16

Troisième voyage : le secret des Templiers.

Ils étaient toujours assis sur le banc de pierre. Mais celui-ci n’était plus recouvert de mousse et se trouvait dans une petite pièce attenante à la chapelle, là où ils savaient que personne ne viendrait les déranger à cette heure de la journée, ils prenaient un très gros risque, car le commandeur, Pierre Etienne de Villeneuve, n’admettait pas la présence des femmes à l’intérieur de la commanderie. Mais Hugues de Molines n’appartenait pas à l’Ordre du Temple. Même s’il admirait les Frères chevaliers et s’il avait souhaité mettre sa vie et sa connaissance de la mer à leur service, il n’avait jamais pu se résoudre à revêtir l’habit blanc à croix rouge des moines combattants. Il aimait trop la compagnie des femmes.

Il n’avait jamais fait preuve de fidélité envers aucune, jusqu’au moment où il avait rencontré Isabelle, quelques mois plus tôt, à l’occasion d’un repas offert par le baron de Tonnay. Celui-ci, qui avait participé autrefois à la dernière croisade, avait convié le commandeur et ses plus proches conseillers, dont Hugues faisait partie, bien qu’il ne fût pas chevalier. Une demoiselle à la longue chevelure brune était assise non loin du baron, qui la présenta comme sa fille. Subjugué par sa beauté, Hugues avait manœuvré pour se rapprocher d’elle.

Cette soirée restait à jamais gravée dans la mémoire d’Isabelle. Pendant des heures, elle avait écouté le jeune homme lui conter ses aventures. Un élément pourtant la troublait.

– C’est curieux, je croyais que les Templiers n’acceptaient pas de laïcs à leurs côtés.

– Mon cas est particulier, belle damoiselle. Dans les dernières batailles qui nous opposèrent aux Sarrasins après la chute de Saint-Jean-d’Acre, je combattais au côté du Frère Pierre Etienne de Villeneuve.

– Vous revenez de Terre sainte ? Vous semblez bien jeune pour cela. Saint-Jean-d’Acre est tombée voici seize ans.

– Si fait, mais les combats se sont encore poursuivis pendant quelques années, un peu partout en Méditerranée. Je suis le cadet d’une famille poitevine modeste mais de bonne noblesse. Mon père m’avait placé chez l’amiral de la flotte templière qui tenait encore Acre. J’avais dix ans à l’époque, et je ne participais pas aux batailles.

– On dit qu’il s’est produit là-bas de grands massacres.

– Malgré leur courage, les Frères n’ont pu résister. À la vérité, ils ont été abandonnés. Il faut croire que la foi des souverains d’Europe est devenue bien tiède. J’ai grandi au côté des Chevaliers. Ils m’ont enseigné l’art du combat.

– Pourtant, vous n’êtes pas devenu chevalier vous-même ?

– Je ne me sentais pas la vocation. Je n’avais pas fait vœu de chasteté et de pauvreté. Je suis très vite devenu un rude combattant. Un jour, je me suis emparé d’un navire sarrasin à moi seul.

Elle éclata de rire.

– Vous plaisantez ! À vous seul ?

– Que les dents me tombent à l’instant si je vous mens, douce Isabelle. Nous étions en Égypte, ce pays étrange où les anciens dieux portent des têtes d’animaux. Mes maîtres tenaient encore quelques comptoirs grâce auxquels ils entretenaient commerce avec les populations locales. Mais les Sarrasins nous pourchassaient sans répit. C’était une guerre d’escarmouches impitoyable. Souvent, je m’approchais des territoires ennemis et je les espionnais. Savez-vous que je parle couramment le sarrasin ? Avec mes cheveux noirs et ma peau mate, les Infidèles ont cru plusieurs fois que j’étais l’un des leurs. Le Poitou fut autrefois pillé par les Maures, et peut-être compte-je des ancêtres parmi eux. Je connaissais parfaitement leurs coutumes. Une nuit, j’ai repéré une grosse felouque gardée par quatre hommes. Je me suis glissé à bord et je les ai tués. Puis j’ai manœuvré la felouque jusqu’au port chrétien. Mon maître a considéré qu’elle était prise de guerre, et m’a permis de la garder. Peu à peu, j’ai constitué un équipage, et j’ai capturé d’autres navires.

« Hélas, les Chevaliers ont dû abandonner leurs positions et revenir en terre chrétienne. Je les ai suivis. Avec eux, j’ai navigué le long des côtes de Méditerranée. Ils louaient mes services. À plusieurs reprises, nous avons affronté les Infidèles. C’est là que j’eus l’occasion, par deux fois, de sauver la vie de mon ami le commandeur. Si vous ne me croyez pas, demandez-le-lui.

– Mais je vous crois.

– C’était il y a cinq ans. Je possédais ma flotte personnelle, dérobée à l’ennemi. Elle comptait déjà trois vaisseaux taillés pour la navigation en haute mer. Je pensais que les Templiers allaient soutenir les Espagnols dans la reconquête de leur pays, mais ils ont préféré s’installer en France. Alors, j’ai commercé pour eux, avec l’Angleterre, les Flandres, le Portugal. C’est ainsi que j’ai appris les langues que l’on parle dans ces pays.

– C’est bien ce que l’on reproche aux Templiers. Ils entretiennent des relations avec les ennemis du royaume. On dit que le roi Philippe est courroucé contre eux. La rumeur prétend que vos maîtres se livreraient à des pratiques de méchante sorcellerie ramenées d’Orient. Certains affirment qu’ils adorent un dieu maudit du nom de Baphomet.

Hugues éclata d’un rire sonore.

– Tout cela n’est que mensonge. Je peux vous assurer sur ma vie et mon bonheur que les Frères sont de parfaits chrétiens et n’offensent en aucune manière le nom de Notre Seigneur Jésus. Mais ils sont aussi très riches, et ceci explique la jalousie dont ils sont victimes. On dit que le plus puissant des souverains est moins riche qu’eux. Pourtant, leurs règles leur interdisent de profiter de cette fortune. Vous seriez surprise de constater quelle vie simple est la leur, ils ont fait vœu de pauvreté et n’ont droit qu’à deux chemises, deux chausses, deux manteaux et une pelisse pour l’hiver. La nuit, ils dorment sur des paillasses, et non dans des lits confortables, ils observent des jeûnes très stricts, mangent à deux par écuelle, font maigre quatre fois par semaine.

Isabelle songea aux somptueux habits de l’évêque de La Rochelle et ne sut que répondre. Hugues poursuivit :

– Toutes les vilenies que l’on répand sur eux ne sont que calomnies et mensonges. Lorsque Saint-Jean-d’Acre tomba aux mains des Infidèles, les rois très chrétiens n’étaient plus là ; seuls les Chevaliers du Temple résistaient encore. Je les ai vus combattre. Ce sont de fiers guerriers, les plus nobles qu’on vit jamais. Voilà pourquoi je les admire et pourquoi je les sers de toute mon âme, belle damoiselle. Et je ne peux oublier les pays de lumière que j’ai traversés à leur côté.

Pendant des heures, il avait parlé de ces terres lointaines, brûlées par le soleil, des tempêtes soudaines et dangereuses dont il avait triomphé. Isabelle l’avait écouté, bouche bée, et déjà amoureuse, ils s’étaient promis de se revoir, et choisirent pour cela la pièce située derrière la chapelle de la commanderie.

Ce jour-là pourtant, leur cœur était triste. Quelques jours plus tôt, Hugues avait émis le désir d’épouser Isabelle. Elle avait accepté, mais il fallait le consentement de son père. La veille, il avait rencontré Guillaume de Tonnay, afin de faire sa demande. Le baron avait refusé, arguant que la noblesse de Hugues était de trop basse extraction, il avait avancé une autre raison.

– En dépit de l’estime que je vous porte, je ne peux allier ma fille avec un homme qui entretient des relations avec des individus soupçonnés des pires crimes contre Notre Seigneur.

– Mais les Chevaliers du Temple sont les meilleurs des chrétiens ! Tout ce que l’on colporte sur eux est faux !

Hugues avait tenté de fléchir le baron, mais celui-ci lui avait interdit de revoir Isabelle, qu’il désirait marier à un comte du Poitou, ami fidèle de Philippe le Quatrième. Aussi, malgré l’interdiction, Isabelle était venue rendre une dernière visite à Hugues.

– Mon bel et doux ami, je pars dans trois jours pour Poitiers, sur l’ordre de mon père, il reçoit demain celui qui doit devenir mon époux. Je sais à présent qui il est. il se nomme Guillaume de La Ferté-Montjoie. On dit de lui qu’il a plus de cinquante ans, et qu’il est méchant comme le Diable. Lorsque le roi Philippe fut accusé d’avoir fabriqué de la fausse monnaie, le peuple se révolta et le contraignit à se réfugier dans l’enceinte même du Temple. Ce fut La Ferté-Montjoie qui traqua les meneurs et les captura. On sait dans quelles tortures atroces il les fit périr.

– Et c’est à ce monstre que votre père vous destine ? Comment peut-il être aussi aveugle ?

– Il voit en ce mariage l’occasion de se rapprocher du roi.

– Nous ne pouvons laisser faire cela, Isabelle ! Nous allons fuir tous les deux.

– Je ne peux pas, Hugues. Mon père et La Ferté-Montjoie auraient alors un prétexte tout trouvé pour s’en prendre aux Chevaliers du Temple. Avec tout ce que l’on raconte sur eux, on prétend même qu’un procès pourrait leur être intenté. Et puis, ou irions-nous ?

Lorsque Hugues regarda partir Isabelle en cette fin d’après-midi du 10 octobre 1307, il eut l’impression que son cœur se déchirait. Il savait qu’il ne la reverrait jamais. Il savait aussi qu’elle agissait ainsi pour sauver ses amis, les Chevaliers du Temple.

Après son départ, il demanda à Pierre-Etienne de Villeneuve de lui accorder une audience. Le vieil homme l’accueillit avec un sourire.

– La demoiselle de Tonnay était-elle exacte au rendez-vous, mon fidèle ami ?

Hugues le regarda avec stupéfaction. Le chevalier poursuivit.

– À en croire ton visage attristé, je pourrais en douter, si je n’avais vu sa haquenée{2} repartir tout à l’heure.

– J’ignorais que vous aviez surpris notre secret, mon maître.

– Secret dont tous les frères sont parfumés, Hugues. Tu sais pourtant que la présence d’une femme en ces lieux est contraire à nos règles.

– Je…

Le vieux chevalier leva la main.

– Laissons cela ! Il faut croire qu’avec l’âge, je deviens plus indulgent. Et puis, tu n’appartiens pas à l’Ordre, même si tu lui es loyal. Je sais aussi d’où vient ta tristesse.

Hugues le regarda, étonné. Pierre-Etienne expliqua :

– Je me méfie de ce baron de Tonnay. L’amitié qu’il me témoigne sonne faux, et je sais qu’il se range parmi nos ennemis les plus zélés à nous anéantir. Je sais aussi qu’il t’a refusé la main de la douce Isabelle.

– Elle vient de me l’annoncer, mon maître. Je lui ai proposé de fuir avec moi. Et elle a refusé, afin de ne pas vous porter préjudice.

– Malgré sa jeunesse, et bien qu’elle soit une femme, donc marquée par le péché originel, cette jeune fille est dotée d’une sagesse que lui envieraient bien des hommes.

– Je l’aime, mon maître ! Je ne supporterai pas de la voir épouser ce Guillaume de La Ferté-Montjoie. On dit que c’est un homme cruel.

– En vérité, il l’est. Mais le devoir d’une fille est de se plier aux volontés de son père. Telle est la loi.

– Je le sais ! C’est pourquoi je vais partir.

– Partir ? Où veux-tu aller ?

– Combattre les Sarrasins en Espagne. Là-bas, Dieu me sera sans doute miséricordieux et m’accordera une mort noble en combattant pour sa gloire. Je ne peux supporter l’idée de vivre sans Isabelle.

Le vieil homme ne répondit pas immédiatement.

– Il existe peut-être une autre solution. Des jours bien sombres se préparent pour nos frères, et nous allons avoir besoin de tous nos moyens pour nous défendre contre la fourberie du pape et la cupidité du souverain. Notre grand maître, mon bien-aimé frère en Jésus-Christ Jacques de Molay, s’est montré par trop insouciant avec le roi Philippe. Celui-ci est rusé, calculateur, et il n’a aucun scrupule, il s’est irrité de notre fortune. Nous aurons besoin de minerai d’argent pour fondre des pièces. Si tu l’acceptes, tu peux nous rendre un grand service. Ta flotte est-elle seulement prête à partir ?

– Mes trois navires sont ancrés dans le port. Les équipages sont sans doute dispersés dans la ville, mais j’aurai tôt fait de les réunir. Vous savez comme ils me sont dévoués.

– Pour ce que je vais te proposer, tu ne devras emmener que tes marins les plus sûrs. Il faudrait que tu préviennes tes capitaines qu’ils chargent des vivres pour plusieurs mois.

– Plusieurs mois ? Pierre-Etienne sourit.

– Le voyage sera très long. Viens avec moi.

Le vieil homme l’entraîna dans son bureau, une pièce sombre à l’ameublement rustique, éclairée par des chandelles de cire verte. Sur des étagères de chêne lustré s’empilaient des livres de comptes. Dans une bibliothèque sculptée étaient classés quelques incunables. Pierre-Etienne de Villeneuve lui avait lui-même appris à lire, et Hugues avait déjà eu l’occasion de feuilleter ces trésors inestimables, dont seuls les plus riches seigneurs possédaient quelques exemplaires. Le jeune homme approcha de la bibliothèque et contempla les ouvrages avec respect. Le vieux chevalier le regarda, amusé.

– Ils sont si peu nombreux, soupira le Templier. À peine une trentaine. Il fut pourtant une époque où la plus grande bibliothèque du monde comportait près d’un million d’ouvrages.

Hugues se tourna vers lui.

– Mon maître se moquerait-il de moi ?

– Hélas, non. Tu as toi-même approché cet endroit sacré. Elle se trouvait dans la ville égyptienne d’Alexandrie, où nous avons combattu les Infidèles voici quelques années. On dit que cette cité abritait autrefois un phare immense destiné à guider les navires et une bibliothèque fabuleuse où se trouvait concentré tout le savoir de l’Humanité, un savoir accumulé au long des millénaires. Malheureusement, elle fut détruite par un incendie sous le règne de la reine Cléopâtre. L’Égypte était alors soumise aux Romains, et au plus habile de leur chef militaire : Jules César.

Le vieil homme souleva lentement le lourd couvercle d’un coffre de chêne et en sortit des documents qu’il posa solennellement sur la table. Puis il fixa Hugues de son regard bleu pâle dont émanait une volonté inébranlable.

– Mon ami, bien que tu n’appartiennes pas à l’Ordre, je vais te révéler ce soir l’un des secrets les plus extraordinaires que nous avons ramenés de nos campagnes en Orient. Ce que je vais t’apprendre, très peu d’hommes le savent. Aussi, je vais te demander de faire le serment de ne jamais répéter à quiconque ce que je vais t’enseigner. Acceptes-tu ?

– Oui, mon maître !

Pierre-Etienne lui présenta les Évangiles. Hugues tendit la main droite au-dessus du livre vénérable et dit :

– Je fais le serment devant Notre seigneur Jésus-Christ de ne jamais révéler ce que vous allez m’apprendre.

Pierre-Etienne reposa le livre sacré et montra la carte.

– Au-delà de nos luttes contre les Infidèles, nos voyages en Terre sainte nous ont permis de découvrir, ou plutôt de redécouvrir des sciences connues des Anciens, ceux qui peuplaient le monde avant l’arrivée du Sauveur. Car, peu avant l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie, quelques trésors inestimables furent sauvés des flammes. Des érudits initiés les ont conservés précieusement au cours des siècles. Certains parvinrent entre nos mains, à la suite d’avatars guerriers ou de tractations commerciales. Ce que nous avons appris a ébranlé la foi de quelques-uns d’entre nous. Et il faut avouer qu’il nous a fallu beaucoup de patience, de courage et de clairvoyance pour comprendre l’héritage mystérieux que nous ont laissé les antiques Égyptiens, car les documents étaient rédigés en grec ancien, langue que nous avons dû apprendre. Mais surtout, bien souvent, ce qu’ils contenaient allait à l’encontre des dogmes répandus par notre sainte mère l’Église. Parmi les secrets que nous avons retrouvés, l’un d’eux a remis en cause toute notre vision du monde. Es-tu prêt à entendre ce secret ?

Hugues sentit une grande émotion l’envahir. il éprouva une bouffée d’affection envers le vieil homme qui lui offrait la plus grande preuve de confiance.

– Oui, mon maître.

– Hé bien, contrairement à ce que prétendent les dogmes, ce monde n’est pas plat, mais sphérique.

– Sphérique ?

– Tu as bien entendu. Les savants de l’Église se sont trompés. Le royaume terrestre est une boule immense suspendue dans le ciel. Les Anciens avaient découvert cette vérité il y a bien longtemps déjà, et en ont laissé la preuve. Mais ce n’est pas tout. Certains écrits parlaient de grandes terres lointaines situées très loin vers l’ouest, à plus de deux mois de navigation.

Hugues sentit ses jambes se dérober sous lui. Depuis toujours, il avait imaginé un monde plat, bordé par des gouffres sans fond gardés par des monstres, et, en quelques instants, cette vision venait de basculer. Une boule suspendue dans le ciel ? Comment accepter de croire à une chose aussi absurde ? Comment faisaient ceux qui vivaient de l’autre côté pour ne pas tomber dans le vide ? Si un autre que son vénéré maître lui avait parlé de la sorte, il eût cru à une quelconque diablerie. Mais il connaissait trop le vieux chevalier pour imaginer un seul instant qu’il était inspiré par le Malin. Ce qu’il affirmait ne pouvait être que la vérité, même si celle-ci paraissait incroyable.

– Vous pensez qu’il existe d’autres terres à l’occident ?

– Elles existent ! Nous y sommes allés. Nos navires ont effectué plusieurs fois la traversée depuis près d’un siècle. Quelques capitaines seulement connaissent le secret de ces routes. Malheureusement, je viens d’apprendre que deux d’entre eux viennent d’être tués au large du Portugal. Nous devons les remplacer. J’ai pensé à toi.

– Vous voudriez m’envoyer de l’autre côté du monde ?

– Tu es le meilleur de nos capitaines, même si tu n’es pas chevalier. Et puis, l’un de nos frères t’accompagnera. Il connaît parfaitement les routes maritimes menant vers ce que les Anciens appelaient les Îles lointaines. C’est de là que nous ramenons l’argent en quantité importante, cet argent avec lequel nous battons nos pièces. Tu es le seul marin assez courageux pour oser ce voyage.

Hugues ne savait que répondre. Enfin, il dit :

– Je perçois à présent pourquoi les Pauvres Chevaliers du Crist ont édifié une fortune plus importante encore que celle des rois. Au-delà des combats, vous avez su comprendre l’Orient et ses secrets.

Il secoua la tête.

– C’est étrange ! C’est un sentiment que j’ai éprouvé plusieurs fois en combattant les Infidèles. Je les ai haïs, mais je n’ai pu m’empêcher aussi de les admirer. Leur science était troublante, et leur étrange façon de vivre m’a attiré parfois.

– C’est arrivé à certains de nos frères. À de nombreuses reprises, nous avons eu des contacts avec les Sarrasins. Nous ne les avons pas toujours combattus. Et nous avons beaucoup appris. J’ignore s’il en fut de même de leur côté, mais je dois avouer que j’ai ressenti pour certains d’entre eux un sentiment qui n’était pas loin de ressembler à de l’amitié. Comment expliquer cela ? Ils étaient nos pires ennemis. Ils ont fini par nous chasser des Lieux sacrés, pourtant, je ne parviens pas à leur vouer de la haine. Et je ne peux m’empêcher de songer que si nous savions, les uns et les autres, surmonter nos querelles théologiques, nous pourrions partager nos connaissances et nous enrichir mutuellement.

Il écarta les bras.

– Mais voilà, le monde est ainsi fait que la haine l’emporte bien trop souvent sur l’amour, même s’il est l’arme de Notre Seigneur.

Il regarda Hugues dans les yeux et demanda :

– Alors, mon ami, quelle est ta décision ?

– J’accepte, mon maître.

Durant les deux jours qui suivirent, Hugues et ses capitaines sillonnèrent La Rochelle et les environs à la recherche de vivres en suffisance pour un voyage de plusieurs mois. Nanti d’une somme importante par Pierre-Etienne de Villeneuve, il surveilla lui-même l’achat des denrées, prévoyant des graines que l’on ferait germer à bord lorsque les réserves seraient épuisées. Cela permettrait d’éviter la méchante maladie qui déchausse les dents et fait saigner les gencives.

Dans le manoir de Tonnay, Isabelle avait été informée par son père lui-même que Hugues de Molines achetait des vivres. Elle en conclut qu’il se préparait à partir et en conçut une douleur muette que le baron refusa de voir. Isabelle comprit qu’il n’était pas fâché qu’elle se soit montrée raisonnable et que Hugues n’ait pas cherché à la revoir.

– L’homme auquel je t’ai promise arrive ce jour d’hui, ma fille, il serait malséant de lui présenter si piètre figure. Je t’ordonne de lui sourire et de lui faire bonne grâce. Ce mariage est très important pour notre famille.

Isabelle baissa les yeux. Jamais elle n’avait osé se rebeller contre l’autorité de cet homme dont il ne serait venu à personne l’idée de contrarier les désirs.

– Bien, mon père !

Le lendemain, dans la soirée, un équipage arriva au château, précédé de plus de trois cents hommes d’armes. Ces derniers établirent leurs quartiers dans les villages voisins, au grand dam des paysans, qui allaient devoir les loger, les nourrir, et supporter leur grossièreté. Un homme gras, aux yeux petits et inquisiteurs, descendit d’une voiture tirée par deux énormes bœufs. Son manteau épais, de couleur mauve, lui tenait chaud, et de longs filets de sueur dégoulinaient de son front. Isabelle frémit. Une nausée la saisit, car, bien qu’elle se tînt à quelques pas, elle perçut l’acre odeur de transpiration qui émanait de lui.

– Seigneur Guillaume, soyez le bienvenu dans ma demeure, dit le baron en s’inclinant avec obséquiosité.

– Isabelle, approche ! ordonna sèchement son père.

Il se tourna vers l’arrivant et s’inclina une nouvelle fois.

– Seigneur, voici ma cadette, votre fiancée.

Isabelle jeta un regard désespéré au baron. Son père ne pouvait envisager de la donner à ce monstre ! C’était impossible ! Mais il la fustigea du regard. La Ferté-Montjoie la contempla longuement et déclara d’une voix étrangement basse :

– J’ai plaisir à constater que votre fille est encore plus belle que le portrait que l’on m’avait rapporté d’elle. Mais j’aimerais que nous puissions nous entretenir en privé. Je suis porteur de très graves nouvelles de la part du roi Philippe.

– Sa Majesté sait qu’elle peut compter sur mon dévouement sans faille.

Quelques instants plus tard, le baron et Guillaume de La Ferté Montjoie pénétraient dans un cabinet grossièrement meublé, qui servait de bureau au seigneur des lieux. Isabelle, la mort dans l’âme, les avait suivis. Lorsque son père voulut la renvoyer, La Ferté-Montjoie intervint.

– Laissez, baron. Si cette jeune personne doit devenir mon épouse, elle peut entendre ce que j’ai à vous dire, afin qu’elle sache quelles missions importantes Sa Majesté daigne me confier.

La suffisance du gros homme n’avait d’égal que son aspect repoussant. Isabelle aurait voulu être ailleurs, mais elle allait être obligée de supporter la vanité de son futur époux, qui prit place d’autorité sur le fauteuil du baron. Celui-ci dut se contenter d’une escabelle, tandis que la jeune fille restait debout en arrière, mal à l’aise.

– J’irai droit au but, mon ami. Notre bon roi a besoin de tous ses fidèles sujets pour un combat qu’il a décidé de mener contre l’hérésie de certains moines.

– Je crois que je vous entends, Seigneur. Mes guerriers sont à votre disposition.

– L’action aura lieu dès demain, 13 octobre de l’an de grâce 1307. Simultanément, dans toutes les commanderies de France, les Templiers seront arrêtés afin de répondre de leurs crimes.

Une onde de terreur glacée coula dans les veines d’Isabelle. Hugues n’appartenait pas à l’Ordre, mais il vivait avec les chevaliers. Il allait être arrêté, lui aussi. Elle faillit intervenir, défendre les moines guerriers, dénoncer les mensonges que l’on colportait sur leur compte. Mais elle se tut. Hugues avait raison : ces rumeurs avaient été répandues sournoisement par des émissaires royaux pour préparer le peuple à cette arrestation massive. Les chevaliers avaient le tort d’être plus riches que le roi lui-même. Il s’apprêtait à s’emparer de leurs biens. Cette ignominie emplit son cœur de colère et de dégoût.

Il ne lui fallut qu’un court instant pour prendre sa décision. Jamais elle n’épouserait ce porc immonde. Le soir, son père allait probablement donner un repas en l’honneur de leur visiteur. Elle prétexterait la fatigue pour se retirer, puis elle s’enfuirait et rejoindrait la commanderie pour prévenir Hugues et ses compagnons.

Elle profita de la fin de l’après-midi pour seller une monture qu’elle attacha près d’une poterne mal gardée. Puis elle prépara un bagage maigre, afin de ne pas attirer l’attention.

Quelques heures plus tard, elle quittait la grande salle du château, écœurée par la conduite de son promis, qui se comportait en véritable maître des lieux, et qui lui avait donné plusieurs fois envie de vomir avec des rots sonores et des pets bruyants. Il avait pris de plus un plaisir morbide à conter comment il avait poursuivi les rebelles, quelques années plus tôt, comment il les avait fait arrêter, torturer et exécuter. Il décrivit avec force détails sordides les supplices qu’il avait imaginés pour eux, émaillant son récit de rires tonitruants auxquels les autres faisaient servilement écho. Plusieurs fois, elle avait eu envie de lui ouvrir le ventre afin de répandre ses tripes sur le dallage. Ce verrat ne méritait pas plus.

Sitôt arrivée dans sa chambre, elle passa des habits de valet, dissimula ses cheveux bruns sous un bonnet, se noircit le visage et descendit discrètement dans la cour. Les sentinelles, égayées par le vin offert par le baron, ne remarquèrent pas son manège. Les portes n’étaient pas gardées. Avec trois cents soldats armés jusqu’aux dents dans les environs, qui aurait eu l’idée d’attaquer le château ? Il faisait nuit noire lorsqu’elle franchit la poterne à pied et s’éloigna par un chemin détourné, tenant sa monture par les rênes. Elle ne se mit en selle qu’à bonne distance et fonça à bride avalée en direction de la commanderie.

Elle avait conscience qu’en agissant ainsi, elle trahissait son père et risquait la mort. Mais celle-ci lui paraissait cent fois préférable à la perspective d’épouser le monstre ignoble qu’on lui destinait. La présence de tant de guerriers dans les environs la servit : les bandits de grands chemins qui d’ordinaire hantaient la forêt séparant le château de la commanderie ne se manifestèrent pas.

Dans la cellule qu’il occupait lorsqu’il résidait à la commanderie, Hugues ne pouvait fermer l’œil. Le visage d’Isabelle ne le quittait pas. Il ne parvenait pas à accepter l’idée de ne jamais la revoir. Soudain, des coups précipités retentirent contre sa porte.

La voix d’un turcople{3} souffla :

– Seigneur Hugues ! le frère de Villeneuve vous mande immédiatement au palais.

Inquiet, Hugues s’habilla à la hâte et rejoignit son maître. Celui-ci visiblement agité, marchait à pas nerveux. Devant lui se tenait un valet de petite taille, au visage maculé de crasse.

– Ah, Hugues, viens !

Le jeune homme s’avança.

– Je crois que tu connais ce valet !

Stupéfait, Hugues devina alors, sous la couche de poussière, les traits d’Isabelle.

– Vous ? Mais pourquoi ?

La jeune fille expliqua en hâte :

– Guillaume de La Ferté-Montjoie est arrivé, seigneur Hugues. C’est un monstre repoussant. Je préfère mourir que de l’épouser. Mais ce n’est pas tout, il est chargé d’exécuter un ordre terrible du roi. Dès demain, tous les Templiers seront arrêtés et emprisonnés dans tout le royaume de France. Cet homme s’en est vanté devant moi, afin de se donner encore plus d’importance. C’est pourquoi je suis venue vous prévenir. Sachant qu’on ne me laisserait pas entrer de nuit, je me suis travestie.

Pierre-Etienne laissa éclater sa colère.

– Voilà la fable que cette rusée damoiselle a imaginée pour venir vous rejoindre et désobéir aux ordres de son père !

Mais Isabelle avait cessé de trembler devant le baron. Elle n’allait pas avoir peur du vieux moine.

– Non, Messire chevalier ! Hélas, il ne s’agit pas d’une fable. J’ai trahi mon père pour vous avertir. Jamais il ne me pardonnera. J’ai choisi de me ranger de votre côté parce que j’aime le seigneur Hugues de Molines, c’est vrai, mais aussi parce que j’estime que vous êtes innocents des vilenies dont on vous accuse, et parce que le roi Philippe s’apprête à commettre une grave injustice avec la complicité du pape.

– Depuis quand les femmes se mêlent-elles de politique ? rétorqua le vieil homme.

– Les femmes sont aussi capables de réfléchir, Messire chevalier. Je suis désolée de vous mettre dans l’embarras en transgressant vos règles, mais je devais agir très vite. En espérant que mon père ne remarquera pas ma disparition avant demain matin.

– Mon maître, Dame Isabelle dit la vérité. Vous êtes en danger. Il vous faut fuir pendant qu’il en est temps.

– En abandonnant mes frères ? Tu n’y songes pas, Hugues !

– Vous leur serez plus utile libre que serré dans les geôles royales. Vous savez ce dont est capable ce La Ferté-Montjoie.

– Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert et péri sur la croix. S’il plaît à Dieu, nous mourrons en martyrs, pour Sa gloire. Car nous n’avons rien à nous reprocher.

– Je le sais, mon maître. Mais si tous les chevaliers sont arrêtés, que deviendra l’Ordre ? Laisserez-vous un brigand de roi qui a abandonné la Terre sainte et dupé son propre peuple s’emparer des biens du Temple ? Avez-vous le droit de lui offrir une victoire si facile sans même lutter ?

La véhémence du jeune homme ébranla Pierre-Etienne, qui se remit à marcher de long en large. Enfin, il appela le sénéchal de la commanderie et lui demanda de réunir immédiatement tous les chevaliers, sergents et turcoples. Peu après, il annonçait l’angoissante nouvelle à ses compagnons.

– Que seule votre âme vous dicte le choix que vous ferez, mes bien-aimés frères. Par une coïncidence peut-être voulue par Notre Seigneur, les trois bateaux de notre ami Hugues de Molines sont prêts à quitter La Rochelle dès l’aube. Nous y adjoindrons nos quatre vaisseaux ancrés dans le port. Nous sommes près de deux cents, en comptant les frères ouvriers, les navires sont donc en nombre suffisant pour nous emmener tous. Cependant, si vous souhaitez partager le sort de nos frères des autres provinces, personne ne vous oblige à partir.

– Et où irons-nous ? demanda le maréchal, qui représentait l’autorité militaire.

– En Espagne, où nous pourrons poursuivre le combat contre les Infidèles. De là-bas, nous aiderons nos frères emprisonnés.

Quelques instants plus tard, la décision était prise. Seule une douzaine d’entre eux préférèrent rester, persuadés que tout cela n’était qu’une monstrueuse erreur. Les autres préparèrent à la hâte les deux sacs réglementaires qui contenaient leur équipement, vêtements et armes. Après avoir pris le temps d’une courte action de grâces, la troupe quitta la commanderie. Quant à Isabelle, le chevalier de Villeneuve l’avait autorisée à conserver ses vêtements de valet, afin de ne pas attirer l’attention sur sa féminité. Et il avait ajouté :

– Vous avez pris là une grave décision, Mademoiselle. Aussi, dès que nous serons en sécurité, je veux que vous épousiez mon ami Hugues. Vous avez suffisamment mis à mal les règles strictes de notre Ordre sans nous contraindre à être les complices d’un nouveau péché.

– Mon cœur et mon âme n’aspirent qu’à obéir à cet ordre, chevalier !

L’aube pointait lorsque les Templiers arrivèrent sur le port de La Rochelle. À peine avaient-ils commencé à embarquer qu’une cohorte de soudards débouchait par les ruelles en vociférant.

– Hâtez-vous ! ordonna Hugues, déjà à bord.

Il était trop tard. Le combat était inévitable. Les Chevaliers sortirent leurs épées et firent face à la soldatesque commandée par le baron de Tonnay lui-même. Derrière lui, porté sur une litière, La Ferté-Montjoie hurlait des ordres. Le vacarme attira l’attention des habitants stupéfaits. Mais ceux-ci, inquiets, préférèrent se calfeutrer chez eux. Une violente bataille s’engagea sur les quais.

Le baron s’approcha au plus près et se mit à hurler :

– Isabelle ! Je t’ordonne de revenir. Si tu te rends, le seigneur de La Ferté-Montjoie est disposé à t’accorder sa grâce.

– Jamais, mon père ! Plutôt mourir que d’appartenir à ce porc !

– Isabelle ! Dieu te voit ! Dieu te juge !

Le reste se perdit dans le vacarme des armes et les gémissements des blessés. Les Templiers combattaient avec l’énergie du désespoir. Malheureusement, les soudards étaient plus nombreux. Les Chevaliers, malgré leur vaillance, parvenaient tout juste à contenir le flot des assaillants. On ne pouvait tout à la fois combattre et embarquer.

– Il est trop tard ! grommela le chevalier de Villeneuve. Dieu a décidé. Nous devrons partager le sort de nos frères.

– Non, mon maître ! Il reste encore un espoir. Essayez de tenir un moment, je crois savoir comment les repousser.

Sans attendre de réponse, il disparut dans les entrailles du navire. Hugues avait appris plusieurs choses auprès des Sarrasins. Son vaisseau amiral était équipé de trois balistes. Celles-ci, dans un combat aussi rapproché, n’étaient pas d’un grand secours. À moins d’employer la mumia. C’était un liquide épais et noirâtre qui suintait de la roche, d’où son autre nom d’huile de pierre. Un jour, il avait capturé un vieux savant arabe qui lui avait enseigné l’art de fabriquer un liquide inflammable dont le secret datait de bien avant même la naissance du Seigneur Jésus. « Les Anciens, avait dit le vieil homme, l’utilisaient pour incendier les navires assiégeant les ports. » Hugues avait soigneusement noté la formule et avait rapporté d’Orient plusieurs jarres de cette précieuse mumia. Depuis, il veillait à disposer toujours d’une réserve du liquide inflammable, que l’on appelait aussi feu grégeois.

Tandis que la bataille faisait rage, aidé d’Isabelle et d’une poignée de fidèles, il versa le liquide nauséabond dans une bassine, en imprégna des linges, puis en entoura des pierres, il emporta ensuite le tout sur le pont. Peu à peu, les Chevaliers, bousculés par le nombre, perdaient pied. Hugues ordonna à ses hommes de pointer les balistes en direction de l’ennemi, ajusta leur position. Il chargea lui-même les godets, enflamma les projectiles. Bientôt, le ciel du matin s’illumina de trois paraboles de feu. Surpris, les assaillants marquèrent un temps d’arrêt.

La Ferté-Montjoie poussa un rugissement de rage. Puis il se réjouit. Quelques pierres enflammées ne suffiraient pas à faire reculer ses guerriers. L’instant d’après, sa belle assurance vacillait. Les projectiles ne se contentèrent pas de tuer un ou deux hommes au passage. Des nappes de feu se répandirent à l’endroit où elles étaient tombées, embrasant les vêtements des soudards qui se mirent à brailler comme des cochons qu’on égorge. Des silhouettes enflammées rompirent le combat, se jetèrent dans les eaux noires du port. Le temps de réarmer les balistes, et d’autres projectiles suivirent. En quelques instants, le sort des armes se retourna en faveur des Templiers.

Mais il fallait achever de désorganiser l’ennemi si l’on voulait finir d’embarquer au plus vite. Hugues ordonna alors à ses hommes d’orienter la plus puissante des balistes vers l’intérieur du port, il fit tendre les cordes au maximum, affina son tir. Une longue parabole de feu éclaira fugitivement les quais, se dirigeant vers l’endroit où se tenait la litière de La Ferté-Montjoie. Celui-ci poussa un glapissement de terreur lorsqu’il vit la boule lumineuse fondre sur lui. Son poids énorme l’empêcha de réagir assez vite. Avant qu’il n’ait eu le temps de s’extraire de son siège, le brasier fut sur lui, l’enveloppa de son haleine mortelle. Le poussah n’eut pas la chance d’être tué par l’impact. Un liquide brûlant se répandit en un clin d’œil autour de lui, embrasa ses vêtements. Une odeur de chair grillée lui emplit les narines lorsque le feu se communiqua à ses cheveux, à ses membres. Hurlant comme un damné, il parvint à se lever. Ses hommes terrifiés entendirent ses hurlements d’agonie, perçurent l’odeur pestilentielle ; puis ils le virent tituber en brandissant un poing rageur en direction des navires. Enfin, il s’écroula et cessa de crier.

La mort de leur chef décontenança les soldats. Épouvanté, Guillaume de Tonnay ne savait plus que faire pour les reprendre en main. D’autres projectiles enflammés continuaient de pleuvoir, achevant de désemparer les assaillants. Ceux-ci préférèrent rompre le combat et refluèrent vers l’intérieur de la ville. C’était tout ce qu’attendaient les Chevaliers, qui en profitèrent pour monter à bord des navires.

Avant que l’ennemi ait eu le temps de se ressaisir, tout le monde était embarqué, y compris les blessés et les morts, au nombre d’une dizaine, à qui on voulait offrir une digne sépulture. Tandis qu’on larguait les amarres à la hâte, Isabelle se jeta dans les bras de Hugues. Ils avaient triomphé.

Une semaine plus tard, la petite flotte arrivait en Espagne, où elle se scinda en deux. Là, Pierre-Etienne de Villeneuve confia a Hugues les cartes mystérieuses révélant la route des îles lointaines.

Puis il lui présenta un chevalier du nom de Jean-Baptiste de Clairmont, moine marin qui avait déjà effectué par trois fois la traversée de l’océan occidental. Celui-ci expliqua au jeune homme les dangers et les secrets de navigation, consignés scrupuleusement dans des livres qu’il conservait toujours par-devers lui.

Avant le départ, Pierre-Etienne de Villeneuve tint à marier lui-même son ami Hugues de Molines avec Isabelle de Tonnay.

Quelques jours plus tard, alors que les Templiers avaient trouvé refuge auprès du roi d’Espagne, qui les avait accueillis avec bienveillance, les trois navires de Hugues de Molines quittaient les côtes espagnoles en direction d’un continent inconnu.