10
La révélation de Maastricht
« Rien n’est jamais perdu tant
qu’il reste
quelque chose à trouver. »
Pierre Dac
Européen, Chirac ? En petit comité,
il l’a toujours été. N’était sa déplorable charge contre le
« parti de l’étranger » et l’« inféodation de la
France » en 1978, c’est même l’une des rares questions
sur laquelle il n’aura jamais varié. Il n’a simplement pas le feu
sacré, comme Mitterrand ou Giscard.
Il l’a d’ailleurs reconnu un jour quand
il a dit : « Je ne suis pas un euromilitant, je suis un
europragmatique [...]. Je ne fais pas de théorie sur l’Europe.
Je ne dis pas : voilà ce qu’il faut qu’elle soit. Je
dis : elle sera. Et il faut faire en sorte qu’elle soit le
mieux possible[1]. »
Tel est le Chirac européen : flou,
vaseux et fataliste. « Il ne connaît rien à l’Europe, constate
de Gaulle contre la commission de Bruxelles : elles lui
permettent de faire des numéros d’estrade très appréciés des
militants souverainistes du RPR.
Mais il n’a jamais manqué aucun
rendez-vous avec l’Europe. Aussi, quand François Mitterrand
annonce, en juin 1992, qu’il demandera la ratification du
traité de Maastricht par référendum, la position de Chirac ne fait
aucun doute. Il dira oui à l’institution de la monnaie unique,
prévue par le texte, et l’annonce, d’entrée de jeu, à sa garde
rapprochée.
« Bravo l’artiste ! »
Comme après chaque initiative du président, le chœur des
panégyristes salue son habileté manœuvrière. Mitterrand ne va-t-il
pas, à l’occasion du débat européen, raviver les querelles de
l’opposition et peut-être même provoquer son implosion ? Ce
référendum n’est-il pas l’amorce d’une reconquête de l’opinion
avant les élections législatives de l’année suivante ?
C’est bien joué, à en juger par l’ire de
Chirac contre le chef d’État : « Mitterrand s’est lancé
dans cette affaire avec des arrière-pensées politiciennes bien
supérieures à la composante visionnaire. Maintenant, il va falloir
faire avec ça[2]. » Sur le référendum, le
président du RPR s’en tiendra à sa tactique habituelle dès que le
ferment européen vient mettre de la discorde dans son
mouvement : laisser faire, laisser dire, avant de reprendre la
main.
Jacques Toubon, tous trois dans le saint
des saints, ont droit au même discours. Il faut, surtout, ne pas
polémiquer. Ne donner prise à rien. Laisser sonner les clairons du
nationalisme. Garder ses nerfs sous les grêlons des souverainistes.
C’est la stratégie de la tranchée : on s’enterre et on
attend.
Pons se souvient : « Comme
chaque fois qu’il était minoritaire dans le mouvement, et là, il
était ultra-minoritaire, Chirac m’a dit : “Tu ne te dévoiles
pas, tu ne fais pas de déclarations, rien. On donne la parole aux
autres. Qu’ils se défoulent ! Qu’ils s’épuisent ! Nous,
on n’interviendra qu’à la fin.” Tout au long de cette affaire, il
m’a donné le sentiment de savoir où il allait. Contrairement à ce
qu’on croit, c’est quelqu’un qui sait jouer avec le
temps. »
Il ne doute pas que Seguin vont se
laisser porter par le vent qui monte contre le traité de
Maastricht, au sein du RPR. Mais il est décidé à faire face. Un
jour, il dit à son ancien ministre de l’Intérieur :
« Tu ne peux pas être contre
Maastricht.
— Pourquoi ça ? demande
Pasqua.
— Parce que tu es un homme d’État et que
tu ne peux pas être contre les Allemands.
— Ça m’est déjà arrivé, figure-toi.
Quand j’étais résistant, pendant l’Occupation. »
Le 4 juillet 1992, quelques
heures avant de se déclarer officiellement pour le oui, Jacques
Chirac reçoit un coup de téléphone de Pierre Juillet veut le
rencontrer de toute urgence. Le misanthrope de la Creuse, son
ancien mentor, est un anti-européen fanatique.
« Je vous vois venir, répond
Chirac. On a des positions diamétralement opposées. Ce n’est pas la
peine qu’il perde son temps, ni moi le mien.
— Il est à côté de moi. Je vous le
passe. »
Alors, Georges Pompidou, dans son
cabinet de l’Élysée, avant de se mettre au service de Jacques
Chirac et de son « destin national », se lance dans une
de ces péroraisons solennelles dont il a le secret :
« Jacques, vous avez une
responsabilité historique. Le résultat du référendum dépend de
vous. De vous seul. Vous savez bien que tout se joue sur un fil. Si
vous appelez à voter oui, et que ce mauvais traité est adopté, ce
sera votre faute. De grâce, réfléchissez.
— C’est tout réfléchi, Pierre. Je
voterai oui et le confirmerai ce soir. »
« Le soir, se souvient Chirac,
quand j’ai annoncé à quelques centaines de cadres RPR venus
m’applaudir que j’allais voter oui à Maastricht, j’ai été hué.
C’était la première fois que ça m’arrivait. »
Dans les trois semaines qui précèdent le
scrutin, Chirac prend fait et cause pour le oui, avec des arguments
qu’il utilisera, treize ans plus tard, pendant la campagne du
référendum sur la Constitution européenne. Plus l’issue semble
incertaine, plus il se déchaîne.
Le 27 août 1992, il
déclare : « Si le non l’emporte, l’Europe sera cassée
[...]. Nous n’avons pas le droit de déstabiliser l’Europe, nous
n’avons pas le droit d’isoler la France et d’en faire, en quelque
sorte, le mouton noir de l’Europe [...]. Les Français ne doivent
pas avoir peur et ceux qui défendent le non jouent essentiellement
sur la peur. »
Le 11 septembre, il remet ça :
« Si la France répond “non”, c’est une interruption du
processus de construction européenne qu’il faut attendre. Si nous
disons “non”, la France s’affaiblira définitivement. Dès que nous
ouvrirons la bouche, on nous dira : “Vous avez dit `non’.
Taisez-vous.” [...] Ne déstabilisons pas le choix qu’a fait
l’Allemagne par un coup de tête des Français. »
De Chirac, on a dit souvent, non sans
raison, qu’il se prenait pour le vent mais n’était que la
girouette. Pour la première fois depuis longtemps, il n’est plus ce
politicien à la vue basse qui court après ses électeurs. Au
contraire, il les affronte et les raisonne. En se mettant au
service de ses convictions, il a peut-être gagné là ses premiers
galons de vrai présidentiable.
Le 20 septembre 1992, le
« oui » l’emporte d’un cheveu. C’est une victoire de
l’Europe et de l’axe franco-allemand qui a accouché de la monnaie
unique. Mais c’est aussi une victoire de Chirac. Sur
lui-même.
S’il est vrai, comme le dit Mitterrand,
que tout candidat sérieux à la présidence doit embrasser la cause
européenne, il vient de prendre une sérieuse option pour l’Élysée.
Au demeurant, il ne pense plus qu’à ça. Quelques semaines après le
référendum, Jacques Toubon vient lui faire part, en bon soldat, de
ses inquiétudes sur Paris : « Il était de plus en plus
éloigné de sa ville. Il ne la sentait pas. Je lui ai dit qu’on
courait de gros risques avec l’arrivée de nouvelles populations et
que, d’ailleurs, ça n’embrayait plus[3]. »
Alors, Chirac, pour s’excuser d’avoir la
tête ailleurs : « N’importe comment, quoi qu’il arrive,
je serai candidat à la présidence. Si je suis élu, tant mieux. Si
je suis battu, tant pis, je resterai à la mairie de Paris et je
ferai des voyages. »