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De retour à New York, deux jours plus tard, ils rendirent visite à William. Celui-ci se plaignit que l’enquête sur la mort d’Eddy piétinait. Kevin lui exposa le but de leur visite.

– Vous nous avez dit que l’hypothèse qu’il ait pu exister une civilisation technologiquement avancée reposait sur des « bizarreries de l’Histoire ». Pourriez-vous nous en dire plus ?

– Je ne suis pas vraiment qualifié pour vous répondre, mais je crois qu’il s’agit de cartes marines. Certaines comportent des éléments qui ne pouvaient pas y figurer à l’époque où elles ont été réalisées. Je n’en sais pas plus. Je crois qu’elles ont été établies par un marin du nom de Piri quelque chose !

– Piri Re’is ! s’exclama Alexandra. Mais oui, bien sûr ! J’ai entendu parler d’un livre qui décrit ces cartes. Nous le trouverons sûrement à la Grande Bibliothèque.

– Tenez-moi au courant !

– Bien sûr.

– Piri Re’is était sans doute le fils d’un renégat d’origine grecque, expliqua Alexandra tandis qu’ils se rendaient à la Grande Bibliothèque. Il écumait la Méditerranée pour le compte de la Sublime Porte, c’est-à-dire du sultan de Constantinople. Mais c’était aussi un homme cultivé et raffiné, ce qui explique qu’il ait écrit ce livre, le Bahriye. En 1551, il est nommé commandant en chef de la flotte d’Égypte. Malheureusement pour lui, à la suite d’une campagne dans le golfe Persique, il est victime d’une cabale et Soliman le fait décapiter en 1554.

– Tu es une véritable encyclopédie sur pattes, dit Kevin, amusé.

– J’ai une bonne mémoire, c’est tout. Il la contempla avec des yeux brillants.

– Tu sais que j’ai soudain une grosse envie de lire, ajouta-t-il en glissant sa main sur la jambe de la jeune femme.

Alexandra le repoussa en riant.

– Eh bien, tu liras plus tard ; pour l’instant, nous avons du travail.

– Plus tard, d’accord. Mais… plusieurs chapitres.

Il ne fut guère facile de trouver l’ouvrage en question. Alexandra ne se souvenait plus du nom de l’auteur, et ils durent fouiller des dizaines d’étagères avant de le dénicher. Le livre datait de 1966 et s’intitulait : Les Cartes des Anciens Rois des Mers, ou Preuves de l’existence d’une civilisation avancée à l’époque glaciaire. Signé d’un universitaire américain, le professeur Charles P. Hapgood, il comportait également un avant-propos écrit par Paul-Émile Victor.

Intrigués, ils s’installèrent à une table et commencèrent à l’étudier. Au bout de quelques pages, Alexandra renonça devant la complexité des analyses, projections, trigonométrie sphérique, méthode des douze vents et autres système de calculs rébarbatifs développés dans l’ouvrage. En revanche, Kevin, depuis toujours passionné par la mer, se plongea dans sa lecture avec intérêt, renonçant même à déjeuner, et émaillant ses découvertes de commentaires brefs, mais éloquents :

– Purée, mais c’est pas croyable !

– C’est dingue, ce truc ! qui lui valurent des regards noirs de la part des autres usagers. Ils finirent par emprunter le livre et revinrent à l’appartement. À peine arrivé, Kevin reprit sa lecture. Lorsqu’il eut terminé, il faisait nuit. Il leva vers Alexandra des yeux rougis par la fatigue et déclara :

– Ce bouquin est une véritable bombe. Il remet en cause toute l’histoire de l’Humanité, et surtout les belles certitudes de certains historiens un peu coincés. Je vais essayer de te le résumer.

« En 1929, on a retrouvé, dans l’ancien palais impérial de Constantinople, une carte établie en 1513 par un certain Piri Ibn Haji Memmed. Il était Re’is, c’est-à-dire amiral de la flotte turque. C’est pourquoi on le connaît sous le nom de Piri Re’is. Cette carte, qui représente une partie du monde, est aujourd’hui exposée au musée Topkapi Sarayi d’Istanbul, nouveau nom de Constantinople.

« Ce Piri Re’is a écrit un ouvrage sur la navigation en Méditerranée, qu’il a appelé le Bahriye. Il contient plus de deux cents cartes. Apparemment, rien d’extraordinaire. À quelques détails près : sur la carte du monde établie en 1513 sont représentés des éléments qui ne devraient pas y figurer, pour la simple raison qu’ils n’étaient pas encore découverts à l’époque. Ainsi, la grande île de Marajo, située à l’embouchure de l’Amazone, y apparaît, alors qu’elle n’a été officiellement explorée qu’en 1543. Or, sa latitude et sa longitude sont correctes. Quand tu sais qu’à cette époque, on ne savait pas calculer la longitude avec précision, cela laisse rêveur. Autre exemple : les Falklands y figurent, avec une erreur de longitude de 5°, alors qu’elles furent découvertes par John Davis en 1592, soit quatre-vingts ans après la réalisation de la carte. Mais il y a plus surprenant : les Andes et l’Antarctique y sont représentés, avec des particularités étonnantes. La côte de l’Antarctique de cette carte de 1513 correspond avec une précision stupéfiante à la Terre de la Reine Maud. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Paul-Émile Victor a écrit l’avant-propos. Certains ont avancé que cette carte était fausse, et qu’il était facile de « retrouver » en 1929 une carte datant soi-disant du début du XVIe siècle. Mais elle a été authentifiée, et surtout, comment une fausse carte aurait-elle pu comporter un dessin aussi précis de la côte de l’Antarctique avant la reconnaissance qu’en a effectuée Paul-Émile Victor entre 1949 et 1951 ?

« Piri Re’is affirme qu’il a établi ces cartes à partir de celle réalisée par Christophe Colomb lors de ses voyages aux Caraïbes, mais aussi à partir de cartes plus anciennes, notamment des portulans datant du Moyen Âge, ou remontant à l’époque d’Alexandre. La carte de Piri Re’is comporte nombre d’erreurs grossières, ce qui prouve qu’il l’a constituée à partir de fragments dont les échelles et les systèmes d’orientation étaient certainement différents les uns des autres. Ainsi, l’Amazone y est représentée deux fois. Certaines parties de la côte orientale de l’Amérique du Sud ont disparu. Mais il ne fait aucun doute qu’il a dû utiliser des éléments très anciens.

« L’ouvrage explique également que cette carte n’est pas unique. D’autres géographes ont établi des documents surprenants au Moyen Âge. Ainsi, le portulan de Dulcert ressemble à une carte actuelle ; celle d’Oronteus Finaeus représente l’Antarctique avec une précision remarquable… et débarrassé de ses glaces. Cela signifierait que le modèle daterait d’au moins six mille ans, ce qui est pour le moins inattendu ! Mais là, nouveau mystère : on n’a pu établir des cartes aussi rigoureuses qu’en connaissant la trigonométrie sphérique. Or, officiellement, elle n’a été inventée qu’au IIe siècle avant J. -C., par le savant grec Hipparque !

« Cela suppose donc l’existence d’un peuple de marins chevronnés bien avant les plus anciennes des civilisations connues. Cette hypothèse est loin d’être farfelue. Par exemple, sur la carte de Piri Re’is, seule la partie orientale de Cuba est représentée. La partie ouest n’existe pas. À la place ne figurent que quelques îles. Encore plus déconcertant : Piri Re’is a représenté une île à laquelle il ne donne pas de nom, et que le professeur Hapgood a désignée sous le n° 93. Les ports et les îlots qui l’entourent sont dessinés avec soin, ce qui prouve qu’il existait des informations précises sur elle.

– Où était-elle située ?

– Un peu au-dessus de l’Équateur, à l’ouest des îlots Saint-Pierre et Saint-Paul. Mais Piri Re’is n’est pas le seul à l’avoir indiquée. Un cartographe français, Philippe Buache, a présenté à l’Académie des Sciences, en 1737, une carte où elle figure. Son contour n’offre pas de ressemblance avec celui de Piri Re’is, mais, à, l’intérieur, on distingue des îlots, qui pourraient être les sommets de l’île ancienne après que celle-ci avait été engloutie sous les flots. Depuis, les îlots ont disparu à leur tour, ce qui explique que l’on n’en retrouve pas la trace.

– Cela correspond un peu à la légende de l’Atlantide.

– Exactement. Mais Buache n’évoque pas l’Atlantide. L’engouement pour ce mythe ne date que de la fin du XIe siècle. Au XVIIIe, le sujet n’intéressait pratiquement personne, et ce cartographe ne peut être accusé d’avoir voulu représenter une quelconque localisation de l’Atlantide. Il y a une troisième carte, qui date, elle, de 1510, et qui n’a apparemment aucun rapport avec celle de Piri Re’is, puisqu’elle a été constituée par le Portugais Josef Reine. (Tout ce qui précède est rigoureusement authentique.)

L’île mystérieuse y figure aussi, mais avec une taille plus importante. Hapgood suggère que les sources qui ont permis d’établir ces cartes datent de trois époques différentes. L’intérêt de celle de Philippe Buache est qu’elle représente en partie les profondeurs de l’océan Atlantique. Or, qui, en 1737, connaissait la bathymétrie ?

– C’est dingue, cette histoire ! souffla Alexandra.

– Je ne te le fais pas dire. Hapgood suggère que cette île 93 était peut-être le lieu d’origine d’une grande civilisation de marins qui ont exploré le monde entier, avec lequel ils ont entretenu des relations commerciales. Il dit : « La connaissance évidente de la longitude implique un peuple qui nous est inconnu, une nation de marins ayant des instruments capables de calculer la longitude dont les Grecs n’avaient même pas rêvé et, autant que nous le sachions, que les Phéniciens ne possédaient pas non plus. »

– Qu’est-ce que tu en conclus ? Que l’Atlantide a réellement existé ?

– L’Atlantide, je n’en sais rien. Mais cette hypothèse confirmerait les craintes de William Sheridan : il est possible que, dans une vie antérieure, il y a plusieurs milliers d’années, j’ai appartenu à un peuple disposant d’une technologie relativement avancée. Je détiens dans ma mémoire profonde une partie de ses connaissances ; les Mutants le savent et souhaiteraient les récupérer. Cela expliquerait pourquoi ils m’amènent tout doucement à réveiller cette mémoire.

– Que pouvons-nous faire ?

– Je n’ai pas l’intention d’attendre une nouvelle lettre Ankh de leur part. Il faut les prendre de vitesse. Je suis sûr que nous pouvons en apprendre plus à Istanbul. Le nom de Piri Re’is éveille en moi quelque chose de familier.

Il referma le livre, marqua un court silence, et ajouta :

– Et puis, il y a un autre élément surprenant : la localisation de cette île 93 correspond apparemment à l’île des Merveilles de Brendan.