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Tandis que, sur l’ordre de Paul Falcon – ou du dieu Horus -, des hommes arrivant du défilé se chargeaient de nettoyer les lieux, Kevin et Alexandra, abasourdis, se laissèrent ramener à l’intérieur de la pyramide.

Les compagnons des Falcon chassèrent les photographes et savants de la Sainte Vehme sans ménagement. D’autres emportèrent leur matériel à l’extérieur pour le détruire.

– Que vont devenir ces hommes ? demanda Alexandra, pas très rassurée. Vous allez les tuer, eux aussi ?

– Non. Nous allons les mettre dans un de leurs camions, avec des vivres, et les escorter jusqu’à Farâfra. À charge pour eux de retourner au Caire pour aller s’y faire pendre. Mais auparavant, nous effacerons de leur mémoire tout ce qu’ils ont vu ici.

– Et… vous nous réservez le même sort ? s’inquiéta la jeune femme.

– Au contraire ! Nous allons vous révéler toute la vérité. Ce n’est pas pour rien que nous vous avons fait subir toutes ces régressions.

Paul Falcon les invita à s’asseoir sur les marches de l’escalier d’angle. Lorsque Katherine eut pris place à ses côtés, il commença une étrange histoire :

– Il y a un peu plus de dix-huit mille ans, des êtres venus d’un autre monde se sont unis à des Terriennes qui vivaient sur un archipel situé au cœur de l’océan Atlantique. De ces unions sont nés des enfants dotés de pouvoirs supérieurs : les Titans. Dix femmes et dix hommes appelés à régner sur dix royaumes fondus en un seul empire : l’Atlantide.

– L’Atlantide ! s’exclama Alexandra. Alors, ce n’est pas une légende ?

– L’Atlantide a réellement existé. Elle a dominé le monde pendant plus de soixante siècles, toujours dirigée par les Titans, qui avaient la faculté de se réincarner dans des corps qu’ils choisissaient à l’avance. Ils vivaient en moyenne cent quatre-vingts ans. Lorsqu’ils mouraient, on enfermait leurs dépouilles dans des tombeaux en forme de pyramide, jusqu’à leur résurrection. En six mille ans, la civilisation atlante avait atteint un degré de technologie très évolué, sans pour autant avoir étendu son hégémonie sur le monde, car les Titans, dans leur sagesse, refusaient toute idée de conquête. L’Archipel atlante se contentait d’entretenir des relations commerciales avec le reste de la planète, pour laisser aux autres peuples le temps de s’ouvrir au progrès.

« Mais un jour apparurent ceux que l’on appela les Géants, ou les Serpents. Ils étaient les jumeaux des Titans, leurs doubles, leurs reflets dans le monde des ténèbres. Alors, pour la première fois dans l’histoire de l’Atlantide, se déclencha une guerre impitoyable. Dans un premier temps, les Titans parvinrent à anéantir les Géants. Mais ceux-ci ayant, tout comme eux, le pouvoir de se réincarner, la guerre reprit de plus belle. Et le sort des armes bascula. Les Géants avaient trouvé le moyen d’empêcher les Titans de renaître en emprisonnant leur âme dans des univers parallèles dont il leur était impossible de s’échapper. Peu à peu, privée de ses souverains, la civilisation atlante s’enfonça dans le chaos. Moins de mille ans après l’apparition des Serpents, l’Archipel fut englouti par un cataclysme d’une ampleur inimaginable. Il n’en resta que quelques vestiges comme les Açores et les Antilles.

« Cinq mille ans plus tard, le plus grand de tous les souverains atlantes revint à la vie. Dans la mémoire des peuples, il avait pour nom Atlas, le Pilier du Monde. Mais le temps s’était écoulé sur les ruines de l’Atlantide, et celle-ci n’était plus à l’époque qu’une très ancienne légende. La civilisation décadente engendrée par les Géants avait disparu sous les flots. Seules subsistaient quelques cités promises à l’oubli, qui conservaient encore sans les comprendre des lambeaux du savoir extraordinaire des Atlantes.

« Ce Titan était mon père. Son vrai nom était Astyan. Il tenta en vain de retrouver l’Atlantide. Mais celle-ci avait disparu à jamais. Il se lança alors sur les traces de son épouse, Anéa, ma mère, emprisonnée elle aussi dans un monde étrange, où n’existaient ni la vie ni la mort. Vous conservez dans votre mémoire la manière dont il réussit à la libérer, car vous avez partagé ses aventures, voici bien longtemps. Une partie se déroula ici, en Afrique. À l’époque, le Sahara n’était pas encore un désert. C’était un monde florissant, recouvert de forêts giboyeuses, de savanes, au centre duquel s’étendait le Tritonis, un lac salé aux eaux d’un bleu incomparable. Hélas, les Géants, dans leur folie irresponsable, avaient amorcé un phénomène irréversible. Afin de bâtir des villes somptueuses, ils avaient dévasté les grandes forêts sahariennes. Le lac Tritonis s’asséchait, les arbres disparaissaient et le désert progressait inexorablement.

Une nouvelle fois, mon père vainquit les Géants. Puis il tenta, grâce à ses pouvoirs, d’inverser le processus. Mais il était beaucoup trop tard.

« Astyan prit alors la décision de mener ce qui restait de son peuple vers l’est, dans une vallée où coulait un fleuve sujet à des crues régulières et fertilisantes. Ainsi naquit l’Égypte, voici plus de six mille ans. Une nouvelle guerre opposa mon père, que les indigènes appelaient Osiris, au dernier des Géants. Il y perdit la vie, et son vainqueur, Saïth, que les Égyptiens nommaient Seth, le dieu rouge des ténèbres, découpa son corps en quatorze morceaux, qu’il éparpilla tout au long de la Vallée sacrée. Mais ma mère, Anéa, que les Égyptiens adoraient sous le nom d’Isis, la déesse mère, s’enfuit et parvint à retrouver tous les morceaux, afin de lui donner une sépulture, et de lui permettre de renaître. Utilisant un procédé dont le secret remontait à l’empire atlante, elle préleva une cellule du corps d’Astyan et l’implanta en elle. Ce fut ainsi que je naquis. À la différence de tous les enfants qu’ils avaient eus auparavant, qui n’héritaient pas des particularités de leurs parents, je possédais des pouvoirs identiques aux leurs, y compris l’immortalité qu’ils avaient fini par acquérir. Ma mère, aidée de la propre épouse de Saïth, Nephtys, m’éleva dans la clandestinité, jusqu’au jour où je pus moi-même livrer combat au monstre. Je le vainquis.

« Cependant, à la lumière des expériences passées, mon père et les autres Titans, revenus à la vie, décidèrent d’abandonner la Terre à ses habitants. Depuis des millénaires, ils avaient tenté en vain d’enseigner aux hommes à construire un monde juste et harmonieux. Mais ceux-ci étaient encore trop proches des animaux, enclins à la violence, à l’injustice, incapables de résister à l’attrait trompeur du pouvoir et de la richesse. Ils devaient faire seuls leur propre expérience. Les Titans choisirent donc de ne plus jamais intervenir dans les affaires humaines et les hommes furent livrés à eux-mêmes. Alors commença l’Histoire.

– Que devinrent les Titans ?

– Ils se retirèrent sur la planète d’où étaient venus leurs propres pères, l’Atlantide. C’est son nom que nos ancêtres divins donnèrent à l’empire qu’ils offrirent à leurs enfants.

– Où se trouve cette planète ?

– Il ne s’agit pas d’un monde située dans un autre système, mais du reflet de la Terre elle-même, dans un univers parallèle que l’on peut atteindre par l’intermédiaire de « passages » comme celui du plateau de Pemako, ou encore l’île de Xadhan – ou de Saint-Brendan. Vous connaissez déjà ces deux lieux. Il en existe bien d’autres.

– Mais vous-mêmes, pourquoi êtes-vous encore là ?

– Le fait que nous n’intervenions plus dans les affaires de l’Humanité ne signifie pas que nous nous en désintéressions. Certains Atlantes ont choisi de demeurer sur Terre pour observer son évolution. Notre immortalité nous permet de déceler des phénomènes que les hommes ne peuvent percevoir en raison de leur courte durée de vie. Mais l’espèce humaine est en perpétuelle mutation. Peu à peu, le temps fait apparaître des êtres qui développent des facultés nouvelles. La télékinésie, la télépathie et bien d’autres pouvoirs existent à l’état latent chez tous les individus. Mais ils ne peuvent s’épanouir que lorsque l’on a atteint un certain degré de sagesse. Pour cela, il faut apprendre à vivre en harmonie avec soi-même et avec le monde qui nous entoure. Malheureusement, si l’Humanité a connu des progrès fantastiques sur le plan technologique, il n’en est pas de même sur le plan spirituel.

« Actuellement, votre civilisation traverse une crise fondamentale. Votre système économique aberrant, basé sur le profit et la rentabilité poussés à l’extrême, engendre des absurdités et des incohérences qui s’amplifient un peu plus chaque jour. Il permet à une poignée d’individus de s’emparer inexorablement de la majeure partie des secteurs d’économie, qu’ils pourront ainsi orienter à leur avantage.

Ils n’hésitent pas, par exemple, à priver des millions d’hommes de leur travail et de leur dignité afin de servir leurs seuls intérêts. Dans les pays du Tiers Monde, les ouvriers sont exploités comme des esclaves pour produire à des prix défiant toute concurrence. Il y a plus grave. Les découvertes médicales et génétiques vont bientôt fournir à ces individus sans scrupules la possibilité de manipuler le génome humain pour engendrer une race nouvelle, soi-disant supérieure, et de créer des virus destinés à faire disparaître celles qu’ils jugent inférieures.

– La Sainte Vehme…

– La Sainte Vehme, en effet. Cette organisation secrète a été créée au début du XXe siècle par un consortium de grands financiers en réaction à l’émergence des gouvernements dits populaires. Ces braves gens tremblaient pour leurs prérogatives et leurs fortunes. Inspirés par les idées réactionnaires de mouvements comme le Ku Klux Klan, ils ont fondé cette société occulte internationale afin de prendre, peu à peu, le contrôle de la planète. Avec patience, ils ont placé leurs pions aux points clés du pouvoir et de l’économie, et ceci dans tous les pays. Vous avez déjà une idée de ce qu’ils ont été capables de faire, grâce aux dossiers que vous a expédiés Stephen Mac Pherson.

– Vous êtes au courant pour cela aussi…

– Bien sûr. La Sainte Vehme a appris notre existence le 2 juillet 1947, lorsque l’un de nos aérodynes s’est écrasé à Roswell. À l’époque, nous effectuions des reconnaissances régulières au-dessus du Nevada, pour surveiller les essais atomiques américains. Par malheur, la foudre a frappé l’un des vaisseaux. L’armée a cru qu’il s’agissait d’un avion espion en provenance de l’URSS ou de la Chine. Sur les quatre occupants, un seul avait survécu. Au lieu de lui porter secours, les soldats ont tiré. Notre compagnon s’est défendu en utilisant ses pouvoirs mentaux. Mais il était blessé et les autres étaient trop nombreux. Il a fini par succomber. La Sainte Vehme, qui était déjà bien implantée dans le haut état-major américain, s’est emparée des débris de l’aérodyne et des corps des Atlantes. Ils ont constaté qu’ils n’avaient pas affaire à des extraterrestres, comme la légende en laissa répandre la rumeur par la suite, mais à des êtres humains. Toutefois, ceux-ci étaient dotés de facultés supérieures, comme ils avaient pu le voir lors du combat. Ils en déduisirent que nous étions des Mutants.

« Dans un premier temps, ils décidèrent de prendre contact avec nous, et ils formèrent des équipes spéciales destinées à nous repérer. Ils y parvinrent grâce à des médiums. Notre rayonnement mental est tel qu’il est facile pour eux de nous distinguer au milieu d’une foule. Nous ne pouvons pas vivre en dressant constamment un écran pour nous dissimuler. Ils finirent donc par détecter quelques-uns d’entre nous. À leurs yeux, nous étions des êtres supérieurs. Notre savoir, et notamment le principe de l’antigravité utilisé par nos appareils, les intéressait au plus haut point. Eux-mêmes possédant la fortune, il devait être possible de conclure une alliance.

« En tant que chef suprême des Atlantes résidant sur Terre, je finis par leur accorder une rencontre. C’était en 1951, il y a tout juste un demi-siècle. Ils m’exposèrent leurs objectifs de domination et leur projet d’alliance. Bien entendu, je refusai. Nos conceptions du monde étaient radicalement opposées. Il ne pouvait y avoir d’accord. Ils se retirèrent furieux, et bien décidés à nous anéantir. C’est pourquoi, depuis cinquante ans, nous devons nous montrer très prudents et changer régulièrement d’identité. Leurs médiums sont partout, dans toutes les grandes villes du monde, les aéroports, les lieux publics. C’est pour eux le seul moyen de nous repérer. Dès qu’ils localisent l’un de nous, ils n’ont de cesse de le détruire, et ceci par tous les moyens. Ils n’hésitent pas à déposer des bombes dans les avions, ou dans les immeubles, quitte à massacrer plusieurs dizaines de personnes dans le même temps. Notre compagne Nephrys, aujourd’hui appelée Sarah Livingstone, a ainsi failli être victime de l’attentat de Los Angeles, il y a un an.

– Nous sommes au courant de cette histoire. Ils nous ont dit qu’elle s’en était sortie. Comment a-t-elle fait ? demanda Kevin.

– Les Titans ont acquis le pouvoir de se téléporter instantanément dans un autre lieu. Et Nephtys, la sœur de ma mère Isis Anéa, est une Titanide. À cette occasion, elle a sauvé une femme et sa petite fille. Mais il s’en est fallu de quelques fractions de seconde.

– Karen Halden et sa fille Salomée ! s’exclama Alexandra. La Sainte Vehme s’est aperçue qu’elles n’étaient pas mortes et elle a donné l’ordre de les supprimer. Stephen Mac Pherson a envoyé Eddy pour les sauver et il s’est enfui avec elles à Cape Cod.

– Par malheur, compléta tristement Kevin, ils ont été tués tous les trois par l’explosion d’une bombe dans leur chambre de motel. Sheridan nous a dit que la Sainte Vehme n’y était pour rien. Il vous accusait même de les avoir tués.

– Rassurez-vous : l’incendie du motel n’a été qu’un simulacre organisé pour protéger Eddy et ses compagnes.

– Un simulacre ? s’écria Kevin. Alors, cela veut dire qu’Eddy n’est pas mort ?

– Il se porte comme un charme. Il nous attend à bord de l’Atalaya, en compagnie de Karen et de Salomée. Et aussi de celui qui les a sauvés, un certain Larry Smith.

– Larry Smith les a sauvés ?

– Faire croire à leur mort était le seul moyen de détourner l’attention de la Sainte Vehme.

– Mais pourquoi a-t-il fait cela ? s’étonna Kevin. Je croyais qu’il en faisait partie.

– Il en a fait partie. À l’époque où il était sénateur et qu’il s’appelait encore Stephen Mac Pherson.

– Mac Pherson… C’était Larry Smith ?

– Il occupait un poste élevé dans la hiérarchie de la Sainte Vehme. Il croyait, lui aussi, à la nécessité d’établir un ordre mondial. Mais pas au prix d’assassinats et de génocides. Il considérait l’eugénisme comme une aberration. Lorsqu’il a eu compris les véritables objectifs de la Sainte Vehme, il a décidé de la quitter et de lutter contre elle. Il estimait qu’il existait un nouvel état de guerre sur Terre. Mais une guerre sournoise, une guerre économique. Il est donc entré en résistance. Mais on ne peut partir de ce genre de société secrète que d’une seule manière : la mort. Il a donc simulé un accident de voiture. Puis, sous l’identité d’un obscur agent du FBI, il a commencé son combat. Celui-ci consistait surtout à puiser des informations dans la banque de données de la Sainte Vehme. Mac Pherson est aussi un as de l’informatique. Il a réussi à établir une connexion permanente avec leurs ordinateurs sans qu’ils s’en aperçoivent. C’est ainsi qu’il a pu extraire nombre de dossiers secrets qu’il a transmis à Eddy, avec instruction de vous les remettre.

– Pourquoi à nous ?

– Il savait que nous nous intéressions à vous. Par votre intermédiaire, il espérait parvenir à nous contacter, pour nous convaincre de l’aider à combattre la Sainte Vehme.

– Je comprends. Il se sentait un peu seul pour lutter contre une telle organisation.

– Mais quel intérêt présentions-nous pour vous ? reprit Alexandra. Nous connaissions l’emplacement de cette pyramide, mais vous aussi. Vous n’aviez pas besoin de nous.

– Effectivement, nous n’avions pas besoin de vous, contrairement à ce que pensait la Sainte Vehme. Il y a deux autres raisons. La première, c’est qu’au fil des millénaires, vous avez atteint un niveau suffisant pour pouvoir vivre dans notre monde, l’Atlantide.

– Et la seconde ?

Horus les regarda l’un après l’autre, puis répondit :

– Nous sommes beaucoup plus proches que vous ne l’imaginez.