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Le Tibet…
Au début du mois de mai, leurs passeports dûment visés et tamponnés, Kevin, Alexandra et Tcheng Lin Piao embarquaient à destination du Tibet. Malgré sa forme physique exceptionnelle, Alexandra ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’inquiétude. Le Chinois leur avait imposé un conditionnement impitoyable. Mais les Alpes n’étaient rien comparées à l’Himalaya. Elle redoutait de ne pas être de force à affronter les dieux inconnus de la montagne sacrée. M. Tcheng n’avait-il pas dit que, dans cette expédition, ils risquaient de perdre la vie ?
– Notre première escale est Lhassa, expliqua-t-il. Une voiture nous attendra à l’aéroport pour nous mener jusqu’à Kunggar, où nous resterons quelques jours, le temps de nous habituer à l’air raréfié. Ne vous étonnez pas : nous serons escortés par un représentant du peuple chinois qui nous vantera certainement les mérites de la colonisation. N’y accordez pas trop d’importance, cela fait partie du folklore. Les Chinois ont à cœur de montrer aux Occidentaux que, grâce à son grand frère, le Tibet triomphera de l’épreuve qu’il traverse actuellement. De toute manière, ce n’est pas le sujet de votre voyage. Pour les Chinois, nous sommes des historiens qui désirent faire une étude sur les temples tibétains, et nous ne nous préoccupons aucunement de politique. M. Falcon nous a déjà obtenu toutes les autorisations et tous les laissez-passer nécessaires.
Après douze heures de vol, auxquelles il fallut ajouter les six heures de décalage horaire, ils arrivèrent à Lhassa, capitale de la nouvelle province chinoise du Tibet. Kevin et Alexandra eurent l’impression de débarquer sur une autre planète. Les quelques reportages qu’ils avaient pu voir à la télévision ne traduisaient pas le bouillonnement de la cité, où les autochtones étaient débordés par une multitude de Chinois affairés et pressés. Une activité intense régnait en ville, qui ressemblait à une gigantesque fourmilière. Des panneaux aux idéogrammes incompréhensibles fleurissaient dans les rues. Un vacarme assourdissant, fait de bruits de moteurs, de cris, d’appels, agressa les arrivants lorsqu’ils quittèrent l’aéroport, un peu désemparés. Des odeurs pestilentielles assaillaient les narines, trahissant la pollution dont souffrait cette cité autrefois si belle. Le grand temple, réfugié sur sa proéminence rocheuse comme sur une île, paraissait flotter au-dessus de la ville, tel un rêve inaccessible.
Les trois voyageurs n’eurent pas trop de difficultés à récupérer leurs bagages. Apparemment, les autorisations obtenues par Paul Falcon impressionnaient les autorités locales. Un officier, après avoir examiné leurs passeports, se chargea lui-même de les accompagner jusqu’au terminal de récupération en leur expliquant que leur guide les attendait déjà. C’était une jeune Chinoise aux longs cheveux noirs, qui s’inclina devant les voyageurs avec respect.
– Mon nom est Li-Hou, dit-elle avec un grand sourire. C’est un grand honneur pour moi de vous servir. Nous avons été avertis de votre visite par notre ambassade en France. Nous avons mis une voiture à votre disposition. Afin de vous reposer de votre voyage, une chambre a été retenue pour vous à l’Hôtel du Peuple. C’est confortable, vous verrez.
Un peu plus tard, Kevin et Alexandra étaient installés dans une pièce qui devait certainement être considérée comme luxueuse par les Chinois, mais qui ne donna guère satisfaction à l’Américain.
– Que diable suis-je venu faire dans cette galère ? grommelait-il en français. Je me demande comment est la nourriture. Infecte et bourrée de microbes, j’imagine.
Alexandra s’amusait de son désarroi.
– Cesse de te plaindre ! Tout est pris en charge. C’est une expérience extraordinaire de visiter ce pays merveilleux.
– Je m’en serais passé. Je n’aime pas que l’on dirige ainsi ma vie. J’ai l’impression de participer à un voyage organisé dont je ne connais pas la destination finale. Je ne sais même pas si j’en sortirai vivant.
– Stop ! Je suis crevée et j’ai envie de dormir. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, les dix heures du soir qu’indique ta montre correspondent ici à quatre heures du matin. Li-Hou a dit qu’elle nous réveillerait vers sept heures. Cela nous laisse à peine trois heures de sommeil.
– C’est bien ce que je disais ! Quelle galère !
Le lendemain, ni l’un ni l’autre n’étaient très frais lorsque la jolie Chinoise vint frapper à leur porte. Après une douche froide (la chaudière était en panne), ils retrouvèrent Tcheng Lin Piao pour un petit déjeuner surprenant à base de rations de survie. Plus tard, ils prirent place dans le 4 x 4 de fabrication chinoise loué à leur intention. Li-Hou se mit au volant.
– Nous allons d’abord nous rendre à Kunggar. Ce n’est pas très loin, à peine une soixantaine de kilomètres. Mais la route est en mauvais état. Bientôt, elle sera très praticable.
Comme l’avait prédit M. Tcheng, la jeune femme était intarissable sur les avantages apportés par la Chine au petit frère tibétain. D’ailleurs, le Tibet avait toujours fait partie de la Chine. Il était normal qu’il revienne dans le sein de la République mère après des années d’erreurs. Les Occidentaux avaient tendance à croire que les Chinois maltraitaient les Tibétains. Rien n’était plus faux. Ils leur apportaient les bienfaits de la civilisation.
Son bavardage convaincu dura ainsi pendant les six heures nécessaires à rejoindre Kunggar. Par endroits, la route était obstruée par des congères que l’on s’employait à dégager à l’aide de pelles et d’une grande quantité de bras appartenant à des prisonniers de droit commun. Ce fut tout au moins ce qu’expliqua Li-Hou, mais les voyageurs devinèrent qu’il se trouvait parmi eux quelques opposants politiques. Des garde-chiourme armés de mitraillettes et de fouets encourageaient les plus récalcitrants.
– Ils sont plus utiles ici que dans une prison, commenta Li-Hou. En Occident, vous ne savez pas employer les prisonniers de manière efficace.
– Sommes-nous encore loin ? demanda Alexandra pour éviter d’évoquer les droits de l’homme.
– Si tout va bien, nous arriverons dans deux ou trois heures.
Par moments, il fallait franchir des torrents à gué, les crues d’automne ayant emporté la route. Mais, si son confort, tout comme l’Hôtel du Peuple, laissait à désirer, le 4 x 4 chinois se montrait très résistant. Les amortisseurs, en particulier. Les reins en compote, Kevin et Alexandra parvinrent enfin à Kunggar, petite localité de quelques milliers d’habitants, située dans un élargissement de la plaine montagnarde, dominée par les massifs impressionnants de l’Himalaya. Un blizzard glacial et coupant s’engouffrait dans la vallée.
Les maisons nouvellement construites, en béton gris sombre, et ressemblant à des blockhaus, chassaient les anciennes demeures tibétaines en pierre ornées de sculptures. Kevin et Alexandra n’avaient aucune envie de prendre racine dans ce lieu désespérant. Ils insistèrent pour visiter le temple local. Malgré sa fatigue, Li-Hou n’éleva aucune objection. C’est à cet endroit que les attendait le sherpa. Le 4x4 quitta l’axe principal pour emprunter un chemin cahoteux menant en direction d’un plateau balayé par les vents, à quelques kilomètres. Il faisait presque nuit lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines d’un temple bouddhiste vieux de plus de dix siècles. Un petit hameau le jouxtait, composé d’une demi-douzaine de masures de pierre dont s’échappaient d’épaisses volutes de fumée.
Ils descendirent du véhicule. Contrairement à ce qu’elle avait redouté, Alexandra ne souffrait guère du froid. L’entraînement intensif se révélait efficace. Li-Hou, frigorifiée, resta pelotonnée dans la voiture afin de se protéger du blizzard. Ils n’avaient pas fait quelques pas qu’une dizaine de gamins curieux vinrent les entourer, en leur tirant la langue pour les saluer, à la mode tibétaine. Un homme trapu, dont les yeux n’étaient que deux fentes noires, s’inclina devant eux.
– Voici notre guide, le sherpa Leki, le présenta Tcheng Lin Piao.
Pour habituer les voyageurs à l’altitude, Leki ordonna que l’on patientât quatre jours à Kunggar. Afin de donner le change, ils en profitèrent pour visiter les temples des environs, au grand dam de Li-Hou qui estimait que ces vieux tas de pierres n’offraient aucun intérêt. Elle ne se sentait guère à l’aise avec ces étrangers qui parlaient peu et ne s’intéressaient pas à ce qu’elle disait. Des historiens ! Bah, il y en avait aussi en Chine, et il fallait de tout pour faire un monde.
Quatre jours plus tard, le véhicule se remit en route vers l’orient. Il fallut plusieurs jours pour atteindre la petite ville de Bomi, située au nord de la frontière séparant l’Inde et la Chine.
Li-Hou s’était montrée réticente. Bien sûr, les laissez-passer qu’ils possédaient leur permettaient une grande autonomie, mais elle avait fait remarquer que les militaires n’aimaient pas trop que l’on s’aventurât dans cette région sensible. M. Tcheng s’était mis en colère, affirmant qu’il avait toutes les autorisations. Impressionnée par son autorité naturelle, Li-Hou avait baissé pavillon.
À Bomi, on dormit dans un temple transformé en auberge de fortune. Les moines avaient été chassés et le bâtiment abritait les voyageurs en provenance de Chine. Depuis leur départ de Lhassa, Kevin et Alexandra avaient renoncé à jouir d’un peu d’intimité. Mais les cinq cents kilomètres qu’ils venaient de parcourir depuis la capitale resteraient à jamais gravés dans leur mémoire. Il avait fallu près de huit jours pour arriver à Bomi. Mai était un mois magique, où les vallées élevées se couvraient de fleurs, qui constituaient comme des mers de couleur jaune, pourpre ou blanche. Un soleil radieux inondait les plaines élevées, dont l’horizon se noyait dans un ciel d’un bleu intense, lumineux.
Alexandra et Kevin notèrent le nombre de patrouilles qui arpentaient les rues de la petite cité. On n’était pas loin de la frontière litigieuse avec l’Inde. Ils durent subir un interrogatoire en règle du commandant de la garnison, un bonhomme petit et sec, au visage de fouine, qui ne cachait pas son hostilité aux deux Occidentaux, affirmant d’une voix aigre qu’il trouvait bizarre leur idée de se rendre à Pemako. Il vérifia par trois fois la validité des laissez-passer que lui fournit M. Tcheng. Ayant obtenu plusieurs confirmations auprès de Pékin, il se résigna enfin à les laisser partir.
Le second soir, tous étaient réunis dans le dortoir qu’on leur avait attribué.
– Les légendes affirment que Pemako n’appartient pas à ce monde ! déclara Leki. Elles disent aussi que les habitants ne portent pas de vêtements, mais de grandes feuilles lumineuses.
Il parlait en tibétain pour ne pas être compris de Li-Hou. Tcheng Lin Piao traduisait en français pour Kevin et Alexandra. Malgré l’autorisation donnée par le petit commandant de la garnison, la jeune Chinoise se posait beaucoup de questions. M. Tcheng ne lui avait pas révélé leur destination exacte, et elle s’était étonnée lorsque le sherpa avait recruté une dizaine de porteurs tibétains. Elle avait signalé que l’on n’aurait pas besoin d’une équipe aussi importante pour se rendre dans les quelques temples qu’abritait la région. Tcheng Lin Piao lui avait répondu qu’il valait mieux se montrer prévoyant, parce que les porteurs avaient souvent tendance à s’enfuir sans prévenir. Il n’avait sans doute pas convaincu Li-Hou, mais elle n’avait pas osé remettre en question la décision de son compatriote, qui bénéficiait apparemment d’appuis élevés.
– J’ai parlé avec les habitants, poursuivit Leki. Ils disent que cette année, personne n’a pu franchir le col de Gabalung.
Li-Hou ne parlait peut-être pas le tibétain, mais elle comprenait les noms propres. Elle s’écarta du groupe quelques instants, puis revint en brandissant une carte sous le nez de M. Tcheng.
– Vous avez bien parlé de Gabalung ?
– Oui.
– J’ai regardé. Il n’y a pas de temple dans cette direction.
– Vous vous trompez, il y a celui de Pemako ! répondit Tcheng Lin Piao. La jeune femme blêmit.
– Vous voulez vous rendre à Pemako ? Mais c’est beaucoup plus loin. Et puis, c’est extrêmement dangereux ! Pemako est situé en territoire interdit. Vous n’avez pas les autorisations pour aller jusque-là.
– Je les ai, rassurez-vous !
Li-Hou regarda autour d’elle d’un air affolé.
– Je ne veux pas aller là-bas. C’est un lieu maudit. On dit que des démons dévorent ceux qui s’aventurent sur leur territoire.
– C’est une légende. La vérité, c’est que le chemin pour y parvenir est très dangereux, et que nombre de voyageurs y ont laissé la vie.
– Je n’irai pas à Pemako.
– Si vous préférez rester à Bomi en compagnie du petit commandant, je ne vous oblige pas à nous suivre. J’ai été contraint d’accepter votre présence, mais je peux très bien m’en passer.
– Je dois vous accompagner.
– Alors, cessez de vous plaindre ! répliqua sèchement M. Tcheng. Vaincue, Li-Hou se tut.
– Mais comment ferons-nous pour passer ? demanda Kevin. Leki a dit que le col était infranchissable.
– Rassurez-vous, nous passerons, répondit le sherpa avec un grand sourire. Mais il faudra nous montrer prudents : avec la fonte des neiges, les risques d’avalanche sont plus importants.