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La révélation de Maastricht
« Rien n’est jamais perdu tant qu’il reste
quelque chose à trouver. »
Pierre Dac
Européen, Chirac ? En petit comité, il l’a toujours été. N’était sa déplorable charge contre le « parti de l’étranger » et l’« inféodation de la France » en 1978, c’est même l’une des rares questions sur laquelle il n’aura jamais varié. Il n’a simplement pas le feu sacré, comme Mitterrand ou Giscard.
Il l’a d’ailleurs reconnu un jour quand il a dit : « Je ne suis pas un euromilitant, je suis un europragmatique [...]. Je ne fais pas de théorie sur l’Europe. Je ne dis pas : voilà ce qu’il faut qu’elle soit. Je dis : elle sera. Et il faut faire en sorte qu’elle soit le mieux possible[1]. »
Tel est le Chirac européen : flou, vaseux et fataliste. « Il ne connaît rien à l’Europe, constate de Gaulle contre la commission de Bruxelles : elles lui permettent de faire des numéros d’estrade très appréciés des militants souverainistes du RPR.
Mais il n’a jamais manqué aucun rendez-vous avec l’Europe. Aussi, quand François Mitterrand annonce, en juin 1992, qu’il demandera la ratification du traité de Maastricht par référendum, la position de Chirac ne fait aucun doute. Il dira oui à l’institution de la monnaie unique, prévue par le texte, et l’annonce, d’entrée de jeu, à sa garde rapprochée.
« Bravo l’artiste ! » Comme après chaque initiative du président, le chœur des panégyristes salue son habileté manœuvrière. Mitterrand ne va-t-il pas, à l’occasion du débat européen, raviver les querelles de l’opposition et peut-être même provoquer son implosion ? Ce référendum n’est-il pas l’amorce d’une reconquête de l’opinion avant les élections législatives de l’année suivante ?
C’est bien joué, à en juger par l’ire de Chirac contre le chef d’État : « Mitterrand s’est lancé dans cette affaire avec des arrière-pensées politiciennes bien supérieures à la composante visionnaire. Maintenant, il va falloir faire avec ça[2]. » Sur le référendum, le président du RPR s’en tiendra à sa tactique habituelle dès que le ferment européen vient mettre de la discorde dans son mouvement : laisser faire, laisser dire, avant de reprendre la main.
Jacques Toubon, tous trois dans le saint des saints, ont droit au même discours. Il faut, surtout, ne pas polémiquer. Ne donner prise à rien. Laisser sonner les clairons du nationalisme. Garder ses nerfs sous les grêlons des souverainistes. C’est la stratégie de la tranchée : on s’enterre et on attend.
Pons se souvient : « Comme chaque fois qu’il était minoritaire dans le mouvement, et là, il était ultra-minoritaire, Chirac m’a dit : “Tu ne te dévoiles pas, tu ne fais pas de déclarations, rien. On donne la parole aux autres. Qu’ils se défoulent ! Qu’ils s’épuisent ! Nous, on n’interviendra qu’à la fin.” Tout au long de cette affaire, il m’a donné le sentiment de savoir où il allait. Contrairement à ce qu’on croit, c’est quelqu’un qui sait jouer avec le temps. »
Il ne doute pas que Seguin vont se laisser porter par le vent qui monte contre le traité de Maastricht, au sein du RPR. Mais il est décidé à faire face. Un jour, il dit à son ancien ministre de l’Intérieur :
« Tu ne peux pas être contre Maastricht.
— Pourquoi ça ? demande Pasqua.
— Parce que tu es un homme d’État et que tu ne peux pas être contre les Allemands.
— Ça m’est déjà arrivé, figure-toi. Quand j’étais résistant, pendant l’Occupation. »
Le 4 juillet 1992, quelques heures avant de se déclarer officiellement pour le oui, Jacques Chirac reçoit un coup de téléphone de Pierre Juillet veut le rencontrer de toute urgence. Le misanthrope de la Creuse, son ancien mentor, est un anti-européen fanatique.
« Je vous vois venir, répond Chirac. On a des positions diamétralement opposées. Ce n’est pas la peine qu’il perde son temps, ni moi le mien.
— Il est à côté de moi. Je vous le passe. »
Alors, Georges Pompidou, dans son cabinet de l’Élysée, avant de se mettre au service de Jacques Chirac et de son « destin national », se lance dans une de ces péroraisons solennelles dont il a le secret :
« Jacques, vous avez une responsabilité historique. Le résultat du référendum dépend de vous. De vous seul. Vous savez bien que tout se joue sur un fil. Si vous appelez à voter oui, et que ce mauvais traité est adopté, ce sera votre faute. De grâce, réfléchissez.
— C’est tout réfléchi, Pierre. Je voterai oui et le confirmerai ce soir. »
« Le soir, se souvient Chirac, quand j’ai annoncé à quelques centaines de cadres RPR venus m’applaudir que j’allais voter oui à Maastricht, j’ai été hué. C’était la première fois que ça m’arrivait. »
Dans les trois semaines qui précèdent le scrutin, Chirac prend fait et cause pour le oui, avec des arguments qu’il utilisera, treize ans plus tard, pendant la campagne du référendum sur la Constitution européenne. Plus l’issue semble incertaine, plus il se déchaîne.
Le 27 août 1992, il déclare : « Si le non l’emporte, l’Europe sera cassée [...]. Nous n’avons pas le droit de déstabiliser l’Europe, nous n’avons pas le droit d’isoler la France et d’en faire, en quelque sorte, le mouton noir de l’Europe [...]. Les Français ne doivent pas avoir peur et ceux qui défendent le non jouent essentiellement sur la peur. »
Le 11 septembre, il remet ça : « Si la France répond “non”, c’est une interruption du processus de construction européenne qu’il faut attendre. Si nous disons “non”, la France s’affaiblira définitivement. Dès que nous ouvrirons la bouche, on nous dira : “Vous avez dit `non’. Taisez-vous.” [...] Ne déstabilisons pas le choix qu’a fait l’Allemagne par un coup de tête des Français. »
De Chirac, on a dit souvent, non sans raison, qu’il se prenait pour le vent mais n’était que la girouette. Pour la première fois depuis longtemps, il n’est plus ce politicien à la vue basse qui court après ses électeurs. Au contraire, il les affronte et les raisonne. En se mettant au service de ses convictions, il a peut-être gagné là ses premiers galons de vrai présidentiable.
Le 20 septembre 1992, le « oui » l’emporte d’un cheveu. C’est une victoire de l’Europe et de l’axe franco-allemand qui a accouché de la monnaie unique. Mais c’est aussi une victoire de Chirac. Sur lui-même.
S’il est vrai, comme le dit Mitterrand, que tout candidat sérieux à la présidence doit embrasser la cause européenne, il vient de prendre une sérieuse option pour l’Élysée. Au demeurant, il ne pense plus qu’à ça. Quelques semaines après le référendum, Jacques Toubon vient lui faire part, en bon soldat, de ses inquiétudes sur Paris : « Il était de plus en plus éloigné de sa ville. Il ne la sentait pas. Je lui ai dit qu’on courait de gros risques avec l’arrivée de nouvelles populations et que, d’ailleurs, ça n’embrayait plus[3]. »
Alors, Chirac, pour s’excuser d’avoir la tête ailleurs : « N’importe comment, quoi qu’il arrive, je serai candidat à la présidence. Si je suis élu, tant mieux. Si je suis battu, tant pis, je resterai à la mairie de Paris et je ferai des voyages. »
1-
Entretien au New York Times, le 22 septembre 2003.
2-
Entretien avec l’auteur, le 12 septembre 1992.
3-
Entretien avec l’auteur, le 25 août 2004.
La Tragédie du Président
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