15

Kevin regarda longuement Alexandra. Il venait de recouvrer ses esprits et ne trouvait aucun mot pour exprimer ce qu’il ressentait. Inquiète, la jeune femme le serra contre elle.

– Parle-moi, Kevin. Que s’est-il passé ?

– Je ne sais pas ! Je ne sais plus quoi penser. J’ai l’impression d’avoir perdu tous mes repères. Le monde m’apparaît à présent sous un aspect auquel je ne m’attendais pas.

Il lui prit les mains.

– C’est toi qui avais raison. Même si j’ai du mal à l’admettre, la réincarnation n’est pas une aberration. Au contraire. Ce que j’ai vécu est tellement… incroyable ! Si tu n’avais pas subi l’expérience de Lôwenscheid, je n’oserais même pas te parler de ce que j’ai vu.

– Raconte-moi !

– Daniel Dunglass-Home était bien le plus grand médium de tous les temps. Et je crois que… j’ai été cet homme, il y a un siècle. Je connais tout de sa vie. Elle est là en moi, je la sens dans ma mémoire, comme si elle faisait partie de moi depuis toujours. Je comprends maintenant ce que tu peux ressentir pour Else von Marburg. Ces visions ne sont pas des rêves éveillés ou des cauchemars ! Ce sont de véritables voyages dans le temps.

– C’est la vérité, Kevin. Nous conservons, au plus profond de nous, le souvenir de ceux que nous avons été dans le passé. Leurs vies ont influencé celle que nous vivons actuellement. Chacune nous permet d’évoluer, d’atteindre un stade supérieur.

– Ce que nous venons de vivre tous les deux prouve que nos anges gardiens savent beaucoup de choses sur nos vies antérieures. Mais comment est-ce possible ? Comment peuvent-ils connaître nos réactions à l’avance ?

Il fit quelques pas nerveux, fit jouer ses muscles.

– C’est incompréhensible. Je devrais me sentir fatigué, comme l’était Daniel à la fin. Mais c’est tout le contraire : je me sens plus en forme que je ne l’ai jamais été. Ce voyage me laisse une sensation étrange. J’ai l’impression que je serais capable de réaliser les mêmes choses que Dunglass-Home.

Il se concentra sur un vase posé sur un guéridon. Pendant un moment, il ne se passa rien. Et soudain, le vase fut brusquement éjecté et s’écrasa sur le sol avec fracas.

– Tu… tu as vu ça ? s’exclama-t-il.

– J’ai vu, oui, mais ça n’a pas l’air au point, ton truc !

– Je manque d’entraînement, c’est tout ! grommela-t-il.

De retour à l’hôtel, ils reçurent un appel de Mike.

– Un nommé Larry Smith s’est présenté pour savoir où tu étais. Je lui ai répondu que tu avais pris des vacances sans me donner la destination.

– C’est avec ce type que je me suis accroché à Rocky Point.

– Méfie-toi de lui ! Il ne m’inspire pas confiance.

– À moi non plus. Mais c’est bien un agent du FBI. Eddy me l’a confirmé.

– Alors, qu’as-tu trouvé en Allemagne ?

– Je préfère ne pas en parler au téléphone. Tu me prendrais pour un fou. Mais je te raconte tout dès mon retour.

– Quand reviens-tu ?

– Pas tout de suite. Alexandra m’a proposé de passer quelques jours avec elle dans sa maison du Périgord. Nous avons besoin de repos, l’un comme l’autre.

Cependant, le lendemain, alors qu’ils s’apprêtaient à partir, la patronne leur remit une nouvelle enveloppe de papier kraft.

– Oh non, gémit Kevin. Ils ne peuvent pas nous laisser un moment de répit ?

Alexandra décacheta l’enveloppe, qui contenait une nouvelle lettre signée de la mystérieuse croix Ankh, et lut :

« Les environs de La Rochelle abritent les ruines d’une commanderie des Templiers. Un secret important vous y attend ! »

– On dirait une indication pour un jeu de piste, remarqua Kevin.

– Tu parles d’un jeu ! rétorqua Alexandra. Les deux régressions que nous avons vécues se sont terminées par la mort. Je me serais déjà passée de l’histoire de la Sainte Vehme, mais avec les Templiers, c’est encore pire, ils ont été brûlés vifs.

– Que sais-tu sur eux ?

– Ils sont apparus fin 1119, lorsque Hugues de Payens et Geoffroy de Saint-Omer fondèrent l’Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ, que l’on appela plus tard l’Ordre du Temple. C’étaient des moines soldats qui observaient des règles très strictes. Ils combattirent courageusement contre les Sarrasins, en Orient et en Espagne, mais, en 1291, la chute de Saint-Jean-d’Acre les contraignit à quitter la Palestine. Au lieu de poursuivre leur lutte en Espagne, ils s’installèrent en France où ils furent éliminés par le roi Philippe le Bel et le pape Clément V.

– Pourquoi ?

– Au moment de la fondation de l’Ordre, un siècle et demi plus tôt, le pape Innocent II avait confirmé leur institution en tant que moines combattants. Mais ils ne se contentèrent pas de ça. Bénéficiant de nombreux privilèges et d’exemptions, ils s’enrichirent très vite et devinrent les banquiers des rois et des princes. Aucun souverain ne possédait une fortune aussi immense que celle du Temple, et cela excita bien des jalousies. Alors, Philippe le Bel, qui leur avait emprunté énormément, préféra les faire disparaître. Ce n’était pas les scrupules qui l’étouffaient. En octobre 1307, il ordonna l’arrestation de tous les Templiers résidant dans le royaume. Ils furent accusés de toutes sortes d’abominations, qui ne furent jamais prouvées, sinon sous forme d’aveux obtenus sous la torture. Les grandes cours d’Europe reconnurent leur innocence, mais le pape Clément V, un lâche soumis au roi de France, confirma leur déchéance… Ils furent tous exécutés, et leur grand maître, Jacques de Molay, périt sur le bûcher le 18 mars 1314. Et c’est là que commencent les mystères.

– Comment ça ?

– Tout d’abord, il y eut la malédiction lancée par Jacques de Molay le jour de sa mort. Selon la légende, il assigna ses trois bourreaux, Philippe le Bel, Clément V et Guillaume de Nogaret, devant le tribunal de Dieu avant que l’année soit finie. Or, Nogaret fut empoisonné deux mois plus tard, le pape mourut d’étouffement en avril, et le roi périt en novembre dans un accident de chasse dont les circonstances demeurèrent mystérieuses. Mais la malédiction ne s’arrêta pas là : les trois fils de Philippe le Bel moururent sans héritier mâle, et les querelles de succession provoquèrent la guerre de Cent Ans. Et il y a encore plus surprenant. Les richesses des Templiers furent remises aux Hospitaliers. Cependant, ceux-ci n’héritèrent qu’une petite fraction des biens estimés. La plus grande partie avait disparu. Des rumeurs coururent très vite, qui disaient que le trésor était caché quelque part. Nombreux furent ceux qui se lancèrent à sa recherche. Mais il ne fut jamais retrouvé. Certains pensent qu’il fut éparpillé un peu partout, dans des caches connues des seuls initiés. On dit par exemple que le trésor de Rennes-le-Château a pour origine la fortune des Templiers, mais rien ne le prouve.

– Tu crois que nos anges gardiens veulent nous faire revivre leur supplice ?

– Celui-ci a eu lieu en 1314, mais à Paris, pas à La Rochelle. Et puis, la lettre évoque un secret important. La mort des Templiers sur le bûcher n’a rien de secret.

– Alors, ils vont peut-être nous aider à retrouver le trésor !

– Ne rêve pas trop !

La Rochelle, deux jours plus tard…

– Cette région a connu plusieurs fois un destin tragique, expliqua Alexandra. En 1627, La Rochelle fut assiégée par les troupes de Louis XIII et de Richelieu. Malgré une résistance acharnée, elle a fini par se rendre. Il y eut plus de quinze mille morts parmi les civils. Morts de faim, de soif, de maladie, d’épuisement. On dit qu’il ne restait plus que cent cinquante hommes dans la garnison au moment de la reddition. Plus tard, sous la Révolution, la Vendée fut le théâtre d’une guerre fratricide épouvantable, parce que les habitants voulaient conserver leur croyance. Le général Marceau, écœuré par le carnage, demanda à être nommé sur la frontière. La Convention envoya alors un nommé Turreau, à la tête de douze armées que l’on baptisa les « colonnes infernales ». Méthodiquement, le pays fut pillé, les églises et les châteaux rasés, les villages anéantis, les populations massacrées. Cet épisode fait honte à la France. Deux siècles après, les habitants en conservent encore la mémoire.

– Et les Templiers ?

– En fait, personne ne sait exactement pourquoi ils sont venus s’installer ici. L’essentiel du commerce avec l’Angleterre se faisait par les Flandres, et il eût été plus logique pour eux d’établir leur flotte sur ces côtes. Pourtant, une grande partie était là, à La Rochelle.

À l’office du tourisme, on ne put leur donner de renseignements. On ne connaissait pas de commanderie dans l’enceinte de la ville. Mais peut-être dans les environs…

– C’est ce qui est noté sur la lettre ! fit remarquer Kevin. « Les environs de La Rochelle. »

– Oui, mais où chercher ?

Ils finirent par trouver, à la bibliothèque, un vieil ouvrage d’histoire mentionnant l’existence d’une commanderie située près du village de Saint-Christophe, à quelques kilomètres à l’est de La Rochelle. Mais celle-ci avait été détruite, il n’en restait plus que des ruines appartenant à un paysan.

Une heure plus tard, grâce aux indications d’une carte détaillée, ils découvrirent les ruines en question. Un vent violent balayait la plaine sous un ciel bas et menaçant. Après avoir garé leur voiture, ils s’avancèrent sur le chemin qui menait autrefois au portail principal. Des bâtiments, il ne restait plus qu’un amas de pierres dessinant vaguement un vaste rectangle. Çà et là, quelques pans de murs tenaient encore debout, de même qu’une petite chapelle rongée par le lichen et recouverte de plantes grimpantes. Un essaim de courlis s’envola à leur approche. Ils pénétrèrent à l’intérieur de l’enceinte. Tout à coup, une silhouette apparut derrière eux. Un individu méfiant les contemplait.

– Vous cherchez quelque chose ?

Alexandra se retourna et adressa un sourire charmeur à l’homme.

– Excusez-moi, Monsieur. Vous êtes le propriétaire de ces lieux ?

– Non, j’y travaille seulement !

– Nous sommes historiens. On nous a dit que cet endroit abritait jadis une commanderie des Templiers.

– Possible ! rétorqua l’autre d’une voix circonspecte.

– Nous voulons juste examiner ces ruines. Cela ne vous dérange pas ?

L’autre s’approcha, amadoué par la silhouette agréable d’Alexandra.

– Non, mais prenez garde ! On dit qu’des fantômes rôdent encore par ici.

– Des fantômes ?

– Pour sûr ! On peut rien faire pousser dans l’coin. Certains disent que c’t’à cause du sel qu’imprégne le sol. Mais d’autres pensent que c’sont les spectres des moines-chevaliers qu’ont maudit c’te terre.

Tout en parlant, il faisait des gestes rapides avec ses doigts, comme pour conjurer le sort. Baissant la voix, il ajouta :

– On dit qu’ces moines étaient des monstres, qu’ils avaient renié Not’Seigneur Jésus-Christ et qu’ils adoraient l’Diable. Ils crachaient sur la Croix qu’ils clouaient à l’envers. Ce sont pas des pratiques diaboliques, ça ?

– Si elles sont vraies, oui ! répondit prudemment la jeune femme.

– J’sais pas si elles sont vraies. Ce que j’sais, c’est qu’de bons moines ont chassé ces chevaliers maudits, voilà bien longtemps. Ils ont transformé les lieux en abbaye. Mais les malheurs se sont succédé. L’abbaye a brûlé plusieurs fois. Pour finir, pendant la Révolution, les Bleus l’ont rasée, et ils ont massacré tous les moines qui s’y trouvaient. Depuis, personne n’a voulu construire quoi qu’ce soit ici. On appelle c’t’endroit Champ du Diable.

– Merci, Monsieur ! Mais ne vous inquiétez pas ! Nous ne craignons ni fantôme ni diable.

– C’est vous qu’ça r’garde ! J’vous aurai prévenus.

Ils attendirent que le bonhomme se fût éloigné, puis poursuivirent leurs investigations.

– Le Champ du Diable ? se moqua Kevin. Les vieilles légendes ont la vie dure, par ici.

– Je te ferai remarquer que les cultes sataniques se développent beaucoup aux États-Unis en ce moment. Alors, évite de te moquer de mes compatriotes.

– Tu ne serais pas un peu chauvine ?

Alexandra dédaigna de répondre. Des herbes folles avaient depuis longtemps envahi l’enceinte, et dissimulaient un dallage inégal. Peu à peu, ils retrouvèrent ce qui avait dû être un réfectoire, des cellules, une chapelle, des écuries, une grande salle de réception. La chapelle elle-même comportait encore un reste de toit dont la voûte gothique avait résisté par miracle. Un grand tilleul poussait non loin de là.

– Je me demande s’il s’agit de la bonne commanderie, observa Alexandra. Les Templiers en possédaient plusieurs milliers. Il pourrait y en avoir une autre à La Rochelle même.

Mais, comme ils pénétraient avec prudence dans les ruines de la chapelle, un frisson étrange les saisit. Instinctivement, la jeune femme prit la main de son compagnon.

– Il se passe quelque chose, gémit-elle. J’ai le vertige.

– Moi aussi ! Nous ferions mieux de nous asseoir.

Titubants, ils se dirigèrent vers ce qui restait d’un banc de pierre recouvert de mousse. Ils étaient à peine assis qu’un tourbillon les emporta ailleurs.