31
Le Périgord, près de Sarlat…
Abasourdie, Alexandra contempla la campagne périgourdine.
– Kevin, tu crois qu’on est devenus fous ? demanda-t-elle, inquiète.
Il la prit dans ses bras.
– Non ! Il y a certainement une explication. M. Tcheng a trouvé le moyen de nous rapatrier dans la nuit, pendant que nous dormions.
– Sans que nous en ayons conscience ? Tu plaisantes ?
– Nous étions extrêmement fatigués hier soir. Je suppose qu’ils nous ont drogués.
– Pourquoi nous auraient-ils drogués ? Ça n’a aucun sens. Nous étions parfaitement d’accord pour repartir. Et puis, par quel moyen nous ont-ils ramenés jusqu’ici, depuis le Tibet ?
Kevin se gratta le menton, perplexe.
– Je ne sais pas… un avion, sans doute.
– C’est impossible. Le Tibet est à des milliers de kilomètres. Même un avion de ligne mettrait presque une journée, sans compter les escales. L’aéroport le plus proche est à Bordeaux ou à Périgueux. Et je n’ai jamais entendu parler de liaisons directes avec le temple de Pemako.
– Nous avons peut-être dormi plus longtemps que nous le croyons. Il consulta sa montre. Il ne s’était écoulé qu’une nuit.
– C’est incroyable. Il est onze heures du matin. Nous sommes allés nous coucher vers vingt-deux heures, heure du Tibet, c’est-à-dire seize heures en France. Cela veut dire qu’ils disposaient de dix-neuf heures pour nous ramener de Pemako. Ils ont dû utiliser un jet privé.
– En traversant le Tibet, la Chine, l’Inde, et tous les pays de ces régions, sans être le moins du monde inquiétés par les forces aériennes ? Il faut des autorisations, cela prend du temps.
– Ils avaient peut-être prévu cette opération.
– Cela suppose une logistique considérable. À moins qu’ils n’aient utilisé un autre moyen.
– Comme quoi ?
– Je ne sais pas. Une soucoupe volante, ou un truc dans ce genre.
– Et ils l’auraient fait atterrir ici, près de chez toi ?
– Pourquoi pas ?
– Ce type d’engin ne passe pas inaperçu.
– Ils ont pu atterrir en pleine nuit. Ils possèdent sans doute un système qui les rend indétectables par les radars. Nous fabriquons bien des avions furtifs. Et puis, cela expliquerait pourquoi ils nous ont drogués. Ils ne voulaient pas que nous découvrions leur vaisseau.
– Tu penses donc que les Falcon pourraient vraiment être des extraterrestres ?
– Cela expliquerait la vision que nous avons eue il y a trois mille ans, à Pemako.
– J’ai un peu de mal à le croire, grommela Kevin. J’ai approché les Falcon de près. Ils n’ont pas l’air de débarquer de Mars. Ce sont des êtres humains, comme toi et moi.
– C’est peut-être une apparence. Il y a de fortes chances pour que la vie existe ailleurs que sur Terre.
– Mais il est peu probable qu’elle ait évolué parallèlement sur deux planètes pour aboutir simultanément à l’être humain. L’homo sapiens est apparu il y a environ quarante mille ans, et les premières cellules remontent à trois milliards six cents millions d’années. Le rapport de temps est ridiculement faible. Et si l’on ne s’intéresse qu’à la période historique, il est encore plus réduit.
– Pourtant, de nombreux faits restent sans réponses. Roswell, par exemple.
– Je connais l’histoire de Roswell. En 1947, l’armée américaine aurait récupéré les restes d’un ovni et les cadavres de petits humanoïdes à peau grise. Officiellement, elle a toujours prétendu qu’il s’agissait des restes d’un ballon sonde, ce qui fut démenti bien plus tard par les militaires chargés de l’enquête. D’après la loi, on aurait dû avoir accès au dossier en 1997, mais il n’y a jamais eu de suite, malgré la médiatisation spectaculaire du sujet il y a quelques années. Aujourd’hui, on ne sait rien de plus.
– Roswell n’est pas un cas isolé. Les apparitions d’ovnis existent depuis longtemps. J’ai lu un livre qui faisait le point sur le phénomène. Attends, je dois encore l’avoir !
Elle fouina dans sa bibliothèque et en revint avec un ouvrage qu’elle compulsa rapidement.
– Voilà ! Il y a eu plusieurs cas. Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien signale qu’en l’an 100 avant J. -C., en Italie, un « bouclier ardent traversa le ciel d’est en ouest, au coucher du soleil, en lançant des étincelles ». Au Japon, le chambellan Hixedano-Dare rapporte qu’à l’automne 692, « on vit dans la nuit les planètes Mars et Jupiter se rapprocher l’une de l’autre quatre fois de suite, resplendissant et s’éteignant alternativement ». En 1608, on signale un combat de monstres volants entre Marseille et Nice. Apeurés, les habitants tirent huit cents coups de canon, qui provoquent une pluie de sang. À la même époque, on repère un autre combat au-dessus de Martigues. En 1897, les États-Unis sont parcourus par des cigares volants. Des habitants racontent même avoir rencontré leurs occupants, qui ressemblaient à des êtres humains. Et je ne te parle pas de tous ces gens qui prétendent avoir été enlevés pour subir des expériences, et qui confirment leurs dires, même sous hypnose.
– Monsieur Tcheng a dit que les Falcon étaient des terriens « comme toi et moi ».
– Est-ce qu’il nous a dit la vérité ?
Par acquit de conscience, ils écoutèrent les informations. Mais à aucun moment on n’évoqua le passage d’un ovni pendant la nuit. Kevin soupira.
– Tout de même, j’aurais bien aimé saluer monsieur Tcheng. Je suis sûr qu’il en savait plus qu’il ne voulait le dire.
– Ne lui en veux pas. Il avait des instructions de la part de Falcon. Oh, regarde !
Elle désignait, sur la table, le manuscrit offert par Tsenring.
– Je vais prendre contact avec le professeur Louis Charpentier. Il devrait nous aider à traduire le manuscrit.
Le vieil orientaliste, ravi de l’appel de la jeune femme, promit de passer le lendemain. Alexandra en profita pour faire visiter les lieux à Kevin. Taillée dans le calcaire blond de la région, la maison était construite sur le flanc d’une colline et dominait la vallée de la Dordogne. Le toit de lauze caractéristique s’ornait de poteries représentant des personnages. Dans un angle, un pigeonnier à colombage donnait à la demeure une allure de manoir. Au fond de la grande pièce principale se dressait une cheminée imposante, dont le foyer était si vaste que l’on y avait installé des bancs. Une longue table de chêne lui faisait face.
– Quand j’étais petite, il y avait encore beaucoup de monde ici. Mais aujourd’hui, je suis la seule à y habiter régulièrement. Et encore, cela fait deux ans que je n’y suis pas venue.
Kevin comprit qu’elle était heureuse de se retrouver là après les épreuves traversées, et surtout ce retour mystérieux. La maison constituait pour elle un havre de paix et de sécurité. Sans doute les Falcon le savaient-ils. Il aurait aimé les remercier pour cette attention délicate.
Au loin, sur un éperon rocheux, se dressait un château.
– Il y en a beaucoup dans la région, commenta Alexandra. La légende prétend que, lorsque le Bon Dieu a distribué les châteaux sur la France, le sac qui les contenait s’est crevé au-dessus de la Dordogne. C’est pourquoi ils sont plus nombreux ici qu’ailleurs.
– Je pensais que tu ne croyais pas en Dieu, ironisa-t-il.
– Pour une histoire comme celle-là, je fais une exception. Après avoir pris une douche, ils se rendirent à Sarlat dans la voiture hors d’âge qu’Alexandra gardait sur place. Là, elle fit provision de confits, de foie gras, de sauternes et d’autres grands crus bordelais afin de faire découvrir à son méfiant Américain les charmes de la cuisine périgourdine.
Le soir, elle prépara un repas qu’elle servit sur la terrasse, depuis laquelle on jouissait d’une vue imprenable sur la vallée réchauffée par le soleil. Le fleuve coulait nonchalamment en contrebas, bordé de riches demeures datant des siècles passés. Alexandra était encore plus enthousiaste qu’à l’accoutumée.
Prenant la main de Kevin, elle déclama :
– « C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne ! « Écoutez, les Gascons, c’est toute la Gascogne ! » « Edmond Rostand, dans Cyrano de Bergerac, précisa-t-elle. La plus belle pièce de théâtre que je connaisse. Kevin lui sourit, mais ne fit aucun commentaire.
– Qu’y a-t-il ? Tu n’es pas heureux d’être ici ?
– Si, bien sûr.
Il la serra contre lui.
– Je me demande comment tu fais.
– Comment je fais quoi ?
– Pour rester aussi détendue. Nous sommes revenus du Tibet par un moyen inconnu, en un temps record qui défie toutes les lois de la logique, nous avons vécu plusieurs retours dans des vies antérieures, nous avons appris que les Falcon étaient probablement immortels, et rien de tout cela ne semble te perturber…
Elle haussa les épaules.
– Pourquoi le serais-je ? Nous sommes nous aussi immortels, d’une certaine manière. Sans doute les Falcon sont-ils parvenus à maîtriser le phénomène de la mort. Compte tenu des pouvoirs dont ils paraissent dotés, cela ne m’étonne pas vraiment. Quant au reste, nous finirons bien par connaître la vérité.
– La vérité, c’est la menace que je représente. Je ne peux l’oublier, et j’aimerais savoir de quoi il s’agit.
– Le manuscrit nous en apprendra peut-être plus.
Louis Charpentier faillit tomber en syncope lorsqu’il découvrit le livre. C’était un vieillard qui portait avec coquetterie une barbe abondante d’un blanc immaculé et des costumes de couleurs différentes, toutes vives, suivant l’influence des astres, fantaisie qu’il avait rapportée de ses nombreux voyages en Chine. Passionné par tout ce qui concernait l’Extrême-Orient, il en avait étudié plusieurs langues, parlait couramment le tibétain, le mandarin, le sanscrit et connaissait les écritures disparues.
– Où as-tu trouvé cela ? demanda-t-il en feuilletant fébrilement les pages de papyrus.
– Dans un temple tibétain.
– Ne te moque pas de moi !
– Je vous jure que c’est la vérité, professeur. Un lama me l’a confié.
– Mais l’existence de ce livre est tout simplement impossible. Le support est le papyrus, plante qu’on ne trouvait qu’en Égypte, et certainement pas au Tibet. Ensuite, il est rédigé dans une langue inconnue.
– Inconnue ?
– Ou bien, elle n’a pas encore été répertoriée. Oui, oui… ce n’est pas impossible.
Le vieil homme examina plus attentivement les signes.
– Cela ressemble à du sanscrit. Peut-être que…
Il lui fallut trois jours pour déchiffrer l’écriture du manuscrit. Enfin, au matin du quatrième jour, il débarqua triomphalement chez Alexandra en brandissant des liasses de feuillets griffonnés.
– Il s’agit bien d’une langue inspirée du sanscrit, déclara-t-il. Le récit évoque un voyage réalisé par un dieu venu d’une lointaine vallée sacrée. On y raconte ses exploits, comment il a fait naître deux créatures gigantesques qui crachaient du feu pour combattre des hordes féroces, comment il a triomphé de perfides sorcières, ainsi que l’enseignement spirituel qu’il a prodigué aux shamans, auxquels il a révélé l’existence d’une porte sacrée ouvrant sur le séjour des dieux. On parle aussi de son épouse, une femme d’une beauté extraordinaire, qui est assimilée à la déesse Vajravarahi, divinité de la sagesse. On dit également que les prêtres bon ont construit un premier temple face à la montagne sacrée, là où se trouverait ce qui est décrit comme une « Porte divine ». Je ne vois pas de quoi ils veulent parler.
Le vieil homme releva le nez et ajouta :
– Malheureusement, je doute que tout ceci soit vrai.
– Pourquoi ?
– Le fait que ce manuscrit soit rédigé sur du papyrus tendrait à prouver que le dieu en question serait un voyageur venu du Nil. Mais il est très peu probable que des Égyptiens se soient rendus au Tibet.
– Pourtant, on a retrouvé des traces de soie dans une momie de la vingt-cinquième dynastie, hasarda Alexandra.
– Il s’agit sans doute d’une erreur d’analyse. Il n’a jamais existé de contacts entre la Chine et l’Égypte antique. Tout cela n’est pas sérieux.
La jeune femme renonça à discuter avec son vieil ami. Comment pouvait-elle lui raconter qu’elle avait elle-même, plus de trois mille ans auparavant, réalisé ce voyage qu’il prétendait impossible ? Elle échangea un clin d’œil complice avec Kevin et répondit :
– Vous avez raison. Ce document est sans doute un faux.
Le vieil homme hocha la tête.
– Un faux remarquable, en tout cas. Destiné à égarer les chercheurs. Mais il en faut plus pour piéger un vieux renard comme moi, ajouta-t-il avec un sourire espiègle.
Après le départ du professeur, Kevin soupira :
– Son attitude est révélatrice. Quels que soient les secrets que nous découvrirons, nous ne serons jamais pris au sérieux par les historiens. Même avec des preuves comme ce manuscrit.
– Il n’a même pas jugé nécessaire de le faire analyser.
– Je me demande pourquoi on nous a donné ce livre.
– Les Falcon voulaient sans doute nous apporter un élément concret confirmant que nos régressions correspondent à une réalité passée.
– Une preuve formelle… Finalement, nous aurions peut-être intérêt à faire analyser ce livre. Parce que, s’il s’agit vraiment d’un faux… cela voudrait dire que tout ce que nous avons vécu n’est que le fruit d’une monstrueuse machination. Il restera à en comprendre la raison.
– Nous le porterons à Bordeaux dès demain. Ensuite, nous prendrons quelques jours de vacances. Si toutefois nos anges gardiens nous en laissent le temps.
Les vacances durèrent trois jours. Au matin du quatrième, le facteur leur apporta une lettre signée de la croix Ankh dont le texte disait :
« La porte divine de Pemako n’est pas unique. Il existe, dans la petite ville de Cahersiveen, en Irlande, un monastère étonnant dédié à saint Brendan. Il vous attend. »