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Kevin estima qu’il était risqué de se rendre chez les Falcon par la route directe. Les Fédéraux pouvaient avoir posté une voiture pour l’intercepter. Il avait remarqué qu’un flic le surveillait de loin. Il acheta une carte précise de la région et constata qu’il était possible de rejoindre la propriété par le nord, en contournant le lac Klamath. Une ville le bordait au sud, à laquelle il avait donné son nom. Cela représentait une balade de plus de cent kilomètres, mais il avait du temps devant lui. Il donna le change en réglant sa note de motel et en se dirigeant ostensiblement vers Klamath Falls, où il déjeuna dans un restaurant. Apparemment, il n’avait pas été suivi. Il emprunta ensuite la route qui contournait le lac par l’est, puis s’engagea dans le chemin forestier menant chez les Falcon par le nord.

Il était près de quinze heures trente lorsqu’il arriva en vue de leur maison. Paul Falcon et sa femme l’attendaient déjà, installés sur la terrasse malgré la fraîcheur automnale. Il les salua. Curieusement, leur accueil lui sembla plus chaleureux que la veille. Peut-être allaient-ils enfin lui apporter quelques éclaircissements.

– J’ai dû faire le tour du lac, se justifia-t-il. Un flic du FBI m’a vivement conseillé de vous éviter. Il n’a pas voulu me dire pourquoi.

Aussitôt, une ombre d’inquiétude parcourut le visage de Paul Falcon.

– Vous êtes sûr que c’était le FBI ?

– Il m’a montré sa carte. Un gros type nommé Larry Smith.

– Était-il seul ?

– Il y avait deux autres gars avec lui. Mais pourquoi voulait-il que je renonce à vous revoir ?

Paul Falcon ne répondit pas. Son visage s’était fermé. Il ne regardait plus Kevin. Les yeux fixés sur la forêt, il scruta longuement l’épaisse fourrure boisée, comme s’il flairait un danger. Katherine s’approcha de son mari, lui prit la main et regarda elle aussi vers la forêt. Kevin ne comprenait plus rien. Que se passait-il ? Ils paraissaient voir quelque chose que lui-même ne pouvait discerner. Les serviteurs shoshones apparurent, silencieux, le visage tendu. Tout à coup, Paul Falcon se tourna vers eux et leur adressa des signes étranges avec les mains. Kevin se rendit compte qu’il s’agissait d’un langage gestuel, car ils disparurent aussitôt dans la maison. Il n’eut pas l’occasion d’approfondir la question. Un grondement sourd se fit entendre, provenant de la forêt. Katherine Falcon saisit le bras de Kevin et lui dit :

– Vous devriez partir, Monsieur Kramer. Prenez votre voiture et filez d’ici au plus vite !

– Mais pourquoi ? demanda-t-il, stupéfait.

– Il est trop tard, intervint Paul Falcon. Ils sont déjà là.

– Qui est déjà là ?

L’instant d’après, une véritable armée surgit des sous-bois, tandis que deux hélicoptères jaillissaient au-dessus des arbres dans un fracas d’enfer.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? hurla Kevin, affolé.

Il devait rêver. En quelques secondes, la prairie qui séparait la demeure de la forêt située un peu en contrebas s’était couverte d’une centaine de soldats armés jusqu’aux dents. Tout cela n’avait aucun sens. Même si les Falcon étaient de redoutables criminels dont ils n’avaient pas l’apparence, – ils n’étaient que deux, – plus une douzaine d’Indiens visiblement inoffensifs. Rien ne justifiait une attaque de cette envergure. Et pourtant, les soldats se mirent à tirer des salves nourries bien avant d’atteindre la demeure. Sans aucune sommation !

– Abritez-vous ! hurla Katherine Falcon à Kevin.

Tous deux se ruèrent à l’intérieur. Autour d’eux, les vitres de la grande baie explosèrent sous les premiers impacts. Soudain, une douleur fulgurante dans le dos coupa la respiration de l’écrivain. Il s’écroula sur les genoux. Katherine le tira à l’abri d’un mur avec une force peu commune pour une femme.

La peur et la colère se livraient un combat violent dans l’esprit de Kevin, embrumé par la souffrance. Tout cela était trop stupide. Il allait mourir là, dans cette maison inconnue sans même comprendre pourquoi. Les yeux brouillés par la douleur, il entrevit le visage de Katherine penché sur lui. Elle ne paraissait ni affolée ni inquiète.

– Que… que se passe-t-il ? parvint-il à articuler. Pourquoi l’armée vous attaque-t-elle ?

– Chut ! Ne vous agitez pas ! Vous êtes sérieusement touché. Je vais examiner ça.

Il eut conscience qu’elle le soulevait sans effort apparent pour le déposer sur un canapé. Il se tourna sur le côté au prix d’un douloureux effort. Aux tirs nourris, il devina la progression inexorable des soldats. Pourtant, malgré les baies vitrées détruites, aucune balle n’atteignait le grand salon et les œuvres d’art qu’il abritait. Il eut le temps d’apercevoir Paul Falcon. Il se tenait sur la terrasse, parfaitement immobile, les bras écartés, les mains tournées vers le ciel. Dans la même position qu’il avait sur l’Atalaya.

– Il va se faire tuer ! s’exclama Kevin.

Une lame de feu lui traversa le dos. Il hurla. Katherine le bascula lentement sur le flanc gauche. Il ne pouvait ainsi plus rien voir. La jeune femme déchira ses vêtements, puis des doigts à la douceur incomparable glissèrent sur sa peau. Un engourdissement bienfaisant se répandit dans ses reins. Il entendit un bruit bizarre. Presque aussitôt, la douleur s’atténua, laissant la place à une fatigue intense. Au bord de l’évanouissement, il leva les yeux vers Katherine qui lui sourit.

– Ne vous inquiétez pas ! J’ai extrait la balle.

– C’est impossible… comment avez-vous fait ?

Il n’avait aperçu aucun instrument chirurgical. Et puis, par quel miracle aurait-elle pu s’en munir aussi vite, en pleine bataille ? Ils n’avaient eu que le temps de se réfugier à l’intérieur. Il renonça à comprendre.

– Les soldats vont nous massacrer… ajouta-t-il.

Katherine lui caressa le visage pour le rassurer. Cette femme ne pouvait pas être une criminelle. C’était inimaginable !

– Il vaudrait mieux dormir à présent, dit-elle.

– Mais…

Elle lui prit la main et ajouta quelque chose qu’il ne comprit pas vraiment :

– Je dois vous dire quelque chose : méfiez-vous de Saint Vaim !

Il aurait voulu lui demander de répéter, mais il ne parvenait plus à articuler un son. Il tourna les yeux vers la terrasse. Paul Falcon était toujours debout, dirigé vers la forêt. Les soldats auraient déjà dû atteindre la maison. Mais Kevin n’en aperçut aucun. Bien plus incompréhensible encore, leurs tirs s’avéraient inefficaces, comme si une force invisible les arrêtait.

Au-dessus, les deux hélicoptères tanguaient dangereusement. Visiblement, les pilotes ne parvenaient pas à stabiliser leurs appareils. Soudain, l’un d’eux fit un écart brusque et vint percuter l’autre. Une énorme boule de feu se déploya dans le ciel de l’après-midi, aussitôt suivie d’un vacarme épouvantable.

Ce fut alors que Kevin sombra dans l’inconscience.