18

Huit jours plus tard, Kevin et Alexandra croupissaient encore dans deux cellules de la DST, à Paris. Le commissaire Brouillard avait décidé qu’ils étaient tous deux des agents secrets et ne voulait pas en démordre. Les interrogatoires s’étaient succédé jour et nuit, chaque fois plus éprouvants, dans le but de les faire « craquer ». Vexations et humiliations alternaient avec de longues périodes d’attente solitaire, car ils avaient été séparés. Toutes les nuits, on les réveillait pour leur poser les mêmes questions.

Au début, Kevin avait tempêté, menacé, exigé d’appeler l’ambassade des États-Unis et son avocat, Brouillard n’avait rien voulu savoir. Il avait même récolté quelques coups « qui ne laissent pas de traces » au passage.

– Mais que voulez-vous que je vous dise ? gémissait l’Américain, au bord de l’évanouissement. Je ne suis pour rien dans la mort de cet homme. J’ignore son nom, je ne sais pas qui l’a tué et pourquoi. Je veux voir l’ambassadeur des États-Unis.

– Ta gueule ! Ce type est mort devant ta chambre d’hôtel parce qu’il avait des informations à te transmettre. Je veux en connaître la teneur !

– Va te faire foutre !

L’instant d’après, un lourd bottin s’abattait sur le crâne de Kevin. Celui-ci serra les dents pour ne pas hurler de douleur et de rage.

– Je veux voir mon avocat ! Vous n’avez pas le droit de nous garder aussi longtemps.

– Dans les affaires d’espionnage, le droit n’existe pas !

Alexandra n’avait pas été mieux traitée, que l’on avait obligée à se déshabiller pour subir l’interrogatoire du gros flic au regard de belette.

– Pour le compte de qui travailles-tu ? Qu’est-ce que tu fricotes avec ce Ricain ?

Elle avait beau répéter qu’elle était étudiante en histoire, Brouillard estimait qu’elle voyageait beaucoup trop.

Au bout de cinq jours, tous les deux étaient abattus, épuisés par le manque de sommeil et les humiliations.

Enfin, au matin du sixième jour, des gardes les amenèrent dans la salle d’interrogatoire, cette fois avec beaucoup de ménagement. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis quatre hommes pénétrèrent dans la salle. Avec soulagement, ils reconnurent Eddy, en compagnie de deux autres individus qu’ils ne connaissaient pas. Derrière eux, Brouillard paraissait mal à l’aise. Eddy interpella Kevin :

– Hello, mec ! Ça n’a pas l’air d’aller très fort !

– Salut, vieux frère ! Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux de te voir.

– Je te présente William Sheridan, mon patron. C’est à lui que tu dois ta libération, et à ce monsieur.

– Bertrand Meissonnier, ministère des Affaires étrangères. Ravi de vous rencontrer, Monsieur Kramer. Je suis désolé de la manière dont vous avez été traités tous les deux. Au nom de la France, je vous présente toutes mes excuses pour la séquestration inadmissible que l’on vous a imposée. Il se trouve que nos services doivent faire face actuellement à une affaire d’espionnage particulièrement grave, et parfois… Du regard, il fustigea Brouillard qui baissa le nez.

– Certains fonctionnaires ont tendance à faire du zèle. Mais il est bien évident que vous n’êtes pour rien dans la mort de Bruce Lebster. Par chance, l’inspecteur Joncourt, de La Rochelle, a prévenu votre ami Edward Lee, qui a aussitôt alerté William. Or, M. Sheridan et moi sommes de vieilles connaissances. J’ai ordonné de vous libérer sitôt que j’ai été informé de l’affaire, et j’ai tenu à venir en personne m’assurer que mes ordres étaient exécutés. William a même fait le voyage de New York pour vous récupérer, vous êtes donc libres, avec toutes nos excuses.

Kevin grogna :

– Nous vous remercions, M. Meissonnier, mais aux États-Unis, un prisonnier a droit à la présence d’un avocat près de lui.

– Dans les affaires d’espionnage, le droit reste très théorique. Mais c’est un monde auquel vous êtes étranger. Pour nous faire pardonner, nous vous offrons le séjour à Paris dans un quatre étoiles et, bien entendu, le billet de retour en première classe, pour vous et Mademoiselle Delamarre.

Les yeux cernés par l’épuisement, mais brillants de colère, Alexandra déclara :

– Ne vous inquiétez pas, nous ne porterons pas plainte. Mais ce type m’a donné des baffes, alors que j’étais ficelée en slip et soutien-gorge sur une chaise. Ça, je n’ai franchement pas aimé. Alors, vous permettez ?

Avant que quiconque ait pu réagir, elle fonça sur Brouillard et lui décocha un imparable crochet du droit qui envoya le gros flic bouler sur le sol, le nez en sang.

Le lendemain, ils reprenaient l’avion pour New York. Kevin et Alexandra avaient abandonné l’idée de prendre quelques jours de vacances dans le Périgord. Durant le voyage, Sheridan déclara :

– Eddy m’a mis au courant des deux tentatives de meurtre que vous avez subies, Monsieur Kramer. J’ai également pris connaissance de la manière dont vos deux agresseurs ont été tués. Tout ceci est plutôt curieux. Avez-vous une idée de ce que cela signifie ?

Visiblement, Eddy n’avait pas dévoilé l’origine de l’affaire à son supérieur. Il décida d’entrer dans son jeu, malgré la sympathie que lui inspirait spontanément William Sheridan.

– Aucune.

– Peut-être avez-vous vu quelque chose que vous n’auriez pas dû voir…

– Dans ce cas, j’ignore de quoi il s’agit. Sheridan n’insista pas.

– Bien. Par précaution, je vais demander une protection rapprochée.

Le lendemain de leur retour, Kevin et Alexandra se rendirent à la maison d’édition. Ils trouvèrent Mike aux prises avec une femme qui lui reprochait d’avoir une nouvelle fois cédé au vice du cigare. En effet, un superbe Davidoff se consumait dans le cendrier. La virago le menaçait d’une foule de cancers tous plus cruels les uns que les autres, et de le dénoncer à la ligue anti-tabac s’il ne détruisait pas immédiatement l’objet du délit et la boîte qu’il conservait précieusement dans le tiroir de son bureau. Mal à l’aise, Mike bougonnait pour la forme, et se préparait à obtempérer lorsque Kevin et Alexandra entrèrent dans le bureau. Sans se soucier des arrivants, la femme continua ses reproches, ce qui eut le don d’agacer la jeune Française. Soudain, elle explosa.

– Ah, vous commencez à me chauffer les oreilles, vous, les Américains ! dit-elle en fonçant sur la donneuse de leçons. Ce monsieur est seul dans son bureau, et la fumée ne dérange que lui. Vous êtes en train de mener une campagne imbécile à cause des risques du tabac, mais, dites, cela ne vous gêne pas que vos mômes se trimbalent dans les rues avec des flingues ?

– De quoi vous mêlez-vous ?

– Et vous ? Avant d’emmerder les fumeurs, commencez par interdire les armes ! Ça sera plus efficace. Et pendant que vous y êtes, supprimez aussi la peine de mort ! Vous passerez peut-être alors pour un pays civilisé !

– Quoi ?

– Chère Madame, vous nous faites perdre notre temps. Nous avons des choses bien plus importantes à voir ! Alors, dehors !

Et, sans laisser à l’autre le temps de répliquer, elle l’attrapa par le bras et la vira proprement du bureau dont elle claqua la porte, sous le regard ahuri de Kevin et de l’éditeur, qui éclata de rire.

– Tu peux me présenter ce petit ouragan, Kevin ?

– Alexandra Delamarre, ma compagne.

Mike se leva et s’inclina devant elle, le visage éclairé par un sourire réjoui.

– Soyez la bienvenue, Mademoiselle. Vous êtes aussi belle qu’efficace.

Il se tourna vers Kevin et ajouta :

– Je crois bien que je vais l’engager pour chasser les casse-pieds. Alexandra et Kevin prirent place et racontèrent leurs aventures à Mike, jusqu’à l’intervention de Brouillard et leur libération par William Sheridan en personne. Il les écouta avec stupéfaction en se grattant le menton, signe chez lui de la plus grande perplexité.

– Si je ne te connaissais pas, dit-il enfin, je croirais que tu te fous de moi. Je commençais à me faire à l’idée que tu allais découvrir un réseau d’extraterrestres infiltré un peu partout dans le monde, et tu me ramènes des histoires abracadabrantes de voyages dans le temps, de jeune fille torturée par un tribunal de fanatiques religieux, de médium écossais et même un conte à dormir debout qui laisserait entendre que Colomb n’a pas découvert l’Amérique. Comment veux-tu que j’avale tout ça sans m’étouffer ?

– Prends-le comme tu voudras, Mike. Mais c’est bien la vérité. Nous-mêmes, nous avons du mal à y voir clair, surtout après la mort de ce mystérieux Bruce Lebster, à La Rochelle.

– C’est bien triste pour lui, mais je ne vois pas quelle preuve tu peux m’apporter pour étayer tes histoires de retour dans le passé.

– J’ai un moyen de te prouver que nous disons vrai, Mike. Il est seulement… un peu risqué.

– Explique-toi !

Kevin regarda autour de lui.

– Heu… y a-t-il un objet ici auquel tu ne tiennes pas du tout ?

– Hein ?

– Je vais essayer de ne pas faire de dégâts, mais je préfère te prévenir. Mike soupira, puis désigna, sur une armoire, une sorte de statuette en porcelaine représentant un personnage gras et laid.

– C’est ma belle-mère qui m’a offert ce machin-là ! Il paraît que c’est l’œuvre d’un grand artiste moderne. Ma femme n’en veut même pas à la maison. C’est tout dire !

– Bon !

Kevin se concentra. Un long moment.

– Alors ? grogna Mike.

– Chut ! souffla Alexandra. Il n’a pas eu beaucoup de temps pour s’entraîner.

Tout à coup, la statuette se mit à vibrer, puis, sous l’œil éberlué de l’éditeur, elle décolla de l’armoire et plana lentement en direction du bureau.

– Purée de purée ! gronda Mike, inquiet. Ça veut dire quoi, ce machin ?

Il regarda Kevin, qui souffrait visiblement pour rester concentré. Soudain, la statuette fit un plongeon sur la moquette.

– Raté ! jeta Mike.

– Je sais, je voulais la déposer sur ton bureau, mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout !

– Je ne parle pas de ça ! Tu n’as même pas réussi à la bousiller. Tant pis !

Il remit l’objet en place et demanda :

– Comment fais-tu ça ?

– Je ne sais pas exactement. C’est un truc que j’ai retenu de mon voyage dans la peau de Daniel Dunglass-Home. Lui non plus ne savait pas l’expliquer. C’est comme… une autre perception de l’espace !

– Et ça prouve que nous vous disons la vérité ! précisa Alexandra.

– Ouais ! Après avoir vu cette démonstration, je veux bien vous croire. Mais je ne vois pas comment relier tout ça à l’histoire Falcon.

– Il y a plusieurs liens. Les Falcon sont d’origine égyptienne. Il est probable qu’ils n’ont pas péri dans l’incendie de Rocky Point, et que ce sont eux qui nous envoient les lettres signées de la croix Ankh. Je suis à présent doué de pouvoirs paranormaux, tout comme eux. Les leurs sont seulement beaucoup plus développés.

– Et c’est toi qui me dis ça ? Toi que l’irrationnel faisait fuir !

– Après ce qu’Alexandra et moi avons vécu, j’ai changé d’avis. La seule chose que nous ignorons, c’est la motivation véritable de nos anges gardiens. Pour l’instant, c’est la bouteille à l’encre. Mais toi, de ton côté, rien de nouveau ?

– Il y a eu la visite de ce flic, Larry Smith. Il voulait absolument savoir où tu étais.

– Et il a dû l’apprendre. Avec les moyens dont dispose le FBI, ce n’était pas difficile. Quand t’a-t-il rendu visite ?

– Le lendemain de votre départ.

– Donc, il a très bien pu nous suivre en Europe.

– Mais pourquoi tenait-il tant que ça à te retrouver ? Tu es quand même libre d’aller où bon te semble, non ?

– Je ne pourrais pas le jurer, mais la silhouette de l’homme qui a tiré sur Bruce Lebster à La Rochelle m’a vaguement rappelé ce Larry Smith : un gros type avec un imperméable. Malheureusement, je n’ai fait que l’entrevoir.

– Si c’est le cas, quel jeu joue-t-il ?

– Je n’en sais rien. Mais je vais demander à Eddy de se renseigner un peu plus sur ce bonhomme.

– Bien ! Et que comptes-tu faire à présent ?

– Attendre. Nos anges gardiens ne vont certainement pas en rester là. Et je suis curieux de savoir où et quand ils vont nous envoyer à présent.

– Où et quand ?

Mike hocha la tête, perplexe.

– Quand tu parles comme ça, j’ai l’impression que tu n’as plus toute ta raison.

– Parfois, je me le demande aussi.

– Mais à quoi riment toutes ces histoires ? Au début, on pouvait penser à une affaire d’espionnage, de trafic d’armes à la technologie révolutionnaire, ou encore, avec beaucoup d’imagination, à une invasion extraterrestre. Mais maintenant, pourquoi vous fait-on remonter le temps à la recherche de vos vies antérieures ? Comment vos… anges gardiens parviennent-ils à accomplir ce truc-là sans même vous approcher ? C’est ahurissant ! Et puis, que veulent-ils vous faire découvrir avec ces voyages ?

– Ce ne sont pas exactement des voyages. On appelle ça des « régressions ». Notre corps reste à notre époque. Seul notre esprit intègre l’enveloppe des personnages que nous avons été dans le passé. Et je ne crois pas que les anges gardiens interviennent directement. La découverte de lieux que nous avons connus autrefois suffit à déclencher ces retours. Peut-être parce qu’ils nous ont conditionnés pour ça. Quant à leur but, nous l’ignorons, mais ce que nous avons appris est déjà suffisant pour déclencher une révolution à l’échelle mondiale.

– Tu exagères. Tout le monde se fout que ce ne soit pas Christophe Colomb qui ait découvert l’Amérique !

– D’accord avec toi. Mais nous savons maintenant que la réincarnation existe. Cela risque de flanquer une sacrée pagaille dans les religions.

– Si tu parviens à te faire écouter. Il faudra plus qu’un bibelot volant pour ébranler les certitudes des théologiens et surtout des fidèles.

– De toute façon, intervint Alexandra, nous n’avons pas l’intention de révéler ce que nous avons appris. L’Humanité n’y est pas préparée, et nous ferions plus de mal que de bien.

– Il y a des chances. Mais peut-on envisager que vos… guides soient de vrais anges gardiens ?

– Pourquoi pas ? Au point où nous en sommes, nous ne pouvons repousser aucune hypothèse.

Kevin avait élu domicile dans l’appartement d’Alexandra. Estimant qu’il courait un grave danger en restant chez lui, la jeune femme avait renouvelé son invitation, et, cette fois, il avait accepté. Le soir, alors qu’ils s’apprêtaient à dîner, ils reçurent un appel d’Eddy.

– Il faut que je te voie immédiatement. J’ai du nouveau, et du gratiné.

Une demi-heure plus tard, Eddy les avait rejoints, passablement excité.

– Que t’arrive-t-il ? On dirait que tu as vu le Diable en personne ! s’exclama Kevin.

– Presque. Si ce que j’apporte est vrai, on peut se demander s’il n’est pas derrière tout ça.

– C’est-à-dire ?

– Tout d’abord, je sais qui était Bruce Lebster. Il s’agissait d’un médium employé par la NSA. Il fait partie de ces individus étranges qui ont développé des facultés extrasensorielles. Bien entendu, le gouvernement nie leur existence, mais ils existent bel et bien. Bruce Lebster était télépathe. C’est-à-dire qu’il percevait les émotions des individus sur lesquels il se concentrait. D’après ce que j’ai appris, il lui suffisait de se trouver à une distance maximum d’une centaine de mètres pour percevoir ce qui se passait dans l’esprit de ses victimes. Celles-ci étaient en général des terroristes, ou des gens dont les activités menaçaient la sécurité des États-Unis. Peut-être a-t-il été envoyé par l’Agence pour vous surveiller. On l’a descendu parce qu’il a voulu prendre contact avec vous. On peut même imaginer que c’est la NSA elle-même qui a ordonné son élimination. Question : pourquoi ? Qu’avait-il de si extraordinaire à vous révéler ?

– Il ne pourra malheureusement plus le dire.

– S’il nous espionnait, il s’est rendu compte que nous n’étions pas des terroristes, dit Alexandra. Il voulait peut-être nous avertir que nous étions surveillés.

– Dans ce cas, il lui suffisait de prévenir ses supérieurs que vous ne représentiez aucun danger. Il y a certainement autre chose.

– À propos, il faudrait te renseigner un peu plus sur Larry Smith, déclara Kevin. Ce n’est pas une certitude, mais la silhouette du type qui a tué Lebster à La Rochelle lui ressemblait.

– Je vais voir ça. Deuxième point : j’ai mené une enquête un peu plus poussée sur les Falcon. Rien à signaler dans leur activité. Ils sont réellement négociants en objets d’art, et réputés pour posséder des articles de très belle qualité. J’ai essayé alors d’en apprendre plus sur leurs origines. Et c’est là que ça devient passionnant. Voilà les renseignements que j’ai obtenus : Paul Falcon, né le 16 août 1958 à Denver, Colorado, de Robert Falcon et Margareth Landsbury. Rien à signaler a priori : un Paul Falcon est bien né à cette date. Seul problème : il n’a vécu que quelques jours.

– Hein ?

– En clair, ça veut dire que notre Paul Falcon vit sous une fausse identité. Et ce n’est pas fini. Katherine Falcon, née Latimer, le 20 décembre 1962 à Portland, Oregon, de Gary Latimer et d’Helen Carter. Même chose : la petite Katherine Latimer est morte quelques heures après sa naissance.

– Mais comment ont-ils fait ? Et pourquoi ? demanda Alexandra.

– Comment, c’est relativement simple. Il leur a suffi de se procurer les documents et de les falsifier. Pourquoi, ça se devine aisément : ils recherchaient des identités de couverture. Il s’agit donc probablement d’une affaire d’espionnage. D’ailleurs, cela colle tout à fait avec l’histoire de l’arme secrète capable de réduire les cerveaux en bouillie.

– C’est très intéressant, rétorqua Kevin, mais cela ne correspond pas du tout à ce que nous avons découvert. Cela va beaucoup plus loin qu’une banale histoire d’espionnage. J’ai cru comprendre que tu n’avais pas parlé à ton patron de l’histoire Falcon.

– Pas encore. Je lui ai dit que l’on avait tenté de te tuer par deux fois, mais je n’ai pas osé parler de l’affaire de Rocky Point. Elle me semblait un peu trop… bizarre. Sheridan est un type sympa, mais plutôt réaliste. Les hypothèses hasardeuses à propos d’extraterrestres ou autres le feraient bondir au plafond. Je voulais attendre de savoir ce que vous alliez découvrir en Europe avant de le mettre au courant.

– Eh bien, en fait d’irrationnel, tu vas être servi.

Ils lui racontèrent alors ce qu’ils avaient vécu. Devant son incrédulité, Kevin manœuvra plusieurs objets par télékinésie, sous le regard éberlué de son ami.

– C’est dingue, ce truc ! s’exclama-t-il.

– Oui, et j’ai l’impression que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

– Tu ne crois pas si bien dire. Parce que je ne vous ai pas encore tout montré.

Il sortit de sa mallette un boîtier contenant des DVD.

– Voilà ! Sans avoir rien demandé, j’ai reçu ce truc-là chez moi, accompagné d’un petit mot signé d’un certain Stephen Mac Pherson. Tu as un lecteur ?

– Bien sûr !

Eddy glissa le premier disque dans l’ordinateur. Des images apparurent, qui montraient des soldats à l’entraînement. Très rapidement, ils se rendirent compte que cet entraînement n’avait rien à voir avec celui que suivaient les commandos ou même les légionnaires français, réputés être les meilleurs soldats du monde, de l’aveu même des marines américains. Les balles étaient réelles, les coups vraiment portés, même à l’arme blanche. Le commentaire off expliquait que les pertes étaient lourdes, mais que tel était le prix à payer pour former des guerriers parfaits. Hallucinés, Kevin et Alexandra ne pouvaient détacher leurs yeux de l’écran, sur lequel les soldats s’entre-tuaient.

– C’est épouvantable ! s’exclama la jeune femme.

– Oui ! Seuls les meilleurs survivent pour constituer une armée d’élite.

– Et que disent les familles de ceux qui se font tuer à l’entraînement ?

– D’après un autre dossier, ces types sont recrutés soit parmi des Américains sans attaches, soit parmi des étrangers, un peu partout dans le monde.

– La fidélité à l’armée est basée sur le patriotisme, objecta Kevin. On ne peut exiger un tel sentiment d’un étranger.

– Exact, mais tu comprendras plus loin que cela n’a aucune importance dans le cas de ces soldats. En attendant, regardez ça !

Sur un autre DVD, un guerrier était lâché dans les quartiers sordides d’une grande ville, en civil, et avec pour seule arme un poignard. Une caméra à infrarouges le suivait de loin. Le commentateur expliquait d’une voix glacée qu’il s’agissait là d’un entraînement pour la guérilla urbaine. D’après les pancartes et les messages publicitaires, la scène se déroulait dans un pays d’Amérique du Sud. Bientôt, sous une bretelle d’autoroute, le soldat débusqua une dizaine d’adolescents armés de couteaux et de barres de fer, avec lesquelles ils s’amusaient à casser des voitures. Sans aucune sommation, il se rua sur eux. Un combat d’une rare sauvagerie s’engagea. Les loubards, confiants dans leur nombre, ripostèrent aussitôt. Mais ils se rendirent très vite compte qu’ils n’étaient pas de taille face à cet adversaire surentraîné. Très vite, six d’entre eux s’écroulèrent, le ventre ouvert. Les autres s’enfuirent en hurlant. La même scène se répéta un peu plus loin. Cette fois, le soldat éventra ou égorgea une douzaine d’individus. La voix off précisa que toutes les précautions étaient prises pour que la police conclue à un combat entre bandes rivales.

Plusieurs films montraient ainsi ces inquiétants guerriers à l’œuvre, dans les environnements les plus divers : grandes cités, forêts de montagne, jungles, marécages. L’un d’eux fut abattu par l’une de ses victimes qui eut le temps de vider son chargeur avant de mourir. Le film montra alors l’intervention d’autres soldats qui emportèrent le corps.

Eddy chargea un troisième disque et se tourna vers Alexandra.

– Je vous préviens, celui-ci est quasi insoutenable. Il vaudrait peut-être mieux que vous ne regardiez pas.

– Parce qu’il y a pire que ce que je viens de voir ?

– Exactement, mais vous faites comme vous voulez.

L’action se déroulait quelque part dans l’Est africain. Le commentateur, de sa voix sans âme, expliqua qu’il s’agissait là d’une opération en situation réelle, dont le but était de provoquer un conflit entre deux ethnies en éliminant la population entière d’un village. Une vingtaine de guerriers suivis par un cameraman avançaient dans la jungle, tels des fauves à l’affût. Au loin, on distingua une petite agglomération aux maisons de terre recouverte de tôle ondulée, de plaques de bois et feuilles de palme. Des enfants jouaient dans les ruelles. Plus loin, des femmes jacassaient en battant des céréales dans des mortiers. Des vieux bavardaient, assis sur des pierres.

– Les uniformes correspondent à ceux de l’armée régulière, afin de faire croire à une attaque de l’autre ethnie, expliqua Eddy. Vous pourrez remarquer que la majorité des soldats est de race noire. Les deux ou trois blancs peuvent passer pour des mercenaires.

Quelques instants plus tard, les soldats encerclèrent les habitants, et les contraignirent, sous la menace de leurs armes, à se réunir sur la place du village. Puis l’horreur commença. L’un après l’autre, les guerriers découpèrent les hommes à coups de machette, tranchant les membres, les têtes. Les uniformes étaient rouges de sang. Ce fut ensuite le tour des vieillards, puis des femmes et des enfants. Personne ne fut épargné. Ceux qui tentaient de s’enfuir étaient aussitôt abattus d’une rafale de fusil-mitrailleur. Des ruisseaux écarlates coulaient sur la terre avide. Alexandra ne put résister longtemps et courut aux toilettes pour vomir. Lorsqu’elle revint, Eddy avait arrêté le film.

– Je vous avais prévenue. Elle se mit à hurler :

– Mais ça veut dire quoi, ces monstruosités ? Qui sont ces types, et pourquoi font-ils ça ?

– Cette action a eu lieu en Afrique, pour raviver la guerre entre les deux peuples d’un même pays. Deux peuples qui éprouvent mutuellement une haine ancestrale, mais qu’un chef avisé avait réussi à concilier. Ce chef a été assassiné. Le but de l’opération était d’instaurer un climat de terreur afin de déclencher les hostilités. L’opération a réussi, puisque l’armée régulière fut mise en cause. Et ce fut la guerre civile.

– Mais pourquoi ? s’insurgea Alexandra.

– Peut-être pour permettre aux marchands d’armes de s’enrichir.

– Quoi ? Toute cette… abomination pour vendre des armes ? Mais qui est derrière ça ?

– Malheureusement, le rapport ne le dit pas. Il est signé « César ». C’est sûrement un nom de code.

– Comment ces soldats peuvent-ils accepter de massacrer ainsi des inconnus ? explosa la jeune femme.

– L’un des disques l’explique. Il contient des rapports détaillés sur les drogues qu’on leur fait prendre.

– Des drogues ?

– Destinées à annihiler toute émotion, toute faiblesse. Ils les absorbent dans leur nourriture, dans leur boisson, sans s’en rendre compte. Beaucoup servent de cobayes, et un gros pourcentage en meurent. Cela explique aussi qu’ils peuvent se permettre d’engager des étrangers. Ils transforment ces types en robots humains, en les rendant complètement insensibles à la pitié et à la souffrance.

– L’armée a complètement pété les plombs ! s’écria Kevin.

– Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse de l’armée. Ces soldats n’appartiennent à aucune unité connue. Ils viennent d’ailleurs.

– Le gars qui t’a envoyé ça, ce… Mac Pherson, qui est-ce ? Eddy ne répondit pas immédiatement, puis déclara :

– Un fantôme !

– Tu te fiches de nous ?

– Pas du tout. Après avoir pris connaissance du dossier, j’ai mené une enquête discrète. Et j’ai appris que Stephen Mac Pherson était mort.

– Mort ?

– Il était sénateur, et occupait une fonction élevée au FBI. Il est décédé voici une dizaine d’années. Sa voiture a basculé dans un ravin et a explosé. Son corps a été emporté par le torrent en crue. Un pêcheur l’a découvert, trois mois plus tard, dans un état de décomposition avancée. On ne l’a identifié que grâce à une chevalière.

– Et ce spectre t’a envoyé ce dossier secret…

– Il a été adressé chez moi, accompagné d’une lettre me demandant expressément de ne rien révéler de son contenu à quiconque, sauf à deux personnes : Kevin Kramer et Alexandra Delamarre.

– À nous ? Mais pourquoi nous ?

– Je n’en sais rien, mais ça veut dire qu’à travers moi, c’est vous qu’il veut informer, peut-être pour vous apporter une réponse sur l’origine des soldats qui ont attaqué les Falcon à Rocky Point. Ils appartenaient sans doute à cette unité spéciale.

– C’est possible, en effet. Cela expliquerait qu’on les ait enlevés de l’hôpital de Klamath Falls. « César » n’avait aucune envie que l’on découvre la présence de drogues dans leur sang. Mais comment ce Mac Pherson peut-il être au courant de tout cela ?

– Aucune idée. Mais il est probable que c’est pour cette raison que l’on a tenté par deux fois de te tuer. Tu as vu ces soldats kamikazes, et tu es devenu un témoin gênant.

– Très peu de personnes étaient au courant. Il y a surtout ce flic, là, Larry Smith. Il savait que j’étais allé voir les Falcon, et il m’a interdit de les revoir. Il était au courant de l’attaque. Je suis sûr qu’il a partie liée avec « César ».

– Mais c’est qui, ce « César » ? s’écria la jeune femme.

– Probablement un code désignant des types haut placés, qui dirigent toute cette affaire.

– Et Mac Pherson a voulu nous informer, à travers toi, reprit Kevin. Ça n’a pas de sens. Que représentons-nous de si important pour qu’on nous communique ainsi des dossiers top secret ?

– Il est possible que cela ait un lien avec vos expériences récentes, suggéra Eddy. Mais je ne vois pas lequel.

Ils restèrent un long moment sans mot dire. Puis Kevin demanda :

– Ton patron, Sheridan, il est au courant pour ce dossier ?

– Non. Et je ne lui en parlerai pas avant d’en savoir plus. Jusqu’à présent, je lui faisais totalement confiance, mais je commence à devenir un peu parano.

– Qu’est-ce que tu vas faire de ces disques ?

– Le mieux serait de les détruire, suggéra Alexandra.

– Non, il est préférable de les mettre en sécurité, répondit Eddy.

– Alors, je vais les déposer chez mon avocat, décida Kevin. Après tout, c’est à moi qu’ils sont adressés.

Le lendemain, lorsque Kevin et Alexandra se rendirent chez maître Spalding, l’avocat, deux hommes les suivirent après leur avoir adressé un signe discret. William Sheridan avait tenu sa promesse et attaché des agents à leur protection.

Mais les quatre jours suivants se déroulèrent sans incident. Personne ne semblait faire attention à eux, hormis les deux flics.

– Aurions-nous cessé de représenter un danger ? se demanda Kevin.

– Ils ne savent peut-être pas que tu vis avec moi, avança Alexandra.

– Cela m’étonnerait. Il a dû se passer quelque chose de nouveau qui les a dissuadés de nous tuer. J’aimerais bien savoir quoi.

Le lendemain, une nouvelle lettre signée de la croix Ankh arriva, encore plus énigmatique que les premières.

« Le Chemin de la Vérité passe par le Temple d’Or, où vous attend le Faucon. Monsieur Tcheng Lin Piao sera votre guide. »

Le message était accompagné de deux billets d’avion à destination de la capitale française, et d’une adresse.

Celle d’un Chinois nommé Tcheng Lin Piao…