34

Cinquième voyage : L’Île des Merveilles.

– On dit que là-bas, très loin vers le couchant, s’étend une île à nulle autre pareille, que l’on appelle l’Île des Merveilles. Elle est l’antique terre d’Éden, que Dieu offrit à Adam et Ève. Le Paradis terrestre. C’est un lieu de délices et de félicité, où il ne fait jamais ni trop chaud, ni trop froid, un lieu magique que les tempêtes ne peuvent atteindre, où les parfums les plus suaves émanent de fleurs toutes plus belles les unes que les autres. Des buissons offrent à profusion des baies aux goûts incomparables, les rivières regorgent de poissons dont les écailles ont la couleur de l’argent et de la nacre. Des oiseaux au plumage d’azur peuplent les branches. Les forêts sont plus giboyeuses que partout ailleurs. Il y règne un éternel été, car c’est la terre de Dieu.

Brendan aimait écouter les prêtres parler des légendes de la nouvelle religion. Né en Irlande, il avait toujours vécu près de la mer, et celle-ci l’avait toujours fasciné. Tout comme l’émerveillaient les récits des vieux bardes qui, le soir, au coin du feu de tourbe odorant, évoquaient la mystérieuse île d’Avallon, vers laquelle les fées avaient mené le grand roi Arthur après sa mort. Il s’imaginait parfois que l’Île des Merveilles et Avallon ne faisaient qu’une. Il ne s’étonnait pas qu’il pût exister, au-delà du grand océan, des lieux aussi extraordinaires. C’était pour cette raison, pour entendre de si belles histoires, qu’il rejoignait le plus souvent possible les moines chrétiens qui avaient bâti leur monastère à Carmarthen, ils portaient leur parole divine au peuple farouche de l’antique pays gallois, où ses parents avaient émigré dans le but de fuir la pauvreté et la rudesse des hivers irlandais.

Sa curiosité était grande. Les moines la prirent pour du zèle. À vingt ans, Brendan fut lui-même ordonné prêtre par un évêque austère, qui chaque jour prônait l’abstinence et le rejet de la Femme, source selon lui de tous les maux, de toutes les tentations et de tous les péchés. Ce dernier principe n’enchantait guère Brendan, qui depuis toujours avait voué un grand intérêt au sexe prétendu faible. La pénitence, la mortification et la chasteté ne correspondaient pas du tout à l’idée qu’il s’était faite d’une religion prônant l’amour et la joie de vivre.

C’était un colosse qui dominait tout le monde de plus d’une tête, et dont l’enfance avait été remplie de ces belles bagarres dont les Irlandais sont friands depuis l’aube des temps. Convaincu d’être doté d’une force surhumaine, il ne se laissait guère impressionner par les sautes d’humeur d’un évêque atrabilaire, il aurait bien tenté de lui expliquer qu’il percevait autrement la religion chrétienne, mais il savait par avance que c’était peine perdue.

Ce désagrément ne l’empêchait pas de continuer à prêcher la bonne parole du Sauveur avec conviction et, s’il le fallait, quelques vigoureuses taloches, afin d’aider ladite bonne parole à pénétrer les âmes obscures des autochtones.

Il n’avait pas oublié la passion qui le liait à l’océan, passion nourrie par les récits des voyageurs audacieux qui, sur de frêles coracles{4}, osaient se lancer vers l’infini, il envisagea bientôt d’en faire autant afin, disait-il, de porter les Évangiles au-delà de la mer. Il ne serait pas le premier à prendre cette initiative. Nombreux étaient les prêtres rugueux, nouvellement convertis, qui préféraient fuir la vie terne et monotone des cloîtres pour se lancer sur les flots. L’évêque l’exhortait à se consacrer entièrement à Dieu en acceptant la vie monastique, mais Brendan était né sur la libre terre d’Erin, et l’enceinte du monastère lui semblait une prison étouffante, pareille aux planches funèbres des sarcophages dans lesquels on enfermait les morts depuis qu’on ne livrait plus leurs corps aux flammes purificatrices prônées par l’ancienne religion druidique.

Il avait une autre raison de refuser le monastère. Peu de temps après son ordination, il avait fait la connaissance d’une fille superbe, à la magnifique chevelure rousse, et au tempérament de feu. Aucune règle ne contraignait un prêtre au célibat, et il envisageait avec enthousiasme de l’épouser. L’évêque, mis au courant de l’affaire, avait redoublé de zèle pour tenter de le détourner de son projet, il tempêta, le voua aux gémonies, lui prédit la colère de Dieu et les pièges sataniques. Et dut s’avouer vaincu, il n’existait pas de peuple plus têtu que les Irlandais, surtout lorsqu’il s’agissait d’amour. Il était hors de question, pour complaire à cet évêque qui ignorait tout des plaisirs de la vie, d’abandonner la belle Gwaennea entre les bras d’un quelconque pourceau de Gallois.

Bravant les foudres de l’évêque, il épousa sa rousse flamboyante. Mais le prélat continua de le harceler, l’adjurant d’abandonner la pécheresse et de s’installer dans la maison de Dieu. Agacé, Brendan acquit un coracle, modeste navire de peaux cousues, liées par de la graisse animale. Vivant de pêche et d’aumônes, prêchant avec conviction et fermeté, il réussit à constituer un petit équipage d’hommes attirés par sa parole et sa foi. C’est ainsi que, en l’an de grâce 519, il voulut vérifier si ce que l’on disait de l’antique Thulé correspondait à une quelconque réalité.

Quittant la douce Gwaennea et les six enfants qu’il lui avait déjà faits, il mit le cap sur le nord-ouest. Malgré la fragilité de son esquif, dangereusement malmené par les lames rugissantes, il parvint deux semaines plus tard sur les rives d’une terre étonnante, où l’eau et le feu semblaient se livrer un combat permanent, et où vivait un peuple couvert de peaux de bêtes, qui les accueillit avec hospitalité et partagea les produits de sa pêche avec ces voyageurs venus d’un autre monde. Ces tribus rudes lui enseignèrent l’art de capturer la baleine, qui mesurait quatre rois la longueur de son propre navire.

Revenu en Irlande où il s’établit pour fuir l’acrimonie de l’évêque de Carmarthen, il fit avec enthousiasme deux enfants de plus à son épouse, prêcha de nouveau et raconta son voyage. L’image des montagnes crachant le feu stupéfia ses ouailles, le récit des chasses à la baleine leur arracha des frissons de terreur.

Les marins venus de tous horizons avaient pris l’habitude de se retrouver dans le petit port de pêche de Cahersiveen. Pendant les longues veillées passées au coin du feu, on buvait de la bière et on évoquait les contrées lointaines, les légendes étonnantes et les monstres inquiétants. Le désir de repartir taraudait Brendan. Les récits des prêtres et des voyageurs restaient gravés en lui, et il était persuadé qu’un jour, il toucherait la rive de cette terre mythique que l’on appelait l’Île des Merveilles. Cependant, il se demandait dans quelle direction il fallait la chercher. L’océan était si vaste, et son navire si petit.

En l’an de grâce 526, alors qu’il venait d’avoir quarante-deux ans, un voyageur venu d’un lointain pays d’orient lui parla d’un archipel magique nommé les Îles de la Fortune.

– Il existe là-bas une terre sur laquelle se trouve la plus haute montagne qui se puisse imaginer, expliqua-t-il. On dit qu’une couronne de nuages la ceint été comme hiver. Les habitants prétendent qu’il s’agirait là de l’un des piliers du ciel. On affirme aussi qu’il y règne un climat très doux, et que l’on y rencontre les plantes les plus étranges qui soient.

– L’Île des Merveilles ! s’exclama Brendan. Cela ne peut être qu’elle. Je dois m’y rendre.

Longuement, il se fit expliquer l’emplacement de l’archipel dont parlait le voyageur oriental. Il nota scrupuleusement les informations, puis se mit en devoir de constituer une flotte. Il demanda l’aide de l’évêque de Cork, de celui de Limerick, gagna même le pays de Galles afin de solliciter le vertueux évêque de Carmarthen, qui l’accueillit fraîchement. Mais Brendan sut se montrer si convaincant avec les uns et les autres qu’il réussit à réunir trois coracles, dans lesquels embarquèrent une poignée de marins assoiffés d’aventures et quelques prêtres désireux de connaître la chimérique Île des Merveilles – et de fuir le zèle de l’évêque.

En 527, les trois navires minuscules quittèrent l’Irlande, longèrent la Britannie du Sud, puis contournèrent l’Ibérie. Leur long périple les mena à l’embouchure de la mer intérieure que les Romains appelaient la Mare Nostrum. S’appuyant sur ses notes, et malgré les réticences de ses hommes qui commençaient à trouver le temps long, Brendan entraîna sa flottille vers les côtes du gigantesque continent africain. Un jour, ayant calculé la hauteur du soleil et celle des étoiles comme l’avait indiqué le voyageur oriental, il se risqua plein ouest. Les coracles, qui comportaient chacun seize rameurs et un mât amovible, perdirent tout contact avec la côte rassurante, il y eut des velléités de mutinerie, mais Brendan ne céda pas. Les marins, persuadés de périr dévorés par les monstres épouvantables qui gardaient les limites de l’océan, éclatèrent en sanglots de joie lorsqu’apparut à l’horizon la haute montagne du pic de Teide, seigneur des antiques Îles Fortunées.

Brendan débarqua en bénissant le nom du Christ. Les hautes terres ocre, rouges ou noires des îles surprirent les visiteurs. On prit le temps de les visiter une à une, découvrant à chaque fois un monde différent. Cependant, le premier mouvement d’enthousiasme passé, Brendan s’aperçut que la vie n’était pas plus facile dans cet archipel qu’en Irlande. Même s’il y régnait un climat plus doux, même si les paysages étaient d’une rare beauté, le sol n’était pas aussi fertile que le prétendaient les légendes.

Un jour, sur la plus vaste des îles, il rencontra un peuple au langage totalement incompréhensible, qui l’accueillit avec hospitalité. Persuadé d’avoir affaire à une tribu élue par Dieu, il se mit en devoir d’apprendre leur dialecte. Après des semaines de patience, il fut enfin récompensé, il apprit ainsi que les Guanches – ainsi se nommaient-ils – étaient les descendants d’un peuple originaire d’une très grande île située bien plus loin vers l’ouest. Une île autrefois frappée par un cataclysme effroyable, et à laquelle ils donnaient le nom d’Avallon{5}.

– C’est elle ! Avallon. C’est là que repose le roi Arthur ! s’exclama-t-il. Comment peut-on s’y rendre ?

Les Guanches secouèrent la tête avec tristesse. L’île n’existait plus. Elle avait été engloutie par la fureur des dieux.

– Ce qui reste d’Avallon repose désormais au fond de l’océan, là où plus personne ne pourra jamais l’atteindre.

La déception envahit le cœur de Brendan. Mais l’espoir refusait de mourir en lui. Un soir, alors qu’il s’apprêtait à repartir, un vieil homme lui narra une très vieille légende, qui parlait d’une île encore plus mystérieuse qu’Avallon, et qui ne portait aucun nom connu des hommes, car elle n’appartenait pas à leur monde.

– Tu pourrais naviguer pendant des années et des années sur l’océan, tu ne la trouverais pas, car elle n’apparaît que tous les cent vingt et un soleils. C’est l’île des anciens dieux d’Avallon. Elle ne reste visible qu’une seule lune, puis elle disparaît, et nul ne sait ce qu’elle devient. Mais toujours elle réapparaît selon ce cycle immuable depuis la création du monde.

– L’Île des Merveilles, l’île de Dieu ! C’est elle que je cherche !

– Alors, tu devras t’armer de patience.

Le vieil homme lui fournit des indications précises sur l’emplacement de l’île fantôme, la manière de calculer la position du soleil, les récits de navigateurs guanches qui avaient tenté de la retrouver, sans succès. Il lui donna toutes les informations sur leur manière de calculer le temps.

Impatient, Brendan effectua ses calculs, les vérifia, il voulait tellement que l’île des dieux fût une réalité qu’il finit par se persuader qu’elle allait apparaître dans les semaines qui venaient. Aussi entraîna-t-il ses compagnons au cœur du grand océan, malgré les conseils de prudence des Guanches, qui annonçaient la saison des cyclones.

Deux des trois coracles furent engloutis par une tempête qui frappa la flottille peu après son départ. Après avoir recueilli les survivants, Brendan, désespéré, regagna l’Irlande. Sur les cinquante compagnons qui l’avaient suivi dans son aventure au bout de l’impossible, seule une dizaine revirent la verte Erin.

Après cet échec, Brendan se consacra à la parole du Christ. Mais le temps ne semblait pas avoir de prise sur lui, ni sur son épouse, qui continua de lui donner des enfants.

Au fond du cœur de Brendan, l’espoir refusait de s’éteindre. Chaque soir, il reprenait les informations fournies par le vieil homme des Îles de la Fortune. Chaque soir, il trouvait une interprétation différente, des dates différentes. Chaque soir, il se couchait en soupirant. Il doutait de ses calculs, de sa capacité à déterminer la date où réapparaîtrait l’Île des Merveilles. Si même il ne se trompait pas, il ne possédait plus qu’un seul coracle, et celui-ci s’était révélé trop fragile pour affronter la fureur du Grand Océan.

Il résolut donc d’économiser pour faire construire un bateau plus important, inspiré des anciens navires romains, un ponto. Ceux-ci dépassaient les quarante coudées, pour une largeur de quatorze, et ils étaient équipés d’une quille.

Infatigable, il courut d’évêché en évêché, de monastère en monastère, parlant d’abondance, racontant par le menu ses premières expéditions sur l’île des Glaces et dans l’archipel de la Fortune, il évoqua le glorieux Pilier du monde, son altitude impressionnante et sa couronne de nuages. Il alla de château en château pour répandre la bonne parole du Christ auprès de seigneurs aussi crottés que leurs serfs, et qui n’avaient jamais quitté leur tourbe que pour aller guerroyer sur celle des voisins. Sa foi était si ardente qu’il parvint à convaincre un grand nombre d’entre eux qu’il allait bientôt découvrir la légendaire île du Paradis. Sa fougue suscitait l’enthousiasme, et chacun eut à cœur de lui offrir une bourse pleine, souvent fruit de rapines et de pillages. L’or sonnant et trébuchant fut investi tout entier dans la construction de trois navires flambant neufs, chacun pourvus de deux mâts, dont le plus grand dépassait les trente coudées. Le plus petit, situé à l’avant, était orientable et permettait de remonter au vent et de s’aventurer plus aisément en pleine mer. Ces magnifiques pontos rassemblaient les derniers perfectionnements en matière de navigation, dont un gnomon, sorte de cadran solaire, ainsi qu’un sablier géant – qu’il fallait retourner toutes les demi-heures.

Dix-sept années s’étaient écoulées depuis le retour des Îles Fortunées. Mais Brendan, âgé à présent de soixante printemps, n’avait rien perdu de sa foi et de sa passion. Il avait, grâce à elles, conservé une belle santé, enviée par bien des hommes plus jeunes. Gwaennea et lui avaient eu quinze enfants, dont onze avaient survécu, ce qui représentait à l’époque un petit miracle. Ceux-ci constituèrent bientôt le noyau des équipages des trois pontos. Ses anciens compagnons ayant presque tous gagné le Paradis sans passer par l’Île des Merveilles, il dut recruter des marins parmi les audacieux ou les inconscients qu’il parvenait à convaincre. La foi dans le Christ n’étant pas toujours suffisante pour décider ces hardis navigateurs à se risquer dans une expédition aussi hasardeuse, il dut leur promettre des gains alléchants.

Peu à peu, les trois équipages se formèrent. Ce fut en l’an de grâce 544 que Brendan repartit affronter le Grand Océan. Mais cette fois, il disposait de navires bien plus résistants que ses coracles. Ce voyage le mena une nouvelle fois sur le sol sombre des Îles Fortunées, où il apprit la mort du vieil homme qui lui avait parlé de l’Île des Merveilles. Il en conçut une grande tristesse, car il aurait aimé bavarder de nouveau avec lui. Réprimant de quelques taloches persuasives les objections d’une partie de ses marins qui voulaient demeurer sur place, il ordonna de cingler plein ouest. Après trois mois d’une traversée difficile, les corbeaux qu’on lâchait chaque jour ne revinrent pas, prouvant ainsi qu’une terre existait droit devant. Et l’on découvrit des îles extraordinaires, où poussaient des fruits inconnus, que l’on appela plus tard ananas et noix de coco. De belles indigènes à la peau cuivrée et aux yeux en amande accueillirent les navigateurs avec hospitalité et curiosité. Les plus jeunes ne regrettèrent pas d’être venus.

Brendan avait, lui, d’autres préoccupations. Après quelques mois passés à apprendre les dialectes indigènes, à essuyer d’effrayantes tempêtes tropicales, il estima que ce nouvel archipel n’avait qu’un lointain rapport avec l’Île du Paradis décrite par la légende. Désespéré, il comprit que cette île merveilleuse n’existait que dans les rêves des hommes, et que seule la mort permettrait d’y poser un pied fantomatique.

Il partagea cependant son rêve avec un shaman âgé qui vivait en ermite sur un volcan. Parce qu’il était réputé pour sa sagesse, Brendan se décida à lui parler de sa quête… et de son échec. Le sorcier l’écouta gravement. Lorsqu’il évoqua la légende racontée par le vieux Guanche, l’ermite ouvrit enfin la bouche et déclara :

– Xanadu apparaîtra dans quatre soleils, à une lune de navigation vers le levant. Elle ne restera visible que le temps d’une seule lune, puis elle disparaîtra à nouveau pendant cent vingt et un soleils.

– Xanadu ?

– Tel est le nom de l’Île des dieux. C’est un lieu magique, où la vie s’écoule différemment. Elle existe depuis la création du monde, et elle est plus ancienne que les plus anciennes des légendes. Personne ne s’y est rendu depuis le cataclysme effrayant qui a englouti les grandes îles situées au cœur du Grand Océan.

Les paroles du vieil ermite firent renaître l’espoir dans le cœur de Brendan, qui prit la décision de repartir pour l’Irlande afin d’y préparer une ultime expédition.

Quatre années plus tard, à soixante-cinq ans, il quitta de nouveau la douce Gwaennea, dont les cheveux avaient viré au gris, pour se lancer à la conquête de la mystérieuse Île des Merveilles, que les habitants des terres lointaines appelaient Xanadu. En l’an de grâce 549, les trois pontos erraient sous les latitudes où aurait dû se trouver l’île miraculeuse. Avec opiniâtreté, les marins avaient triomphé des tempêtes, des cyclones, traversé deux fois le Grand Océan, aperçu mille animaux fabuleux. Recoupant les indications du vieux Guanche et de l’ermite, Brendan ne cessait de vérifier ses calculs, scrutant les étoiles, le soleil, se brûlant les yeux à épier l’horizon.

Enfin, un jour, peu avant Noël, une lueur étrange apparut très loin, bien au-delà de l’horizon. Épuisés, les navigateurs, qui commençaient à émettre le désir de regagner la délicieuse Irlande, sentirent leur cœur bondir de joie. Là-haut, très haut dans le ciel, des traînées lumineuses convergeaient vers la lueur surnaturelle.

– Cela ne peut être que des anges ! déclara Brendan, à genoux et les yeux pleins de larmes.

Le temps d’une action de grâce, et il ordonna de mettre le cap vers la lumière divine.

Deux jours plus tard, la flottille parvenait aux abords d’une île extraordinaire, baignée d’un halo étrangement doré. Cette fois, ils touchaient au but. Et, en effet, ils purent constater que la légende disait vrai. Il poussait là des fruits aux goûts incomparables, les forêts s’avérèrent giboyeuses, les eaux des rivières et des lacs étaient tièdes et poissonneuses.

Pour remercier Dieu, Brendan célébra une messe devant la mer. Il espérait secrètement attirer les créatures divines qui vivaient là. Pourtant, personne n’apparut. L’Île des Merveilles semblait inhabitée. Dans les cieux, le vol des anges avait cessé.

Ils restèrent près de trois semaines sur place, explorant les lieux avec respect et curiosité, s’étonnant de la beauté des arbres et des plantes. De peur de froisser les habitants invisibles, ils n’osèrent chasser, se contentant de cueillette et de pêche.

Ils commençaient à se résigner à ne jamais rencontrer les anges vivant dans ce paradis lorsqu’un groupe d’hommes et de femmes magnifiquement vêtus apparurent devant eux, là où ils avaient établi leur campement. Brendan et ses compagnons coururent se prosterner devant eux. L’un des arrivants, un homme de haute stature à la peau brune, à la longue chevelure noire et aux yeux verts, s’adressa à lui dans sa langue :

– Ton obstination a été récompensée, Brendan. Tu as atteint Xanadu, l’une des portes de ce que ta religion appelle le Paradis. Pourtant, tu ne peux pas rester ici. Dans deux jours, cette île va disparaître. Tes compagnons et toi devrez être partis. Dans le cas contraire, vous risquez de périr tous.

Pas un instant Brendan ne songea à discuter les ordres du personnage, qui ne pouvait être qu’un archange, un grand serviteur du Christ. il ne s’étonna pas non plus du fait qu’il parlait couramment la langue irlandaise.

Le lendemain, les trois navires s’éloignaient de l’Île des Merveilles. De loin, les marins, pleins de ferveur, aperçurent dans le ciel de nouvelles pointes lumineuses convergeant vers l’île. Elles ressemblaient de loin à des flèches d’argent extrêmement brillantes.

Soudain, un épais brouillard naquit des vagues, cerna les trois bateaux, noya l’île mystérieuse. Lorsqu’il se dissipa, elle avait disparu. Là où se dressaient ses bautes falaises, il ne restait plus que l’océan, à perte de vue.

Une profonde affliction s’empara de Brendan et des siens. Ils avaient foulé le sol de l’Éden, et cette expérience les avait marqués pour toujours. Mais ils savaient aussi que jamais plus ils ne pourraient revenir. Car, si le vieil ermite avait raison, l’Île magique ne reparaîtrait que dans cent vingt et un ans…