara-Kiri » (L’explosion de soixante-huit aurait-elle eu cette allure et ces mots d’ordre si « Hara-Kiri » n’avait pas, contre vents et marées, sévi tout au long des huit années qui la précédèrent ?), la saloperie de société de consommation triomphe aujourd’hui, l’ordure, à plein groin. Le bonheur par le fric, les loisirs par le fric, la réussite par le fric, l’adulation des surhommes faiseurs de fric, propulsés par la publicité, cette putain fardée violeuse de cerveaux, ne posent plus problème : ce sont les idéaux de tout un chacun, et surtout des jeunes.
Entendre proclamer que les mœurs ont « rattrapé » les audaces de « Hara-Kiri » me donne envie de courir me cacher pour pleurer dans un coin. Entendre ça, oui, et dans la bouche de ceux qui furent – qui, en tout cas, s’affirment – vos fervents, vos émules, voilà qui prouve mieux que n’importe quoi que nous avons piteusement échoué dans notre ambition de débarbouillage des mentalités, de déboulonnage de la connerie. Il reste que nous avons bien rigolé.
Alors, comme ça, il n’y a plus place pour la critique ? Plus rien à critiquer ? Tout baigne ? Tout est permis ? Parce qu’elle a jeté du lest sur des points mineurs, la grande salope est soudain devenue « permissive » ? Parce que le cul est devenu anodin (Attends, pas pour longtemps, la réaction est en route…), parce que même la télé imite (essaie d’imiter) le « style » « Hara-Kiri » en se moquant (gentiment) de la pub, des vedettes, de la politique… Parce que des tas de guignols osent aller gaillardement « jusqu’où on peut aller trop loin », comme disait, tout fier d’avoir trouvé ça, l’autre lèche-cul patenté… Fermez-la, bonnes gens, bonnes pommes, vous n’avez rien vu, rien compris.
Le cul, c’était le superficiel, l’appât, l’audace, oui, l’audace, car, à l’époque, c’est là-dessus qu’on nous condamnait, nous méprisait, nous faisait ces procès acharnés, obsessionnels, dont finalement nous sommes crevés. Sait-on seulement encore ce que veut dire le mot « obscène » ? Sait-on la terrible hypocrisie, la fantastique escroquerie et les possibilités scélérates qui se cachent derrière la trop peu connue loi sur les « publications susceptibles d’être dangereuses pour la jeunesse » ? Non, on ne sait pas, et on s’en fout.
Sans cesse on entend dire qu’un tel « fait » du « Hara-Kiri », que tel autre en « fait » aussi, mais en « beaucoup plus fort », qu’il va « beaucoup plus loin »… Et alors tu écoutes, tu regardes, tu lis : des gags. À la rigueur, des idées. Souvent de la grossièreté. Toujours de la vulgarité, la seule vraie : l’indigence d’esprit, la pauvreté d’inspiration, quand ce n’est pas le plagiat pur et simple. Ils n’ont rien compris. Pas compris qu’au-delà de la provocation, la justifiant, l’inspirant et la nourrissant, il y avait l’INDIGNATION.
« Hara-Kiri » et « Charlie-Hebdo » étaient des journaux de colère et de révolte. Ne ricanaient pas pour ricaner, mais cognaient là où ça faisait mal, grattaient les plaies jusqu’au sang, tordaient le groin du monstre… Qui, aujourd’hui – c’est juste un exemple – oserait, parodiant les affiches d’une puissante campagne publicitaire, montrer une boîte de soupe Liebig et imprimer : « Ouvrez, sentez, c’est déjà de la merde ! » ? Qui oserait ôter le chapeau qu’une Dalida à poil posait sur son barbu ? Qui oserait rire d’un rire énorme et sacrilège de la sœur Truc ou de l’abbé Machin, de toute cette charité sirupeuse et dérisoire avec quoi on endort les velléités de mauvaise conscience du cochon repu moyen ?
« Hara-Kiri » et son prolongement hebdomadaire « Charlie-Hebdo » furent les premiers journaux à militer pour l’écologie, les seuls journaux non spécialisés à se battre, et sans concession, contre ceux qui torturent, maltraitent ou abandonnent les animaux, contre ceux qui tuent pour faire joujou (« Chasseurs = Gros Cons ! »). Fournier, Reiser, Coluche, où êtes-vous, mes frères ?
L’esprit, le talent, les idées, cela ne suffit pas, non plus que le propos délibéré d’épater ou de choquer. Il y faut une vision du monde, un intérêt, une curiosité, un sens de la logique et de la justice, qui font que chaque stupidité, chaque injustice, est ressentie comme une monstruosité qui donne envie de hurler et de se battre, et alors l’humour, l’humour forcément féroce (en est-il un autre ?) devient l’arme efficace de l’indignation. Quoi qu’en disent les veaux sentencieux qui, d’ailleurs, ne les ont jamais lus, « Hara-Kiri » et « Charlie-Hebdo » n’étaient pas animés par le besoin forcené de scandaliser le bourgeois. Ils choquaient parce que l’absurdité féroce docilement acceptée nous choquait, nous. Ce sont les béats, les nouillards, les sans-problème, bref, les conformes, qui acceptent l’absurde et l’horrible comme normaux et « naturels » parce qu’ils sont quotidiens, institutionnalisés. L’habitude leur a fermé les yeux, la résignation les a endormis… Et la tradition, tiens, autre salope de première grandeur !
La société de consommation triomphe désormais sans opposition, plus absurde, plus factice, plus injuste, plus destructrice que jamais. Au fameux slogan (qui me fut tant reproché !) « La publicité nous prend pour des cons, la publicité nous rend cons », j’ajouterais aujourd’hui : « La publicité pourrit tout. » Le sport, la caricature de sport qu’est devenu ce spectacle de professionnels surentraînés et surpayés, n’est exalté que comme support de publicité et de magouilles malpropres, la télé est indigente à cause des exigences de la publicité : la course à l’« audimat », au plus grand nombre de téléspectateurs, c’est-à-dire aux plus cons, conduit à se mettre à genoux, que dis-je : à plat ventre devant le con moyen tout-puissant, et c’est l’avalanche de jeux ineptes, d’horoscopes, de gourous et de médiums « new age », de concours navrants de connerie où l’on appâte le gogo avec un étalage de clinquant de supermarché comme naguère le Blanc roublard appâtait les « sauvages » avec de la verroterie.
La société du fric tout-puissant a triomphé. L’Est demande « Pouce ! » et ouvre bien large les cuisses au capitalisme. Ce sera la curée. Les seigneurs de cette nouvelle féodalité sont déjà en place : ce sont les multinationales existantes et les aventuriers de la finance capables de forcer leur place parmi les requins. Et il y aura, il y a déjà, la masse des pauvres cons, divisée en deux catégories : ceux qui auront un travail, ceux qui n’en auront pas… et qui seront, qui sont déjà, des assistés, râleurs, illettrés, à qui tout est dû, qui s’emmerdent à crever, adorent « foutre la merde », formidable outil pour qui saura s’en servir.
Oh, certes, il y aurait à dire et à hurler, pour un « Hara-Kiri » d’aujourd’hui. Mais il lui faudrait, plus que jamais, du poil au cœur et des couilles au cul. Sans compter le talent, bien sûr. Ce qui ne peut pas faire l’affaire de petits rigolos à la recherche d’un marchepied pour « réussir », c’est-à-dire faire du fric, très vite, et se faufiler dans le système, se hisser au niveau des « gagneurs ». Gagneurs de merde… « Hara-Kiri » ne fut pas conçu et propulsé par des jeunes loups affamés de consécration financière et sociale, mais par des indignés, des non-conformes, des voyous de génie. Tant pis si les délicats à nœud papillon me taxent d’autosatisfaction. « Hara-Kiri » et « Charlie-Hebdo » furent l’œuvre de voyous de génie qui n’avaient d’autre ambition que de réussir quelque chose de très beau. L’idée d’infléchir la « ligne » dans un sens plus « grand public », quand le plein fut fait des lecteurs purs et durs, ne les effleura jamais. C’est pourquoi ils triomphèrent. C’est pourquoi ils sombrèrent.
P.-S. Coïncidence ! À peine ai-je écrit ceci, j’apprends que le titre « Hara-Kiri » vient d’être vendu aux enchères par décision judiciaire, suite au dépôt de bilan de l’entreprise. Je suppose que celui qui l’a racheté (pour une poignée de cerises !) va triomphalement jeter sur le marché un ersatz tonitruant et plein de cul avec du poil autour pour distraire les troufions… On se crève la jeunesse à créer une légende, ce sont les margoulins qui raflent la mise. Hein, Fournier, hein, Reiser, qu’en pensez-vous ?
Dernière minute. De mieux en mieux ! Le gougnafier qui a osé racheter le titre et mettre ses pieds sales dans nos pompes aurait l’intention, profitant des heureuses résonances qu’éveille le titre dans le public, d’en faire un brûlot d’extrême droite, mais « branché ».
Branché… Pauvre con ! Le plus navrant est qu’en effet ça peut marcher… Le monde est devenu si con depuis qu’on n’est plus là.