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New York…

Trois jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée du dernier dossier. Ce soir-là, une nouvelle enveloppe attendait Eddy. Intrigué, il se précipita chez lui pour l’ouvrir. Elle contenait seulement deux lettres et une photo représentant une femme et une petite fille, toutes deux très jolies.

La première lettre était signée de Stephen Mac Pherson.

« Monsieur Lee,

« Ces deux femmes sont en danger de mort. Il vous faut agir dès ce soir si vous voulez les sauver. Vous comprendrez pourquoi en lisant le dossier ci-joint. »

Eddy prit l’autre document, que Mac Pherson, sans doute pressé, avait pris le risque d’imprimer.

« Rapport sur l’accident du vol 4136, reliant Los Angeles à New York, 18 juin 2000.

« Cher ami,

« Je tiens à attirer votre attention sur un événement inexpliqué, consécutif à l’attentat perpétré contre le trafic référencé ci-dessus, et destiné à éliminer Sarah Livingstone. Plusieurs corps, dont le sien, n’ont jamais été retrouvés. Il est impossible de savoir si elle a réussi à réchapper à l’accident. Si tel est le cas, elle a déjà probablement changé d’identité.

« Un élément a éveillé notre curiosité. Parmi les disparus figuraient une certaine Karen Halden et sa fille Salomée. Compte tenu des circonstances de l’explosion, il n’y avait aucune chance pour qu’elles aient survécu. On n’avait tout simplement pas retrouvé leurs corps. Or, grâce à un litige survenu par le biais de l’administration, nous avons eu la surprise de découvrir qu’une Karen Halden vivait toujours à New York, en compagnie d’une enfant prénommée Salomée. Après vérification, il s’agit bien des mêmes personnes. Un enquêteur fut dépêché à leur domicile pour obtenir des explications. La dénommée Karen Halden lui répondit qu’elle avait pris un autre vol et échappé au drame. L’enquêteur a accepté cette explication sans sourciller. Il n’avait d’ailleurs aucune raison de mettre la parole de cette femme en doute, puisqu’il l’avait sous les yeux.

« Cependant, d’après la liste des passagers, Sarah Livingstone voyageait à côté de ces deux femmes. Nous avons donc poussé nos investigations plus loin. Nous avons constaté qu’aucun vol reliant Los Angeles à New York ce jour-là n’avait transporté Karen Halden et sa fille. Même chose pour les jours précédents ou suivants. Cette femme a donc menti. Il est probable que Sarah Livingstone les a sauvées. Comment ? C’est ce que nous aimerions savoir. Il importe donc de s’assurer de leurs personnes et de les faire parler.

« Je compte sur votre efficacité pour obtenir un maximum de renseignements, et pour faire ensuite disparaître ces deux témoins gênants, définitivement cette fois.

« César. »

Abasourdi, Eddy relut deux fois le rapport. Il n’y comprenait rien. Il se souvenait du crash de cet avion de Los Angeles. Il avait été chargé lui-même par le FBI de rechercher les héritiers de l’une des victimes. Il avait vu les reportages menés sur les lieux, et avait eu accès à des photos interdites au public. Si Karen Halden et sa fille étaient à bord, il avait fallu un miracle pour qu’elles échappent à la mort. Et puis, qui était cette mystérieuse Sarah Livingstone ? Les salauds qui se cachaient derrière le nom de « César » n’avaient pas hésité à sacrifier plus de cent vingt personnes pour la supprimer. Et apparemment, ils avaient échoué. Peut-être cette Karen Halden lui fournirait-elle une explication.

Il prit juste le temps de cacher les documents avec les autres et se rendit à l’adresse donnée par Mac Pherson. Malgré l’heure tardive, un reste de jour illuminait encore le sommet des gratte-ciel. Karen Halden habitait près du Metropolitan. L’immeuble était ancien, haut d’une vingtaine d’étages, et flanqué de deux volées d’escaliers d’incendie. Au moment de pénétrer dans le hall, son attention fut attirée par le regard d’un homme corpulent qui l’observait. Il eut l’impression fugitive de le reconnaître, mais l’inconnu tourna les yeux en direction de deux autres individus. Inquiet, Eddy entra et s’adressa au concierge. Il apprit que Karen habitait au septième étage. Dans l’ascenseur, un nom revint instantanément à l’esprit d’Eddy : Larry Smith, le flic sur lequel Kevin lui avait demandé de se renseigner. Ce type était présent à Rocky Point. Kevin le soupçonnait aussi d’avoir éliminé lui-même le médium Bruce Lebster. Mac Pherson n’avait donc pas menti : Karen Halden et sa fille étaient bien en danger. Mais il fallait à présent les convaincre de partir de chez elles. Et très vite, parce que Smith et ses tueurs allaient arriver d’un instant à l’autre.

Il frappa à la porte indiquée par le concierge. Une jeune femme aux yeux d’un bleu étonnamment clair lui ouvrit, sur la défensive. Il montra sa carte.

– Edward Lee, FBI, Madame. Vous êtes bien Karen Halden ?

– C’est moi !

– Je dois vous parler.

Nerveuse, elle hésita, puis le fit entrer.

– Madame, pardonnez-moi de vous bousculer, mais il n’y a pas un instant à perdre. Vous devez quitter votre appartement dans les minutes qui suivent. Votre vie et celle de votre fille sont en danger.

– Comment ça ?

– Je n’ai pas le temps de vous expliquer. C’est une histoire liée à l’attentat du vol 4136, en juin de l’année dernière.

Aussitôt, la jeune femme pâlit et se mit à trembler.

– Mon dieu !

– Ne prenez que peu d’affaires ! Trois hommes sont déjà en bas. Où est votre fille ?

– Dans sa chambre ! Salomée !

En quelques instants, Karen avait jeté quelques vêtements dans un sac.

– Qu’est-ce qui se passe, maman ? demanda la fillette, affolée.

– Il faut partir, ma chérie.

Eddy jeta un coup d’œil dans le couloir, puis referma la porte.

– Dans l’ascenseur, nous risquons d’être coincés. Il vaut mieux emprunter les escaliers d’incendie. C’est plus prudent.

L’un d’eux était accessible par la cuisine. Eddy prit soin d’éteindre toutes les lumières, pour faire croire à l’absence des locataires, puis tous trois s’engagèrent dans les volées métalliques. Par chance, l’escalier débouchait sur une ruelle ouverte des deux côtés. Avec un peu de chance, Smith et ses acolytes ne se douteraient de rien.

– Où allons-nous ? demanda Salomée lorsqu’ils posèrent le pied au sol.

– Bonne question. Nous allons chez moi, dans un premier temps.

– Chez vous ? s’étonna Karen. Eddy hésita, puis déclara :

– Vous y serez en sécurité.

– Mais pourquoi vous ferais-je confiance ? dit-elle avec un mouvement de recul.

– Il n’y a aucune raison, en effet, Madame Halden. Il y a une heure encore, j’ignorais votre existence. Mais j’ai reçu chez moi un document étrange qui m’enjoignait de venir vous sauver. Vous avez échappé, j’ignore comment, à l’écrasement de l’avion. Et vous avez été témoin de quelque chose pendant ce vol. À cause de ça, vos deux vies sont en danger.

– Nous avons pris un autre avion ! répliqua Karen d’une voix mal assurée.

– Non ! Ceux qui veulent vous supprimer ont vérifié. Vos noms n’apparaissent sur aucune autre liste. Vous étiez bien à bord du vol ?

La jeune femme blêmit. Salomée fixait sur Eddy des yeux terrorisés.

– Le fait que vous ayez accepté immédiatement de me suivre prouve aussi que vous étiez bien à bord.

Karen serra un peu plus sa fille contre elle.

– Nous n’avons rien fait de mal.

– Je le sais, Karen. Et je ne suis pas votre ennemi. Mais il ne faut pas rester ici. Venez.

– Voilà ! dit Eddy en tendant le document signé « César » à la jeune femme.

Celle-ci lut, effarée. Puis elle déclara :

– Je ne sais pas ce qui s’est passé. Vous allez me prendre pour une folle, parce que rien ne peut expliquer ce qui est arrivé.

– Racontez-moi malgré tout.

– D’accord…

Des larmes apparurent dans les yeux de Karen, qui la rendirent encore plus belle. La petite Salomée, agrippée à sa mère, ne cessait de fixer Eddy avec un regard où luisait un mélange d’angoisse et d’espoir. Le flic se sentit craquer.

L’avion en perdition, un an plus tôt…

Karen et Salomée, le cœur broyé par la terreur, regardent fixement la masse sombre de la fourrure forestière fondre vers l’avion. Serrant sa fille contre elle, Karen sent un afflux de bile lui brûler l’arrière-gorge. Tout cela est trop injuste. La mort imminente la terrifie et la révolte : Salomée a toute une vie devant elle. Elle anticipe déjà le choc effroyable, la souffrance, le déchirement du corps, la morsure insoutenable des flammes.

Quelques secondes encore avant l’écrasement. Une incoercible envie de vomir lui broie les entrailles. Puis une sorte de résignation s’abat sur elle. Des larmes se mettent à couler. Ce ne sera qu’un mauvais moment à passer. Elles rejoindront Alan. Elle espère seulement que la douleur ne durera qu’un court instant. Elle souhaite presque être déjà de l’autre côté.

Un sifflement assourdissant se mêle au rugissement des réacteurs emballés, couvrant les cris de détresse des passagers, dont certains détachent leur ceinture pour se jeter à travers la couronne de feu, à l’arrière de l’appareil. Karen songe que les réservoirs sont bourrés de kérosène. Ils exploseront avant même que l’avion ait percuté les montagnes.

– Maman ! Maman ! hurle Salomée. Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir !

Karen tourne les yeux vers Sarah Livingstone. Celle-ci ne manifeste pas la moindre peur. Au contraire, il y a en elle le reflet d’un mélange de colère et d’impuissance. Une fraction de seconde, les regards des deux femmes paraissent se figer, s’accrocher l’un à l’autre. L’instant d’après, Karen voit Sarah détacher sa ceinture, puis se jeter sur elle et Salomée. Ses mains emprisonnent les leurs…

Karen ne comprend pas ce qui se passe ensuite. Elle sent monter le long de son bras une chaleur bienfaisante, rassurante. Puis l’avion fou s’efface, disparaît, comme avalé par un flot de lumière blanche, éblouissante. Aveuglée, elle ferme les yeux. Lorsqu’elle les rouvre, elle croit être devenue folle : elle se trouve dans un cul-de-sac encombré de poubelles. Un brouhaha confus lui emplit les oreilles. L’avion a disparu, comme s’il n’avait jamais existé. Rien ne peut expliquer cela. Elle doit être morte, ou bien elle a basculé dans un autre monde, un univers incohérent. Quelques lectures de science-fiction lui reviennent en mémoire. Mais le brouhaha n’est que l’écho d’une circulation intense. Salomée, terrorisée, les yeux fermés, est toujours blottie contre elle, et Sarah Livingstone lui tient encore la main. Karen la voit reprendre difficilement son souffle, comme si elle venait de fournir un effort intense. Cela ne dure pas. Très vite, l’inconnue retrouve son calme olympien. Salomée rouvre les yeux et se met à trembler.

– Maman ! Que s’est-il passé ? Où est l’avion ?

Karen ne cesse de regarder autour d’elle, en proie à la panique. Elle bredouille :

– Je… je ne sais pas, ma chérie… Je ne sais pas où nous sommes. Sarah répond doucement :

– Vous êtes à New York.

– À New York ? Vous vous moquez de moi !

– Non ! Nous sommes près de Central Park.

– Nous… nous ne sommes pas mortes ? pleurniche Salomée. Sarah lui sourit.

– Non, vous êtes bien vivantes. Et tu vas pouvoir rejoindre ton oncle Peter. Il vous suffit d’appeler un taxi.

– Un taxi ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? s’affole Karen. Qu’est devenu l’avion ?

Sarah pose un doigt sur ses lèvres et la fixe avec un regard intense. Martelant ses mots, elle déclare :

– C’est un miracle, Karen, seulement un miracle. À l’heure qu’il est, l’avion a déjà dû exploser. Ne parlez jamais à quiconque de ce qui vous est arrivé. Dites que vous avez pris un autre avion. Cela vous évitera les pires ennuis.

Elle les aide à se relever. La mère et la fille font quelques pas mal assurés. Karen doit se rendre à l’évidence : l’endroit ressemble bien à une ruelle de New York, avec des escaliers d’incendie, des fenêtres sales, des détritus jonchant le sol.

Karen reprend la main de Sarah et la serre avec émotion.

– Qui êtes-vous ?

La jeune femme élude la question.

– Ne cherchez pas à en savoir plus. Adieu !

Elle s’écarte de Karen et de Salomée, leur adresse un dernier sourire, puis se dirige vers le bout de l’impasse et tourne à l’angle de l’immeuble. Intriguée et abasourdie, Karen tente de la rattraper.

– Sarah !

Mais, lorsque Karen parvient sur le trottoir, Sarah Livingstone a déjà disparu. Comme si elle s’était évanouie dans le néant. Elle revient vers Salomée, qui grelotte de terreur.

– Ma chérie, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je crois que nous avons été sauvées… par un ange. Je pense qu’il vaut mieux ne pas tenter de comprendre. Nous allons faire ce qu’elle a dit : ne rien dire à personne. Pas même à ton oncle Peter. Nous dirons simplement que nous avons pris un autre avion.

Elle regarde encore l’endroit où Sarah Livingstone a disparu et ajoute :

– D’ailleurs, qui nous croirait ?

– Voilà ! déclara Karen. Rien ne peut expliquer ce que nous avons vécu. Cette femme était-elle vraiment un ange ? Je ne sais pas. Son visage reste gravé dans mon esprit, et j’aimerais tellement la revoir pour la remercier. Mais je crois que c’est le genre de rencontre que l’on ne fait qu’une fois dans sa vie.

Eddy resta un long moment songeur.

Karen soupira :

– Vous pensez que je suis folle, n’est-ce pas ?

– Pas du tout. Je crois à votre histoire. Malheureusement, je ne suis pas le seul. Et les autres vous considèrent toutes les deux comme des témoins gênants. Le problème, c’est que j’ignore qui ils sont. Il semble qu’il existe un réseau occulte, une espèce d’organisation secrète qui contrôle pas mal de choses ici même, aux États-Unis. Et cette organisation a décidé de vous éliminer parce que vous en savez trop. Il m’est difficile de parler de votre cas à mes supérieurs. Ils ne possèdent pas les mêmes éléments que moi et ils vous prendraient pour une fabulatrice.

– Vous pourriez leur montrer ces documents.

– Et je risquerais de tomber sur un membre de cette organisation. Ils sont partout.

– Comment avez-vous obtenu ce rapport ?

– Un inconnu me les envoie par courrier.

– Les envoie ? Il y en a d’autres ?

– Oui. Mais moins vous en saurez, mieux cela vaudra. D’ailleurs, ils ne me sont pas vraiment destinés.

Eddy se mit à marcher de long en large. Karen le regardait, effrayée.

– Qu’allons-nous devenir ? dit-elle en pleurant. Je ne peux plus vivre nulle part. Avec mon numéro de sécurité sociale, ils me retrouveront toujours.

Eddy s’assit près d’elle.

– Écoutez, Karen. Je ne sais pas comment nous ferons, mais nous trouverons une solution. J’attends un ami, à qui sont destinés ces dossiers. Il aura sans doute une idée. En attendant, vous allez rester ici. Par chance, je vis seul. J’ai une chambre d’amis, vous la prendrez. Je vais voir aussi ce que je peux faire pour vous inscrire dans le programme de protection des témoins.