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Currie, Écosse…

Deux jours plus tard, Alexandra et Kevin arrivaient à Édimbourg à bord d’un avion de la Lufthansa. Tandis qu’ils empruntaient les couloirs de sortie, une silhouette attira l’attention de l’Américain.

– Qu’y a-t-il ? s’inquiéta sa compagne.

Il désigna, au loin, un homme d’une quarantaine d’années qui s’éloignait d’un pas rapide.

– J’ai l’impression d’avoir déjà croisé ce type dans le musée de Lôwenscheid. Il paraissait souffrir, lui aussi. Les mêmes symptômes que vous. Mais il a réussi à sortir et je ne l’ai plus revu.

– Il s’agit sans doute d’une ressemblance.

– Oui, vous avez probablement raison.

Un léger crachin détrempait les pavés de la vieille ville où chaque demeure devait héberger des fantômes. Leur premier souci fut de rechercher l’adresse de Daniel Dunglass-Home dans l’annuaire de Currie. Mais aucune personne de ce nom ne résidait dans la petite ville, située à une dizaine de kilomètres dans la banlieue sud-ouest d’Édimbourg.

– Ils ne nous ont tout de même pas fait venir jusqu’ici pour rencontrer un type qui n’existe pas ! grommela Kevin.

– Attendez… Daniel Dunglass-Home, ça me dit vaguement quelque chose. À propos d’occultisme. On devrait regarder sur Internet.

Kevin haussa les épaules, mais connecta son ordinateur portable.

– Bingo ! s’exclama-t-il au bout de quelques minutes. Pas étonnant que nous ne trouvions rien dans l’annuaire : ce type est mort à Londres en 1886. Il est encore aujourd’hui considéré comme le plus grand médium de tous les temps.

– Mais pourquoi Currie ?

– Parce que c’est là qu’il est né, en 1833. On lui a peut-être consacré un musée. Nous allons nous renseigner auprès de l’office du tourisme.

Un chauffeur de taxi jovial, à l’accent rocailleux, les conduisit sur place. Ses cheveux étaient si roux qu’il paraissait promener un petit incendie sur la tête.

– Vous êtes en voyage de noces, hein ? Alexandra et Kevin se regardèrent, stupéfaits.

– Non, nous…, voulut répondre Kevin.

– Ah, ça se voit tout de suite ! le coupa l’autre. Moi, avec ma chère Mildred, nous avions choisi la France ! Je vous parle de ça, ça ne date pas d’aujourd’hui ! Paris, les châteaux de la Loire, la Côte d’Azur !

Avant qu’ils aient pu en placer une, il entreprit de leur narrer en détail les charmes de la France, les gratifiant de suffisamment d’anecdotes pour pouvoir écrire un récit de voyage.

La petite cité résidentielle de Currie semblait issue d’un autre temps. Si quelques immeubles défiguraient une zone située à l’est, à la limite d’Édimbourg, le reste avait conservé le charme qu’il devait avoir à l’époque victorienne. Des ruelles aux pavés inégaux serpentaient entre des demeures cossues protégées par de hauts murs. Le centre lui-même paraissait ne pas avoir rattrapé le siècle. Les voitures s’y faisaient discrètes, comme échappées d’un film de science-fiction.

Kevin profita d’un moment où le chauffeur de taxi reprenait son souffle pour lui demander s’il savait où se situait le musée consacré à Daniel Dunglass-Home.

– Il n’y a pas de musée, mais il possédait une maison ici. Tout le monde la connaît. Savez-vous que Daniel Dunglass-Home fut le plus grand magicien de tous les temps ? On dit qu’il savait voler, déplacer des objets à distance, faire apparaître des esprits. Certains prétendent que son esprit hante encore la maison, mais elle n’appartient plus à sa famille depuis longtemps. Elle a été rachetée par un businessman anglais. On se demande d’ailleurs pourquoi : il n’y met jamais les pieds. Alexandra l’arrêta d’un geste.

– Si ce n’est pas trop abuser, connaîtriez-vous aussi un bon hôtel ?

– Mais vous êtes française, vous ! s’exclama-t-il. Aïe ! songea la jeune femme.

– Il fallait me le dire avant. Ah, la France…

– Heu… pour l’hôtel…

– C’est vrai, pardon ! Ma femme me dit toujours que je suis trop bavard. Mais ne vous inquiétez pas ! Le vieux Konrad Mac Dougall va vous emmener dans un endroit où vous serez dorlotés ! Hé hé !

Quelques minutes plus tard, il les déposait devant un petit établissement à l’architecture typique où une grosse femme aussi joviale que le chauffeur de taxi les accueillit avec gentillesse. Par bonheur, elle se montra plus discrète. Le temps de déposer les valises, et Konrad les rembarquait, direction la maison de Daniel Dunglass Home.

Saouls de paroles, Alexandra et Kevin se retrouvèrent bientôt devant un portail de fer forgé, au-delà duquel on devinait une demeure imposante du XVIIIe siècle. Konrad leur demanda s’ils souhaitaient qu’il les attende.

– Oh non ! s’empressa de répondre Kevin. Nous… nous risquons d’en avoir pour un moment. Et une bonne marche nous fera du bien.

L’Écossais insista tout de même pour leur remettre sa carte, et repartit, nanti d’un pourboire royal.

– Je plains la pauvre Mildred ! souffla Alexandra, soulagée. Intrigués, ils observèrent la maison au travers de la grille. De grands chênes à la frondaison jaunissante dominaient un grand jardin livré à l’abandon. Les fenêtres hautes étaient protégées par des volets. Un épais tapis de feuilles jonchait le sol, effaçant le chemin de terre menant au perron d’entrée. Des herbes folles disputaient plates-bandes et massifs à des rosiers sur lesquels s’épanouissaient de superbes roses sauvages dont la brise apportait le parfum.

– C’est presque un petit manoir, remarqua Kevin. L’endroit idéal pour abriter un fantôme, en effet.

Alexandra resserra frileusement les pans de sa cape.

– S’ils veulent que nous faisions ami-ami avec le spectre de Dunglass-Home, très peu pour moi. Je ne me sens pas d’humeur à affronter un fantôme. Le sacrifice d’Else von Marburg m’a suffi.

– De toute façon, il n’y a personne. Nos anges gardiens ne veulent tout de même pas que nous entrions par effraction !

Autant par acquit de conscience que par curiosité, ils firent le tour de la propriété. Mais rien ne se produisit. Quelques passants leur jetèrent un coup d’œil distrait. La maison de Dunglass-Home attirait toujours des touristes farfelus, qui espéraient peut-être une apparition.

À la fois soulagés et déçus, Alexandra et Kevin regagnèrent le centre-ville à pied, flânant dans les rues dont le pavé luisait sous le crachin persistant qui s’était mis à tomber en fin d’après-midi. Le soir, ils dînèrent dans un restaurant typique où Alexandra parvint à convaincre son compagnon de goûter au « huggish », la fameuse panse de brebis farcie chère aux Écossais.

– C’est excellent ! insista-t-elle sous le regard complice de la patronne.

– Cela ne me semble pas très hygiénique, se défendit Kevin, inquiet pour sa santé dès qu’il mettait le pied hors des États-Unis.

Alexandra avait la tête près du bonnet quand on s’attaquait à sa qualité de vie. Elle s’emporta :

– Ah, ça suffit, monsieur l’Américain ! Vous commencez à m’agacer ! Vous prétendez donner des leçons au monde entier, mais vous n’êtes même pas foutu de manger convenablement !

Surpris pas sa véhémence soudaine, Kevin ne sut que répondre. Alexandra poursuivit :

– Vous pasteurisez nos vins et nos camemberts ! Vous nous fourguez votre maïs transgénique et votre viande aux hormones, vous avez des cuisines qui ressemblent à des tableaux de bord de Bœing, mais vous n’êtes même pas capables de faire cuire un œuf. Alors, si monsieur l’Américain veut faire plaisir à la petite Française, il me goûte ce huggish sans discussion !

Dompté, Kevin finit par céder et dut reconnaître que, malgré ses réticences, le huggish n’était pas désagréable. Et le vin blanc frais qu’elle avait choisi pour accompagner le plat se laissait boire. L’écrivain était subjugué par sa compagne. Apparemment, elle ne se ressentait plus du tout de son expérience pénible de Lôwenscheid. Même si elle le forçait à remettre ses habitudes et ses certitudes en question, pour rien au monde il n’aurait voulu être ailleurs. Cependant, de nombreuses questions restaient en suspens.

– Alexandra ! Dites-moi ce que nous sommes venus faire dans ce bled.

– Je l’ignore. Mais je suis heureuse d’être ici. J’adore l’Écosse et les Écossais.

– Moi aussi, mais quel rapport peut-il y avoir entre ce Dunglass Home, la Sainte Vehme et les Falcon ?

– Ne vous inquiétez pas ! Nos anges gardiens nous adresseront un signe en temps voulu.

Il la contempla longuement. Le regard de la jeune femme brillait à la lumière dorée des bougies. Il eut envie de lui prendre la main, mais n’osa pas. Elle lui sourit. Elle devinait parfaitement son désir et cela la troublait et l’amusait à la fois.

– Je vous admire, dit-il enfin. Il y a une telle force de vie en vous. Pas une fois je ne vous ai vue triste.

– Parce que j’aime la vie. Lorsque j’étais toute petite, mon père me disait : « Il faut emplir ton cœur et ton âme d’amour, sous toutes ses formes. Il rayonne autour de toi, et tu en reçois en retour, un peu comme la montagne te renvoie l’écho de ta propre voix. »

– C’est une pensée chrétienne, ça !

– Avant tout, c’est une pensée humaine. Les chrétiens n’ont pas le monopole des bonnes idées. Kevin renonça à répondre.

Un peu plus tard, en regagnant l’hôtel, une surprise les attendait. Lorsqu’ils réclamèrent les clés de leurs chambres respectives, la patronne s’étonna.

– Deux chambres ? Mais… je croyais que vous étiez ensemble !

– Non ! Nous sommes seulement amis. Elle afficha une mine déçue.

– C’est dommage. Vous allez si bien ensemble. Mais cela pose un problème. Je n’ai plus qu’une chambre de libre.

– Une seule chambre ? s’exclama Kevin, embarrassé. Vous n’avez vraiment rien d’autre ?

– Hélas non ! Il y a un congrès à Édimbourg, et tous les hôtels sont pleins.

Alexandra posa sa main sur celle de son compagnon.

– Ce n’est pas dramatique, Kevin. Ici, ce sont toujours des lits doubles.

– C’est vrai, confirma la patronne, ennuyée. Je veux bien me renseigner, mais à cette heure-ci, cela m’étonnerait que vous trouviez autre chose.

– Bon ! Va pour les lits doubles, acquiesça Kevin.

En montant l’escalier de bois foncé qui sentait la cire d’abeille, il avait l’impression qu’un piège aussi inexorable que tentant était en train de se refermer sur lui. Il devait lutter de toutes ses forces pour ne pas prendre Alexandra dans ses bras.

Tandis qu’elle monopolisait la salle de bains, il se raisonna. À la vérité, ce n’était pas tellement la différence d’âge qui le gênait. Après tout, quarante-deux ans, ce n’était pas vieux. Avec une autre, il ne se serait pas posé tant de questions. Mais il était amoureux d’Alexandra, et il ne voulait pas souffrir ce qu’il avait enduré avec Sharon. Alors, il valait mieux garder ses distances.

Dans la salle de bains, Alexandra estimait que, si elle voulait nouer une relation plus intime avec Kevin, elle allait devoir agir la première. Elle avait bien compris qu’il était arrêté par les vingt années qui les séparaient. Mais cette nuit lui offrait une possibilité qui ne se représenterait peut-être pas de sitôt. Elle était persuadée, depuis son expérience de Lôwenscheid, qu’ils s’étaient déjà rencontrés dans d’autres vies. Ce qui expliquait pourquoi ils avaient eu l’impression de se reconnaître. Elle prit une douche, se prépara avec soin, se parfuma, scruta longuement son visage à la recherche de la moindre imperfection. Même si elle n’y avait jamais accordé trop d’importance, elle savait l’effet qu’elle produisait sur les hommes. Sa frimousse ronde lui donnait l’allure d’une femme enfant, mais son regard mûr et décidé contrastait avec cette impression première. Sa peau naturellement dorée, au grain satiné, les attirait. Sa bouche était sensuelle, son nez petit et bien dessiné. Satisfaite, elle enfila une chemise de nuit courte et translucide, qui ne cachait pas grand-chose de son corps. Si Kevin ne craquait pas, son cas était désespéré.

Seul problème, les yeux. Avantage : ils étaient magnifiques, surtout à cause de la myopie qui agrandissait ses pupilles. Inconvénient : elle ne voyait plus très net dès qu’elle ôtait ses lentilles. Mais elle ne voulait pas porter ses lunettes.

Ce fut donc d’un pas mal assuré qu’elle pénétra dans la chambre, où Kevin, fébrile et embarrassé, hésitait encore à se déshabiller. Elle ne voyait de lui qu’une silhouette nimbée d’un joli flou artistique. Pestant intérieurement contre son infirmité, elle se dirigea vers son lit. Kevin la regarda, étonné par sa démarche hésitante. Puis il faillit fondre en devinant son corps nu sous la toile légère. Soudain, elle poussa un cri de douleur.

– Aïe ! Oh, mon pied !

Elle venait de se cogner contre l’un des montants du lit. Les yeux brillants de larmes contenues, elle se laissa tomber sur le matelas, en retenant les jurons bien sentis qui lui montaient à la gorge. Kevin se précipita à son secours et entreprit de masser les orteils endoloris.

– Merci, dit-elle un peu sèchement, lorsque la douleur fut un peu calmée.

Elle était furieuse contre elle-même. Elle se sentait ridicule. Kevin lui sourit. Elle répondit d’une grimace, qui s’éclaircit très vite en un sourire complice.

– Heu… pouvez-vous me rendre mon pied ?

Il hésita un instant, puis répondit :

– Non !

Il se tourna vers elle et la prit doucement dans ses bras.

« Ah, enfin, il se décide, songea Alexandra en s’abandonnant. Il en a mis du temps ! »

Finalement, elle ne regrettait pas de s’être cognée.

Kevin ne l’embrassa pas tout de suite. Il enfouit son visage dans le cou de la jeune femme, respirant son odeur. Curieusement, il eut l’impression de retrouver un geste familier, oublié depuis… bien longtemps. Rarement il s’était senti aussi bien. Elle approcha ses lèvres de son oreille et murmura :

– Si vous désirez rester avec moi cette nuit, il serait plus confortable de rapprocher les lits.

Kevin se sentit fondre. Sa main glissa sous la chemise légère, sentit la peau frémir sous ses doigts. La bouche d’Alexandra s’approcha de la sienne, se posa sur elle…

Bien plus tard, Kevin contemplait le corps nu d’Alexandra allongée sur le ventre. Il faisait sombre, mais les rideaux laissaient couler dans la chambre la douce lumière de la lune, qui découpait en contre-jour la silhouette endormie de la jeune femme. Elle possédait les plus jolies fesses qu’il ait jamais eu l’occasion de contempler. Fermes, arrondies comme des fruits, douceur de pêche, il aurait passé la nuit à les caresser.

Il était épuisé, au bord de l’évanouissement, mais ne parvenait pas à trouver le sommeil tant son émotion était intense. Pour son seul plaisir, il se repassait les instants partagés, celui où elle s’était mise nue, où elle s’était serrée contre lui. Ils avaient fait l’amour sans hésitation, plusieurs fois, avec une joie indescriptible, comme si chacun connaissait déjà le corps et les désirs de l’autre.

Tout à coup, elle se redressa et déclara d’une voix adoucie par le sommeil :

– Je suis sûre que nous nous sommes déjà rencontrés dans d’autres vies. Et nous venons de nous retrouver, après une longue séparation.

Elle cala confortablement sa tête sur son épaule et poursuivit :

– Une très ancienne légende affirme qu’au tout début des temps, les hommes et les femmes n’étaient pas séparés. Dans le jardin des dieux, leur âme commune était représentée par un fruit. Chaque homme savait reconnaître la femme qui lui était destinée depuis toujours, et ainsi, tout au long des cycles de leurs réincarnations, ils pouvaient se retrouver. Mais un jour, il y eut une guerre terrible entre les dieux et les démons. Et le plus redoutable d’entre eux s’empara des fruits renfermant les âmes, les trancha tous en deux, et les jeta dans l’océan immense qui coule sous le monde des divinités. Des courants violents les dispersèrent et depuis, les hommes et les femmes passent leur vie à se chercher. Rares sont ceux qui parviennent à retrouver l’âme sœur. Lorsque cela arrive, l’homme et la femme se reconnaissent. C’est sans doute ce qui nous est arrivé.

Deux minutes plus tard, elle dormait. Kevin ignorait qui étaient leurs anges gardiens, mais il les remerciait. Jamais il ne s’était senti aussi bien avec une femme. D’elle, il aimait tout : sa spontanéité, sa générosité, son formidable appétit de vivre, et cette merveilleuse faculté de s’étonner malgré son érudition exceptionnelle. Il aimait ses yeux au regard brillant, la rondeur de ses seins, la finesse de ses mains, leur douceur, et cette sensation de plénitude lorsqu’elle les posait sur lui. Comment avait-il pu croire aimer d’autres femmes avant elle ?

Le lendemain, lorsqu’ils descendirent pour le breakfast, la patronne leur annonça :

– Une des chambres va se libérer dans la matinée. Voulez-vous que j’y fasse porter les bagages de l’un de vous ?

Ce fut Alexandra qui répondit :

– Surtout pas ! Nous gardons celle-là. Elle nous convient parfaitement !

La patronne lui adressa un sourire ravi, puis ajouta :

– Au fait, on a déposé ceci pour vous !

Elle leur tendit un petit paquet de papier kraft.

– Pour nous ?

– Je ne sais pas comment c’est arrivé. Lorsque je me suis levée ce matin, c’était déjà sur le comptoir. Regardez : « À remettre à Monsieur Kramer et Mademoiselle Delamarre. » C’est bien vous ?

– Oui, bien sûr !

Ils sortirent de l’hôtel pour ouvrir le paquet, qui contenait un trousseau de clés.

– La demeure de Daniel Dunglass-Home, dit Alexandra. Ce trousseau doit nous permettre d’y pénétrer.

Un peu plus tard, ils étaient devant la maison. Comme ils s’y attendaient, la plus grosse clé déverrouilla le portail. Ils parcoururent le souvenir de chemin menant au perron. Une odeur de rose, d’humus et de champignons embaumait les lieux. Le temps ne s’était guère amélioré depuis la veille, et le crachin glacial avait forci. Alexandra, mal à l’aise, serrait le bras de son compagnon.

– Si je tombe en catalepsie comme l’autre fois, tu m’emmènes tout de suite, hein ! Je n’ai pas envie de revivre une nouvelle mort.

– Ne t’inquiète pas. Cette fois, j’ai l’impression que c’est moi qui suis concerné.

– Comment ça ?

Il ne répondit pas immédiatement, fit quelques pas en direction de la maison.

– Je n’ai jamais mis les pieds ici. Pourtant, certaines choses me semblent familières. Je ne serais pas étonné qu’il y ait une tonnelle là, sur la droite. Avec un banc de pierre.

Il se dirigea vers l’endroit qu’il indiquait, contourna la maison… et découvrit, en effet, une tonnelle envahie par un lierre luxuriant.

– Et il y a un banc de pierre ! s’étonna Alexandra. Elle se tourna vers lui.

– Mais comment…

Il écarta les bras en signe d’incompréhension.

– Rentrons dans la maison.

Une autre clé leur ouvrit la demeure. Une forte odeur de moisi et de vieille cire prouvait que le ménage n’avait pas été fait depuis bien longtemps. Une couche de poussière fine recouvrait les boiseries patinées par les ans. À pas prudents, ils avancèrent dans le hall, se retrouvèrent dans un salon dont les meubles étaient protégés par des housses blanches fantomatiques.

– Kevin, je ne me sens pas très rassurée. Aucune réponse.

– Kevin ?

L’instant d’après, elle s’écarta de lui, prise de peur. Le corps de son compagnon s’était raidi, ses yeux s’étaient fermés. Avec une lenteur étrange, ses bras vinrent se croiser devant sa poitrine.

– Kevin ! parle-moi, gémit Alexandra, en proie à un début de panique.

Elle recula, buta contre un fauteuil protégé par sa housse et manqua de tomber. Fascinée et terrorisée, elle vit alors le corps de l’Américain se soulever de terre, puis basculer progressivement en arrière pour se retrouver à l’horizontale, flottant à un mètre du parquet.

La main plaquée sur la bouche pour étouffer un cri, Alexandra recula jusqu’au mur. Comme dans un cauchemar, elle vit alors Kevin monter jusqu’au plafond, tourner lentement sur lui-même, se diriger vers la fenêtre qui s’ouvrit d’elle-même, sans aucune intervention. Surmontant sa frayeur, la jeune femme s’approcha de la croisée. Dans le parc, Kevin, toujours à l’horizontale, fit le tour d’un énorme chêne, puis revint dans le salon au centre duquel il s’immobilisa, toujours flottant à l’horizontale. Alexandra, plus morte que vive, posa une main timide sur lui.

– Kevin ! réponds-moi !

Mais il ne l’entendait plus…