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Monsieur Raffarin
« Il ne suffit pas de dire : “Untel est arrivé.”
Il faut encore voir dans quel état ! »
Alfred Capus
Jamais aucun président n’a été élu avec un tel score. Jamais aucun n’a bénéficié d’un pareil prestige au début de son mandat. Chirac a tout pour lui. L’onction du peuple. L’attente de l’opinion. L’autorité de l’expérience.
L’Histoire est là, enfin. Contrairement à Mitterrand et à tant d’autres, Chirac ne l’a pas cherchée. Elle ne l’a même jamais fascinée : pour lui, tant qu’on n’est pas de Gaulle, elle reste le refuge des vaniteux et la gloriole n’a jamais été son fort.
S’il va laisser passer l’Histoire, c’est sans doute parce que, comme le dit sa fille Claude, « cet homme n’a pas d’ego et ne songe jamais à sa trace ». Mais c’est aussi à cause de cette lassitude qui, à soixante-neuf ans, l’habite, et qu’a si bien définie Chateaubriand : « Quiconque prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures : il ne retrouve plus le lendemain l’intérêt qu’il portait à la veille[1]. »
Il a un programme, mitonné par les siens, mais ne sait pas par quel bout le prendre. Il n’a pas trop réfléchi à sa stratégie. Il est juste convaincu qu’il ne faut pas bousculer ce vieux peuple de France, toujours enclin à préférer les révolutions qui n’auront pas lieu aux réformes qui s’imposent. C’est pourquoi il lui a trouvé un Premier ministre rassurant et pépère, avec une bonne tête d’électeur : Jean-Pierre Raffarin.
Il a fait son choix depuis plusieurs semaines mais n’en a rien dit à personne, même pas au premier concerné. « Le secret, dit Chirac[2], c’est la meilleure et la pire des choses. La pire si l’on se referme sur soi. La meilleure quand on veut jouer l’effet de surprise. Lorsque je me suis présenté, j’avais plusieurs noms en tête pour Matignon. Raffarin. D’abord, parce qu’il a du bon sens. On peut discuter avec lui. C’est quelqu’un qui n’a pas de vérité révélée. Ensuite, parce qu’il sait ce qu’il veut et va toujours au bout de ce qu’il décide. Un homme carré dans un corps rond. »
C’était la définition de Raffarin est formidable, il a un côté maquignon, la tête coincée dans les épaules. Il a une bonne tête de face, mais il est inquiétant de profil. Il a intérêt à ne pas trop se montrer de profil. Il a une vraie gueule, mais on ne sait pas une gueule de quoi[3]. »
Chirac le couve depuis longtemps. QuandMendès France, il est l’incarnation de la « France d’en bas », formule dont il fera son slogan.
Il en rajoute. Perpétuellement mal fagoté, le costume chiffonné, les chaussures pas cirées, le col de chemise souvent déboutonné, il semble débraillé plus par relâchement que par affectation. Ce n’est pas un homme qui s’aime ni se bichonne, comme le prouvent ses cheveux gras, coiffés avec les pieds du réveil. Pas le genre à s’attarder devant la glace ni sous la douche. Il n’a même pas pris la peine de se faire enlever le kyste, de la grosseur d’un œuf, qui lui a poussé sur la nuque et l’amène à pencher la tête, lui donnant la démarche des vieux paysans bossus. Il ne manque pas de charme, pourtant. Il a les yeux pétillants, toujours la blague aux lèvres et un visage bonhomme où se lisent la volonté et la loyauté, les deux qualités que recherchait d’abord Chirac.


Le 6 mai 2002, lendemain de son triomphe électoral, Chirac convoque Raffarin et lui annonce tout à trac : « C’est toi que j’ai choisi. Je te demande d’assurer la formation du nouveau gouvernement. » Le temps pour l’heureux élu d’accuser le coup et de bafouiller quelques remerciements, puis le président reprend : « Bon, allez, maintenant, on va appeler ta mère pour lui annoncer la bonne nouvelle. »
En le nommant à Matignon, Chirac a suivi sa pente.François Fillon.
François Fillon. Son esprit de sérieux. Sa connaissance des dossiers. Son caractère qui l’a souvent amené, dans le passé, à s’opposer à Jacques Chirac.
La veille, alors que la France votait, Fillon laisse un message mais le chef de l’État ne le rappellera pas. Pourquoi ce coup de téléphone sans suite, le jour du second tour et, donc, la veille de la nomination du nouveau Premier ministre ? Mystère.
L’énigme ne sera jamais éclaircie mais on n’ôtera pas de la tête du député de la Sarthe que le président a pu avoir des doutes sur son choix de Raffarin, le temps d’une messe, avant de se décider pour de bon.
C’est finalement Fillon était annoncé à Bercy. Il fait part de sa déception à l’ancien chef du gouvernement.
Quelque temps plus tard, Chirac le rappelle : « On m’a dit que tu n’étais pas content de te retrouver au Travail.
— Non, ce n’est pas ça. Je ne me suis simplement pas préparé.
— Si tu voulais être ministre de la Défense, ça ne valait pas la peine. En l’espèce, c’est moi, le ministre. Si tu veux réussir pour la suite, il faut que tu aies un dossier à régler. Là, tu l’as, avec les retraites. »
Si Fillon a été écarté pour Matignon, c’est d’abord parce qu’il est RPR et que Chirac préfère, en guise d’ouverture, avant la mise en place de son nouveau parti présidentiel, un Premier ministre de l’autre droite, en l’occurrence celle du centre giscardien. Mais c’est sans doute aussi parce que le député de la Sarthe n’est pas, à ses yeux, un homme « fiable », mot que le président emploie souvent à propos des uns ou des autres.
« Pour lui, rapporte Jean-Pierre Raffarin[4], il y a les gens fiables et les autres. Il a eu trop de responsabilités tout le temps pour avoir de vrais amis. C’est un grand déçu de la nature humaine. Un jour, il m’a même dit : “La fidélité, ça n’existe pas.” »
Chirac en est une preuve éclatante. Sur tous les plans, et notamment en politique. Mais s’il n’est pas fidèle, c’est parce qu’on ne l’a pas été avec lui. Sept ans après le choc émotionnel que fut la trahison de son « ami de trente ans », il souffre toujours du « syndrome Balladur » qui le dresse contre tous ceux dont il n’est pas sûr, les Fillon.
Il n’hésite pas non plus à couper les branches mortes. « On avait toujours été comme deux frères, raconte Bernard Pons. J’étais avec lui depuis si longtemps. Secrétaire général du parti pendant cinq ans, président du groupe pendant sept ans et ministre pendant huit ans. Eh bien, il m’a excommunié du jour au lendemain. Parce que j’avais eu le tort, dans la griserie de 2002, de me prononcer contre le parti unique de la droite, l’UMP. Je pensais que le bipolarisme n’existerait jamais en France, le pays des trois cent cinquante fromages, et qu’il ne fallait donc pas diaboliser l’UDF. J’avais écrit ça dans un article que j’étais venu lui montrer, dans son bureau. Après l’avoir lu, il m’a dit : “Que vas-tu faire avec ce papier ?
— Eh bien, le publier, pardi, ai-je répondu.
— Tu aurais tort, a-t-il conclu.”
C’est à cet instant que j’ai été rayé pour toujours de la chiraquie. »
Au seuil de son nouveau septennat, après avoir été, pendant quelques semaines, à la rencontre des Français, Chirac s’en est retourné dans son bunker. Hormis sa fille Claude et Jean-Pierre Raffarin. À l’essai ou en sursis, c’est selon, comme tout Premier ministre.
1-
Les Mémoires d’outre-tombe, livre 13e, chapitre 2.
2-
Entretien avec l’auteur, le 25 mars 2003.
3-
Entretien à Libération, le 3 mars 2003.
4-
Entretien avec l’auteur, le 8 juillet 2004.
La Tragédie du Président
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