ÉPILOGUE
Mercredi 18 janvier
Adam Dalgliesh ne put revenir à Larksoken Mill que vers la mi-janvier, par une journée ensoleillée si tiède que le cap baignait dans la transparence lumineuse d'un printemps trop précoce. Meg, qui avait convenu de le retrouver au moulin dans l'après-midi pour lui dire au revoir, vit en traversant le jardin du presbytère les premiers perce-neiges déjà en fleur et s'accroupit pour contempler avec un plaisir sans mélange leurs délicates corolles vertes et blanches tremblant dans la brise. Le gazon était élastique sous ses pieds et au loin, des mouettes tournoyaient et s'abattaient comme une pluie de pétales blancs.
La Jaguar était devant le moulin et par la porte une traînée de soleil jonchait la pièce dénudée. Dalgliesh à genoux rangeait les derniers livres de sa tante dans des caisses. Les tableaux déjà empaquetés étaient accotés contre le mur. Meg s'agenouilla à côté de lui et se mit à l'aider en lui passant les paquets déjà ficelés. Elle dit : « Et vos jambes, vos bras, comment vont-ils ?
— Encore un peu raides, les cicatrices me démangent à l'occasion, mais tout a l'air bien.
— Vous ne souffrez plus ?
— Non, plus du tout. »
Ils travaillèrent ensemble pendant quelques minutes dans un silence plein d'amitié. Puis Meg dit : « Je sais que vous ne voulez pas qu'on vous le dise, mais nous sommes tous très reconnaissants de ce que vous faites pour les Blaney. Le loyer que vous demandez pour le moulin est dérisoire et Ryan le sait. »
Dalgliesh dit : « Je ne lui fais pas de faveurs. Je voulais une famille d'ici pour habiter cette maison et il était tout indiqué. Elle ne peut pas convenir à tout le monde et s'il est gêné pour payer un loyer, il n'a qu'à se considérer comme un gardien. En somme, on pourrait admettre que c'est à moi de le payer.
— Il n'y a pas beaucoup de personnes qui choisiraient un artiste excentrique avec quatre enfants comme gardien. Mais en fait, c'est exactement ce qu'il leur faut : deux salles de bains, une vraie cuisine et la tour comme atelier pour Ryan. Theresa est transformée. Elle est beaucoup plus forte depuis son opération et maintenant elle éclate de bonheur. Elle est venue hier au presbytère pour nous raconter tout ça ; elle mesure les pièces et prévoit les endroits où ils vont mettre les meubles. Ça leur convient beaucoup mieux que Scudder's Cottage, même si Alex n'avait pas voulu le vendre et s'en débarrasser pour de bon. Je ne le blâme pas. Savez-vous qu'il vend aussi Martyr's Cottage ? Maintenant qu'il est tellement pris par ses nouvelles fonctions, je crois qu'il veut couper tous les liens avec le cap et ses souvenirs. Je pense que c'est naturel. Et je ne sais pas si vous êtes au courant, pour Jonathan Reeves. Il épouse une jeune fille de la centrale, Shirley Coles. Et Mrs Jago a reçu une lettre de Neil Pascoe. Après quelques faux départs, il a trouvé un travail stable dans les services sociaux à Camden. Elle dit qu'il a l'air assez content. Bonne nouvelle aussi pour Timmy, du moins je suppose que c'est une bonne nouvelle. La police a retrouvé la mère d'Amy, mais ni elle ni son compagnon ne veulent du petit, alors il va être adopté par un couple qui lui donnera amour et sécurité. »
Puis elle s'arrêta, craignant que tous ces potins locaux ne pussent guère l'intéresser. Mais il y avait une question qui la hantait depuis trois mois, qu'elle avait besoin de poser et à laquelle lui seul pouvait répondre. Elle regarda un moment en silence les longues mains sensibles ranger les livres dans la caisse, puis dit : « Est-ce qu'Alex accepte l'idée que sa sœur a tué Hilary ? Je n'ai jamais voulu le demander à l'inspecteur Rickards ; d'ailleurs, il ne me le dirait pas. Et je ne peux pas demander à Alex. Nous n'avons jamais parlé d'Alice ni du meurtre depuis sa mort. À l'enterrement, nous nous sommes à peine adressé la parole. »
Mais elle savait que Rickards se serait confié à Adam Dalgliesh. Il dit : « Je ne crois pas qu'Alex Mair soit homme à se leurrer pour fuir des réalités désagréables. Il doit savoir la vérité, ce qui ne signifie pas qu'il l'admettra devant la police. Apparemment, il accepte la version officielle, la meurtrière est morte, mais il est impossible maintenant de prouver s'il s'agissait d'Amy Camm, de Caroline Amphlett ou d'Alice Mair. La difficulté, c'est qu'il n'y a toujours pas l'ombre d'une preuve tangible pour établir un lien entre Miss Mair et le meurtre de Hilary Robarts et certainement pas assez de preuves indirectes pour l'accuser à titre posthume d'en être l'auteur. Si elle avait vécu et retiré la confession qu'elle vous avait faite, je doute que Rickards ait eu assez d'éléments pour opérer une arrestation. L'absence de conclusion à l'enquête publique indique que même la théorie du suicide n'est pas prouvée. Le rapport d'enquête sur l'incendie confirme que le feu a été provoqué par une casserole de graisse bouillante qui s'est renversée peut-être pendant qu'elle essayait une nouvelle recette. »
Meg dit amèrement : « Et tout repose sur mon histoire, n'est-ce pas ? Une histoire pas très convaincante, racontée par une femme qui a déjà provoqué des ennuis et qui a un passé de troubles psychiques. C'est clairement ressorti pendant mes interrogatoires. L'inspecteur Rickards semblait obsédé par la question de mes relations avec Alice. Est-ce que j'avais une rancune contre elle, est-ce que nous nous étions querellées ? Quand il a eu fini, je ne savais plus s'il me considérait comme une menteuse malveillante ou la complice d'une meurtrière. »
Trois mois et demi après sa mort, il lui était toujours difficile de repenser à ces longs interrogatoires sans éprouver le mélange destructeur de souffrance, de peur et de colère qu'elle connaissait si bien. Elle avait dû répéter maintes et maintes fois son histoire sous ces yeux perçants et sceptiques. Elle comprenait d'ailleurs pourquoi il avait eu tant de peine à la croire. Elle avait toujours eu des difficultés pour mentir de façon convaincante et il avait su qu'elle mentait. Mais pourquoi ? demandait-il. Quelle raison Alice Mair donnait-elle pour le meurtre ? Quel était le mobile ? Son frère ne pouvait pas être contraint d'épouser Hilary Robarts. Et d'ailleurs, il avait déjà été marié. Son ex-femme était toujours en vie. Alors, qu'est-ce qui rendait ce mariage si impossible pour elle ? Et Meg ne le lui avait pas dit, sinon pour répéter obstinément qu'Alice avait voulu l'empêcher. Elle avait promis de ne pas le dire et elle ne le dirait jamais, même à Adam Dalgliesh, seul homme qui aurait peut-être pu l'amener à le faire. Elle devinait qu'il le savait aussi, mais qu'il ne le lui demanderait jamais. Un jour où elle était allée le voir à l'hôpital, elle lui avait dit brusquement : « Vous savez ? »
Et il avait répondu : « Non, je ne sais pas, mais je peux deviner. Le chantage n'est pas un mobile exceptionnel pour le meurtre. » Mais il n'avait pas posé de questions et elle lui en était reconnaissante. Elle savait désormais qu'Alice lui avait dit la vérité uniquement parce qu'elle avait prévu que Meg ne serait plus en vie le lendemain pour la révéler. Prévu qu'elles mourraient ensemble. Le whisky qui contenait presque certainement des comprimés de somnifère lui avait été doucement mais fermement retiré des mains. Finalement, Alice avait été fidèle à leur amitié et elle serait fidèle à son amie. Alice avait dit qu'elle devait une mort à son frère. Meg avait longuement réfléchi à ces paroles, sans pouvoir leur trouver de sens. Mais si Alice devait une mort à Alex, elle, pour sa part, devait loyauté et silence à Alice. Elle dit : « J'espère acheter Martyr's Cottage quand les réparations seront finies. J'ai un peu d'argent de la vente d'une maison à Londres et la promesse d'une petite hypothèque. C'est tout ce dont j'ai besoin. J'ai pensé que je pourrais le louer l'été pour amortir les frais et m'y installer quand les Copley n'auront plus besoin de moi. J'aimerais l'idée que ce cottage m'attend. »
S'il fut surpris qu'elle souhaitât revenir en un lieu si plein de souvenirs cruels, il n'en dit rien. Comme si elle sentait la nécessité de s'expliquer, elle poursuivit : « Il est arrivé des choses terribles autrefois aux gens qui vivaient ici, pas seulement à Agnes Poley, à Hilary, Alice, Caroline et Amy. Mais je m'y sens toujours chez moi. Je sens toujours que c'est ici que je dois être, que je veux être. Et s'il y a des revenants à Martyr's Cottage, ce seront des esprits bienveillants. »
Il dit : « C'est un sol bien pierreux pour y pousser des racines.
— C'est peut-être le genre de sol dont mes racines ont besoin. »
Une heure plus tard, elle avait dit son dernier au revoir. La vérité était entre eux, inexprimée, et il partait et elle ne le reverrait peut-être jamais. Elle se rendit compte avec un sourire d'étonnement heureux qu'elle était un peu amoureuse de lui. Pas de drame. Le sentiment était aussi dénué de souffrance que d'espoir. En arrivant en haut d'une crête basse, elle se retourna et regarda vers le nord, vers la centrale, génératrice et symbole de la puissance mystérieuse qu'elle ne pouvait jamais dissocier de ce nuage en champignon curieusement beau, symbole aussi de l'arrogance spirituelle et intellectuelle qui avait conduit Alice au meurtre ; aussi lui sembla-t-il, pendant une seconde, entendre l'écho de la dernière sirène hurlant son terrible avertissement à travers le cap. Et le mal ne cessait pas avec la mort d'un seul malfaiteur. Quelque part, à cette heure même, un nouveau Siffleur était peut-être en train de préparer son épouvantable vengeance contre un monde où il ne s'était jamais senti chez lui. Mais c'était l'imprévisible avenir, et la peur n'avait pas de réalité. La réalité, elle était là, dans un moment de temps ensoleillé, dans les herbes qui frissonnaient sur le cap, la mer étincelante aux couches bleues et violettes empilées jusqu'à l'horizon, ponctuée d'une voile unique, les arches brisées de l'abbaye où les silex faisaient jaillir l'or du soleil mûrissant, les grandes ailes du moulin, immobiles et silencieuses, le goût de sel dans l'air marin. Là, passé et présent ne faisaient plus qu'un et sa propre vie, avec ses actions et ses omissions, semblait n'être qu'un instant insignifiant dans la longue histoire du cap. Et puis elle sourit à ces profondes considérations et, se tournant pour adresser un dernier geste d'adieu à la haute silhouette sur le seuil du moulin, elle se dirigea d'un pas résolu vers le presbytère. Les Copley devaient attendre leur thé.
Fin