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Un peu plus tard, le petit groupe se retrouva au temple, où Tsenring leur fit servir le thé. Autour d’eux, les moines s’empressaient, bavardaient entre eux, le visage épanoui. Bouleversés par ce qu’ils venaient de vivre, Kevin et Alexandra ne savaient plus que penser.
– Ramsès Ier a régné dix ans, entre 1198 et 1188 avant Jésus-Christ, expliqua Alexandra. Sept siècles avant la naissance du Bouddha. Si l’on écarte la coïncidence d’une ressemblance extraordinaire, ce que nous avons vu signifierait que Katherine et Paul Falcon vivaient déjà il y a plus de trois mille ans. C’est invraisemblable.
– C’est difficile à admettre, en effet, ajouta Kevin. Mais cela justifierait qu’ils aient besoin régulièrement de changer d’identité, et donc d’emprunter celles d’enfants morts en bas âge.
Il s’adressa au Chinois :
– Monsieur Tcheng, saviez-vous que les Falcon étaient… immortels ?
Monsieur Tcheng conserva son imperturbable sourire.
– C’est la conclusion à laquelle je suis arrivé au travers de mes propres expériences.
– Alors, qui sont-ils réellement ? Des extraterrestres ? Des dieux ? Appartiennent-ils à une race supérieure ?
– Ce sont des êtres supérieurs, indubitablement. Je crois qu’ils n’ont jamais connu la mort.
– Et ils viennent du monde sur lequel ouvre le… passage qui se trouve ici, sur ce plateau. Ce sont donc des extraterrestres.
L’Asiatique eut un large sourire.
– Vous avez vu ce monde, s’exclama-t-il. C’est extraordinaire !
– Plus exactement, Kashta et Mina l’ont entrevu, l’espace d’un instant. Puis tout s’est brouillé et ils se sont retrouvés à Pemako. À l’époque, il n’y avait ni temple, ni habitations. Mais, lors de cette vision, nous avons très nettement distingué une construction à l’architecture inconnue.
– Vous l’avez vu, répéta Monsieur Tcheng, visiblement ravi. Vous êtes bien ceux qu’attendait M. Falcon.
– Il y a trois mille ans, Her Hoptah nous a dit que nous reviendrions à Pemako. Et nous sommes revenus. Mais cette fois, il ne s’est rien passé ; la porte divine ne s’est pas ouverte.
– Peut-être à cause du conflit qui oppose l’Inde et la Chine, suggéra Alexandra.
– C’est possible. Mais si la porte s’était ouverte, nous serions passés de l’autre côté. Est-ce cela que souhaitait M. Falcon ? demanda Kevin au Chinois.
– Non. Il savait que la porte était fermée. Il voulait seulement vous montrer que ce monde existait.
– Vous n’avez pas répondu à ma question. C’est de là qu’ils viennent, n’est-ce pas ?
Monsieur Tcheng ne répondit pas immédiatement.
– Non ! Je vous l’ai dit, ils sont terriens, comme vous et moi.
– Mais ce monde, c’est quoi ?
Tcheng Lin Piao écarta les bras en signe d’impuissance.
– Je ne peux vous en dire plus, car je l’ignore moi-même. Je sais seulement, moi aussi, qu’il existe.
Le grand lama prononça quelques mots, que Tcheng traduisit.
– Tsenring aimerait que vous lui racontiez ce que vous avez vu.
Kevin entreprit de raconter leur expérience, leur voyage depuis la vallée fertile du Nil jusqu’aux montagnes du Tibet, leurs combats contre les pillards, l’apparition des dragons, la manière dont Her Hoptah avait déjoué le piège des sorcières monpas.
Lorsqu’il eut terminé, le Tibétain le remercia et adressa quelques mots à un moine. Quelques instants plus tard, celui-ci revenait avec un vieux manuscrit que Tsenring prit avec précaution.
– Mille fois béni soit ce jour, dit-il. Vous êtes les visiteurs que nous attendions. Un songe m’a visité, pour me dire que des voyageurs très importants allaient venir, et que je devrais leur confier ce livre.
Il leur tendit le manuscrit. Alexandra le prit et s’inclina devant Tsenring pour le remercier. La jeune femme ouvrit le grimoire avec précaution.
– On dirait du papyrus, s’exclama-t-elle.
Kevin et elle examinèrent les caractères. Grâce à leur dernière régression, ils étaient capables de déchiffrer couramment les différentes écritures égyptiennes, hiéroglyphes, hiératique ou démotique. Mais les signes tracés dans le vieux livre leur étaient totalement inconnus.
– On dirait du sanscrit, mais ce n’en est pas, conclut Alexandra. Ou peut-être une forme très ancienne.
– Ce manuscrit est très vieux, précisa Tsenring. Il date d’avant même la naissance du Bouddha. La légende affirme qu’il a été écrit par des prêtres de la religion bon, qui existait bien avant lui. Il relate la venue d’un dieu qui enseigna aux hommes l’existence de cette porte divine, ainsi que d’autres choses, dont l’art des tulpas, que seuls les plus grands maîtres parviennent à dominer.
– Les tulpas ? s’étonna Kevin.
– Oui, je connais cette histoire, répondit Alexandra. Alexandra David-Neel en parle dans ses récits.
– De quoi s’agit-il ?
– Certains moines tibétains sont capables, par concentration mentale, de faire apparaître des formes. Cela peut être des animaux, des personnages, des monstres, voire des maisons ou des paysages. Ces créations mentales sont parfois tellement puissantes qu’elles prennent une consistance matérielle. Alexandra David-Neel dit par exemple qu’un tulpa représentant un buisson de roses émettra une odeur de rose. Les tulpa sont perçus par les spectateurs comme des réalités physiques, qui disparaissent lorsque leur créateur cesse de se concentrer.
– Il peut s’agir de très fortes suggestions mentales.
– C’est l’explication que donnent les Occidentaux. Les Tibétains, eux, ont une autre interprétation. Pour eux, l’esprit est supérieur à la matière, et donc capable de l’influencer et de la modeler. Ainsi, un esprit très puissant peut agir sur elle et la façonner selon son désir.
– Cela expliquerait les deux dragons.
– C’est peut-être aussi sous cette forme qu’il est apparu sur son navire ! ajouta Alexandra.
– Mais oui, tu as certainement raison ! C’est ainsi qu’il a pu protéger l’Atalaya du cyclone.
Kevin examina le vieux manuscrit.
– En revanche, j’ignore comment nous allons faire pour comprendre ce que contient ce livre.
Alexandra le rassura :
– Je connais quelqu’un qui pourra nous aider. Il s’agit d’un spécialiste des langues orientales. Il habite dans le Périgord, pas très loin de chez moi. Nous allons nous y rendre.
– À condition de pouvoir quitter Pemako, rétorqua Kevin, la mine sombre.
– Ne vous inquiétez pas ! déclara Monsieur Tcheng. Je vous ai dit que nous n’aurions pas besoin de repasser par Medog.
– Comment allons-nous repartir ?
– Je vous l’expliquerai demain. En attendant, une bonne nuit réparera vos forces.
Le grand lama les invita à partager son repas. Après les efforts que Kevin et Alexandra avaient fournis, la fatigue prit rapidement le dessus, et, lorsqu’ils eurent gagné la cellule que Tsenring avait mis à leur disposition, ils ne tardèrent pas à sombrer dans un profond sommeil.
Kevin s’éveilla le premier. Une lumière dorée coulait à travers les volets entrouverts. Contre lui était lové le corps tout chaud d’Alexandra, qui s’accrochait encore au sommeil comme un naufragé à sa planche. Une bienfaisante tiédeur baignait les lieux, des parfums de seringa et de chèvrefeuille embaumaient la pénombre.
Kevin savoura la douceur de l’instant. L’esprit encore embrumé, il ne prit pas immédiatement conscience du changement qui s’était produit autour de lui. Puis il se rendit compte de quelque chose d’anormal et il se dressa sur le lit, nu comme un ver.
Le lit ?
La veille, il s’était endormi sur la couche sévère d’une cellule tibétaine, et chaudement couvert. Effaré, il se leva, courut à la fenêtre et ouvrit les volets. Devant lui s’étendait un paysage verdoyant, baigné par un joyeux soleil printanier. À la position de celui-ci, il déduisit qu’il devait être pas loin de midi. Mais le panorama n’avait rien à voir avec les grandioses montagnes tibétaines.
– Alexandra ! Réveille-toi. J’ai l’impression de devenir fou.
La jeune femme grogna, puis se décida à ouvrir un œil. L’instant d’après, elle était debout, nue elle aussi, et regardant de tous côtés d’un air affolé.
– C’est impossible ! balbutia-t-elle.
– Où sommes-nous ?
– Mais… chez moi, dans le Périgord !