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Sixième voyage : le corsaire de Constantinople.

Constantinople, novembre 1511…

La voix de Piri ibn Haji Memmed tonna :

– Comment un esprit aussi ouvert que le tien peut-il rester enlisé dans les miasmes d’une fausse religion ? Les Vénitiens sont pourtant réputés intelligents !

– Ma foi en Dieu est gravée dans mon cœur depuis que je suis né, Seigneur. Comme ta foi en Allah est incrustée dans le tien. Crois-tu que tu pourrais l’arracher de ton cœur ?

– Mais si j’arrachais le tien, peut-être changerais-tu d’avis, bougre d’âne bâté ! explosa le marin en levant un poing menaçant sur Gustavo.

– Seigneur, penses-tu qu’une conversion obtenue par la torture et l’intimidation ait une valeur aux yeux de Dieu ? il n’aime rien tant que la sincérité et la vérité.

Piri éclata d’un rire tonitruant.

– Maudit Vénitien ! Tu sais toujours trouver des arguments imparables pour éveiller ma clémence.

Il poussa ensuite un épouvantable rugissement.

– Ce que j’en dis, c’est parce que je t’aime bien, malgré ton effronterie et ton obstination. Et je suis triste parce que tu seras maudit pour avoir refusé de te soumettre à Dieu.

– Mais je suis soumis à Dieu, Seigneur !

– Ban ! Laissons cela ! Et dis-moi où tu en es de tes travaux ! Gustavo Baracelli avait été capturé deux ans auparavant avec son épouse Isabella, alors qu’ils se rendaient en Sicile. Le jeune corsaire arabe qui s’était emparé de leur navire avait tout d’abord pensé les revendre comme esclaves. Mais la beauté d’Isabella avait attiré son attention. Il l’eût volontiers glissée dans son lit s’il n’avait été si respectueux du Coran, qui interdisait de toucher une femme mariée. D’une nature curieuse, il avait interrogé Gustavo sur sa vie, son métier, et avait ainsi appris qu’il était cartographe. La passion de la mer et des cartes avait très rapidement réuni les deux hommes au-delà de leur différence de religion, qui, à la longue, était devenu un sujet de chamaillerie plus que d’affrontement. Gustavo et Isabella avaient appris l’arabe et vivaient désormais à Constantinople, où le corsaire possédait son palais.

Esclaves menant une vie confortable, ils ne manquaient de rien, avaient même leurs propres serviteurs, leurs appartements. Leur seule contrainte consistait à rester à la disposition du maître.

Piri Ibn Haji Memmed était un être excessif dans tous les domaines. Taillé en hercule, il effrayait son monde par ses revirements d’humeur soudains, ses colères explosives, sa fâcheuse tendance à trancher la tête de ceux qui contrariaient ses projets. Il mangeait avec un solide appétit, tout en respectant scrupuleusement les jeûnes ordonnés par le Coran. Il maniait le sabre avec force et adresse, et peu d’hommes à Constantinople étaient assez fous pour se mesurer à lui. Lors de ses expéditions, il était toujours le premier à bondir sur le pont ennemi, taillant les gorges, tranchant les membres, ouvrant les ventres, fracassant les crânes. Ses hommes le redoutaient et le vénéraient. D’une audace frisant souvent l’inconscience, il avait constitué ainsi, en quelques années, une flotte qui sillonnait la Méditerranée pour la plus grande gloire d’Allah et du sultan de Constantinople. Ces actions sanglantes ne l’empêchaient pas de se passionner pour la musique et la poésie. S’il tombait entre ses mains, un poète chrétien ou juif avait toutes les chances de rester en vie, mais aussi de demeurer prisonnier à vie dans le palais, afin de distraire le maître de céans de ses poèmes.

Rusé, matois, retors, sujet à de grandes crises mystiques, Piri faisait preuve de férocité vis-à-vis de ses ennemis. Ceux-ci n’étaient pas tous extérieurs à l’Empire. Sa fulgurante ascension et la faveur dont il bénéficiait auprès du sultan lui avaient valu de solides inimitiés, dissimulées sous les cajoleries hypocrites dont sont capables les courtisans. Cependant, on se méfiait de lui car il savait lui aussi, lorsqu’il le fallait, faire preuve de rouerie.

Impitoyable envers ceux qui se dressaient sur sa route, il fondait devant les nombreux enfants que lui avaient donnés ses femmes. Outre les quatre épouses légitimes admises par la religion, il avait peuplé son harem d’une centaine de filles provenant de tous les horizons du monde. On y croisait de fines Asiatiques, de somptueuses Africaines à la peau d’ébène, et quelques ravissantes Européennes enlevées sur les navires vénitiens ou génois. Une armée d’eunuques les surveillait, et malheur à celle qui aurait eu l’idée de tenter de s’évader. Isabella s’estimait heureuse de ne pas avoir échoué dans cette prison dorée.

Piri savait aussi se montrer généreux pour ceux dont il s’entichait. Cela avait été le cas de Gustavo. Fasciné par l’exploit de l’Infidèle Christophe Colomb, le corsaire avait depuis toujours le projet de dessiner une carte du monde qui tiendrait compte des terres nouvellement découvertes. Il avait réussi à se procurer des portulans établis dans les siècles passés par les plus prestigieux des géographes, Walsperger, Osma Beatus, Dulcert, Idrisi, et même des documents issus du monde antique, datant des Grecs et des Romains. Il détenait aussi, grâce à Gustavo, un double de la carte de ce que Colomb pensait être les Indes extrême-orientales, et qu’il avait tracée lui-même au cours de ses quatre voyages. Il caressait le rêve secret de se rendre, lui aussi, de l’autre côté de l’océan Atlantique, mais un tel périple se révélerait risqué, ces eaux lointaines étant aux mains des Espagnols et des Portugais, ses ennemis jurés avant même les Vénitiens ou les Génois.

Gustavo, heureux de revenir sur le sujet qui les enthousiasmait tous deux, l’invita à le suivre dans le bureau aux murs blancs, depuis lequel il jouissait d’une vue imprenable sur la cité et le port. Sur une grande table étaient étalés les précieux documents.

– Il existe des similitudes, Seigneur. Mais il est difficile de déterminer les distances et les orientations. Le portulan de Dulcert semble toutefois plus précis que les autres. Dulcert affirme avoir établi cette carte à partir d’éléments très anciens. Cependant, lorsque j’examine les documents grecs et romains, je ne vois rien qui puisse le confirmer. Ils sont grossiers et recèlent nombre d’erreurs, il y a peu de points communs entre ces cartes et le portulan de Dulcert. Il faut donc qu’il ait utilisé un autre modèle. Et pour cela, j’ai peut-être une idée. Regarde, Seigneur !

Il désigna, à part, une carte peinte sur papyrus, aux couleurs délavées par les siècles.

– Voici un document que tu as ramené d’Égypte le mois dernier. Au début, je n’y ai pas accordé une grande importance parce que je le trouvais trop différent de ceux sur lesquels nous avions déjà travaillé. Le jugeant trop ancien, je pensais qu’il ne pouvait pas être meilleur que les autres. Pourtant, en l’étudiant attentivement, j’ai constaté qu’il offrait de grandes ressemblances avec la carte de Dulcert. Celui-ci a pu travailler à partir de documents de même origine. Malheureusement, ce papyrus égyptien ne décrit que la partie occidentale de la Méditerranée.

Excité par la découverte du Vénitien, Piri compara les deux dessins d’un regard expert.

– Par tous les djinns, tu as raison, il faudrait savoir s’il existe d’autres cartes comme celle-ci.

– Où l’as-tu obtenu, Seigneur ?

– À Alexandrie. C’est une ville où subsistent de nombreuses ruines datant de l’étrange civilisation qui vivait là il y a très longtemps, bien avant même l’avènement de celui que vous considérez à tort comme le vrai Dieu. À cette époque, les indigènes adoraient des divinités à tête d’animaux. Peux-tu imaginer pareille monstruosité ? Des hommes, soumis à des créatures vomies par l’enfer ! Il n’est pas étonnant qu’ils aient fini par disparaître.

Il resta un instant songeur, puis ajouta :

– Cependant, je dois reconnaître que leurs monuments sont grandioses. Même si la plupart sont enfouis sous les sables.

Il prit le papyrus en main.

– Lors de mon dernier voyage, j’avais fait savoir que j’étais à la recherche de cartes anciennes. L’information a circulé sur le port et dans la ville, qu’un grand seigneur était prêt à payer une fortune.

Il éclata d’une colère soudaine.

– On m’a apporté des cartes innommables, des faux si maladroits qu’ils en étaient une insulte à mon intelligence. J’ai dû couper quelques têtes pour enseigner le respect à ces chiens immondes.

L’instant d’après, il se calmait et poursuivait :

– Un soir, un individu bizarre a demandé à me rencontrer, il affirmait détenir un document très précieux. Je l’ai reçu, il m’a alors présenté cette carte, établie sur papyrus, une plante que les anciens Égyptiens utilisaient pour l’écriture, il a dit qu’elle provenait d’un lieu très secret, où seuls pouvaient pénétrer les initiés, gardiens de la Connaissance et de la Sagesse antiques, il en demandait un prix exorbitant, parce qu’il l’avait dérobée lui-même à son maître, qui était l’un des gardiens de ce lieu mystérieux. Il a ajouté qu’il en existait certainement d’autres, mais qu’il lui serait difficile de se les procurer. Je me méfiais malgré tout de lui. J’ai acheté ce papyrus au prix qu’il exigeait, mais, comme toi, je n’ai pas vraiment cru à ce qu’il racontait, il faut dire que je n’avais guère de temps à consacrer à cette recherche. J’étais là-bas pour écraser une révolte des autochtones. Ce qui fut fait, après avoir empalé quelques dizaines de rebelles.

Ensuite, je suis revenu à Constantinople, car le sultan me demandait.

– Cet homme a bien dit qu’il existait d’autres cartes comme celle-ci…

– Il l’a dit. Et je suis tenté de le croire. J’aurais dû lui demander de me les fournir tout de suite.

Piri se mit à marcher de long en large.

– Il nous faut ces cartes ! rugit-il enfin. Nous allons retourner en Égypte.

– Nous ?

– Oui. Tu vas venir avec moi. J’aurai besoin de tes conseils là-bas.

Deux mois plus tard, Gustavo et Isabella débarquaient à Alexandrie. Une fraîcheur agréable baignait le port où régnait une grande agitation. Les lourds navires ottomans côtoyaient les petites felouques égyptiennes à voile triangulaire. Des esclaves déchargeaient coffres et ballots de marchandises. L’air se chargeait d’un mélange de parfums insolites, odeurs marines apportées par le vent du nord, senteurs d’épices, fumets des viandes de chèvre et de moutons que l’on grillait dans les échoppes, remugles rampant hors des quartiers populaires où s’entassait une population famélique. Piri expliqua :

– La légende affirme qu’autrefois, l’empereur Alexandre fit construire ici un phare géant, que l’on pouvait apercevoir à des dizaines de milles. Un grand feu y brûlait en permanence. Beaucoup estiment que cette histoire est fausse, mais je ne partage pas leur avis. Lorsque l’on voit ce que ce peuple a été capable de construire, il y a toutes les chances pour que ce phare ait existé. Et je suis sûr que si l’on rasait la ville, on découvrirait des choses surprenantes sous les ruines.

Piri et sa suite s’installèrent dans un palais que le corsaire acheta pour la circonstance.

– J’aime cette ville, déclara-t-il. Elle offre l’avantage d’être loin des intrigues de la Cour. Ici, le gouverneur me craint comme la peste et ne sait rien me refuser.

Cela n’était guère étonnant, puisque le corsaire avait débarqué à la tête de sa propre flotte. Après avoir acquis les cartes, il envisageait d’effectuer quelques pillages sur les côtes occidentales, afin de capturer quelques esclaves, et si possible arraisonner quelques navires chrétiens.

Son premier souci fut de renouer contact avec l’individu qui lui avait procuré la carte. Pour cela, il se rendit dans la taverne où il l’avait rencontré, suivi de Gustavo et d’une poignée de gardes armés de cimeterres. Piri n’eut guère de peine à retrouver son vendeur. Celui-ci déclara avec des mines de conspirateur que son maître s’était aperçu de la disparition du papyrus, et qu’il serait extrêmement difficile de lui voler les autres désormais. Mais Piri déposa devant lui une bourse pansue. L’autre écarquilla des yeux brillants de convoitise.

– Je voudrais rencontrer ton maître ! Dis-lui que le capitaine Piri Ibn Haji Memmed veut le voir.

– Mais, Seigneur…

– Si tu m’obtiens ce rendez-vous, il y aura une seconde bourse pour toi.

– Bien, Seigneur.

Le lendemain, l’individu conduisit Piri et Gustavo jusqu’à une demeure ancienne située à la limite orientale de la ville. Une escorte de curieux et de mendiants les accompagna, ravis de l’aubaine, car Piri adorait se montrer généreux avec les pauvres, comme le recommandait le Coran. Deux serviteurs le suivaient, portant des paniers chargés de pains, de fruits et de pièces de monnaie, que le corsaire prenait plaisir à jeter par poignées.

Un serviteur leur ouvrit, et les mena jusqu’à un homme âgé, assis sur un fauteuil incrusté de nacre et aux accotoirs ornés de têtes de lion.

– Le salut d’Allah soit sur toi, vieil homme !

– Qu’il comble tes vœux, Seigneur Memmed, répondit le vieillard sans se lever. Que me vaut l’honneur de ta visite ?

Visiblement, la personnalité de son interlocuteur ne l’impressionnait pas outre mesure.

– Tu possèdes quelque chose que j’aimerais t’acheter.

– Qu’abrite donc ma modeste demeure qui puisse intéresser un seigneur aussi grand et aussi riche que toi ?

– Je suis à la recherche de cartes anciennes. J’ai acquis l’une d’elles il y a quelques mois. On m’a dit que tu en possédais d’autres.

Le vieil homme soupira.

– Ainsi, c’est toi qui as acheté la carte que m’avait dérobée ce stupide serviteur. Et il t’a dit qu’il y en avait d’autres ?

– Il me l’a dit, et je le crois.

– Que veux-tu en faire ?

– Elles me serviront à tracer une carte du monde. La plus belle et la plus complète qui ait jamais été réalisée.

Le vieil homme eut un léger sourire.

– Et tu penses que tu en es capable…

– Je suis le meilleur marin qui ait jamais navigué sur la Méditerranée.

Le vieil homme se redressa d’un coup et fixa Piri dans les yeux.

– Tu n’es rien comparé à ceux qui ont établi ces cartes. Leur connaissance allait beaucoup plus loin que la tienne. Tu ne pourras que les recopier, mais jamais tu ne les comprendras parfaitement.

Outré par une telle insolence, Piri voulut répondre, mais son interlocuteur leva la main pour le faire taire.

– Tu veux ces cartes ? C’est bien, je vais te les donner. Peu importe, ce ne sont que des copies. Les originaux ne quittent jamais le lieu sacré où elles reposent.

– Le lieu sacré ?

– Ne cherche pas, tu ne le trouveras jamais. Il s’agit d’un endroit inaccessible aux humains, placé sous la protection des dieux anciens. Quiconque oserait s’en approcher serait anéanti par leur colère.

Gustavo redouta que la patience de Piri atteignît ses limites. Mais curieusement, le colosse ne s’emporta pas. L’assurance du vieillard le désarçonnait.

– Les dieux anciens ? riposta-t-il avec ironie. Tout cela n’est que superstition. Ces dieux n’existent pas. Il n’est de Dieu qu’un seul et Mahomet est son prophète.

– Ta foi t’honore, Seigneur Memmed. Mais ne va pas irriter les divinités antiques. Leur malédiction te poursuivrait, et il n’existerait nul lieu où te réfugier.

Gustavo, qui comprenait assez l’arabe pour suivre la conversation, éprouva un malaise soudain. Il devinait que les paroles du vieillard contenaient une part de vérité. Il avait aperçu, depuis son arrivée, quelques ruines de temples anciens, avec leurs statues immenses, figurant des dieux étranges, femmes à corps de lion, hommes à tête de faucon, de loup ou de crocodile.

Il avait admiré des fresques colorées représentant des déesses à la beauté singulière, dont certaines étaient coiffées d’ailes de vautour, de cornes enserrant un soleil. Était-ce l’atmosphère particulière qui se dégageait de la demeure du vieil homme ? Il ne se sentait pas rassuré et aurait voulu être ailleurs. Sans doute Piri perçut-il la même menace imprécise, car il n’osa répliquer. Leur hôte s’appuya sur une canne pour s’approcher d’un coffre duquel il sortit une douzaine de rouleaux de papyrus. Il les tendit à Piri.

– Voilà ce que tu convoites, Seigneur. Prends-les, elles sont à toi.

– Je ne suis pas un ingrat. Je vais te les payer. Le vieil homme leva la main.

– Toute ta fortune ne serait pas assez grande pour les payer à leur juste valeur. Ces cartes comportent des lieux oubliés, des pays d’un autre temps, bien plus anciens que celui des anciens Égyptiens eux-mêmes. Elles existent depuis des temps immémoriaux.

– Sais-tu qui les a établies ? Le vieillard le fixa et répondit :

– Les dieux eux-mêmes !