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New York…
Eddy avait discrètement essayé d’en apprendre un peu plus sur Stephen Mac Pherson, mais ses recherches n’avaient pas abouti. Officiellement, il était décédé depuis dix ans, et rien ne permettait de douter que le cadavre retrouvé trois mois après l’accident ne fût pas le sien. Ce qui signifiait que quelqu’un utilisait ce nom oublié pour transmettre des dossiers top secret à Kevin et Alexandra. Mais qui ? Et en quoi des informations vieilles de plusieurs décennies pouvaient elles concerner le couple ? Était-ce lié à ce qu’ils risquaient de découvrir lors de leurs prochaines « régressions » ? Mais ce mystérieux Mac Pherson n’avait, a priori, aucun rapport avec les Falcon. Alors, pourquoi s’intéressait-il, lui aussi, à Kevin et Alexandra ?
Depuis le mois de décembre, l’inconnu ne s’était plus manifesté. Eddy avait repris une vie à peu près normale au FBI. Il avait presque fini par oublier les révélations stupéfiantes contenues dans les rapports. Lorsqu’il y pensait, il estimait qu’il s’agissait peut-être d’une affabulation.
Au début du mois de mai, il reçut, toujours dans une enveloppe adressée à son domicile, un nouveau DVD. Inquiet, il alluma son ordinateur et introduisit le disque.
Cette fois, le dossier évoquait l’assassinat de Kennedy. Il commençait par une copie du film réalisé par un amateur, et qui montrait l’événement. Suivaient des images d’actualités de l’époque, dont la mort en direct de Lee Harvey Oswald. Venait ensuite le texte, signé par Stephen Mac Pherson lui-même.
« Le 22 novembre 1963, à Dallas, des coups de feu sont tirés sur la voiture du président John Fitzgerald Kennedy. Touché au cou et à la tête, celui-ci décède peu de temps après à l’hôpital. Très rapidement, les policiers arrêtent un suspect, Lee Harvey Oswald. Celui-ci clame son innocence, mais tout l’accuse. Les coups de feu ont été tirés dans la rue de la bibliothèque où il travaille. L’arme du crime, que l’on retrouve dans cette même bibliothèque, lui appartient. De plus, Oswald est connu pour ses sympathies communistes. Il a même résidé à Moscou et à Cuba. Il est donc le coupable idéal.
« Le lendemain, alors qu’il doit être transféré en prison, un nommé Jack Ruby tue Oswald. Aussitôt arrêté, il déclare avoir voulu venger le président. Jack Ruby est tenancier d’une boîte de nuit et il a des liens avec la mafia. Curieusement, il mourra en prison, en 1967.
« Après dix mois d’enquête, le rapport Warren conclut à la culpabilité de Lee Harvey Oswald. Celui-ci a agi sous le coup de la démence, et non pour des raisons politiques.
« Mais les choses ne sont pas si simples. Ce rapport, mené avec précipitation, ne tient pas compte de certains témoignages, qui parlent d’autres coups de feu, tirés depuis un monticule où se dresse une palissade, de l’autre côté de la rue.
« Ainsi commence le mystère qui entoure la mort de Kennedy. Quelqu’un a-t-il manipulé Oswald ? Est-il le véritable assassin ? Toutes les hypothèses sont émises. Un complot de la CIA qui redoutait un profond remaniement des services secrets américains. Une action des membres du Ku Klux Klan, furieux de voir leurs prérogatives battues en brèche dans le Sud. Un attentat provoqué par les anticastristes déçus de la tournure prise par les événements après l’incident de la Baie des Cochons. Ou encore la mafia, contre laquelle Kennedy voulait engager une lutte sans merci. Ou cette même mafia, avec laquelle cette fois Kennedy avait partie liée, et qu’il aurait trahie, si l’on en croit les aveux tardifs d’une certaine Judith Campbell, ex-maîtresse du président.
« Encore une fois, la vérité est différente. »
Sur l’écran apparut alors une autre lettre, signée, comme sur les autres disques, par « César ».
« Cher ami,
« Le président Kennedy commence à devenir réellement gênant. Après l’incident de Cuba, il a tout mis en œuvre pour favoriser la détente entre l’Est et l’Ouest. Khrouchtchev semble disposé à écouter son discours. Nous ne pouvons laisser les deux blocs se rapprocher. Il est bien entendu que nous ne souhaitons pas une guerre directe entre les Russes et les États-Unis, où l’arme atomique risque d’être employée, ce qui serait catastrophique, pour des raisons économiques évidentes. Toutefois, la guerre peut se porter sur d’autres terrains. L’un d’eux paraît propice à cette éventualité. Il s’agit du Viêt-Nam. Malheureusement, Kennedy envisage l’abandon pur et simple de Saigon aux forces communistes du Nord. Il est hors de question de le laisser faire. Notre industrie de l’armement perdrait là un débouché important.
« Kennedy présente un autre danger : depuis peu, il envisage une refonte totale des services secrets. Il est probable qu’il se doute de quelque chose à notre sujet. À plusieurs reprises, il a tenté d’obtenir des informations sur des dossiers ultrasecrets que nous sommes les seuls à détenir. Eisenhower et Edgar Hoover eux-mêmes y ont renoncé. Kennedy s’obstine. Vous savez que certains domaines doivent rester de notre ressort exclusif.
« C’est pourquoi nous avons pris la décision de l’éliminer. Un agitateur gauchiste du nom de Lee Harvey Oswald fera un coupable parfait. Il sera lui-même supprimé immédiatement après l’action par un individu appartenant à la mafia, et que nous avons conditionné dans ce sens. Vous aurez pour mission de recruter, dans nos rangs, le véritable tueur. Vous avez notre confiance. Une enquête sera menée ultérieurement. Il conviendra de la contrôler afin que les pistes soient brouillées et que les témoignages visant éventuellement à disculper Oswald soient éliminés du rapport. »
Eddy n’en croyait pas ses yeux. Ainsi, Kennedy avait été assassiné parce qu’il avait œuvré au rapprochement avec l’URSS, parce qu’il avait tenté de rétablir la paix au Viêt-Nam. Cela ne faisait pas l’affaire des marchands d’armes. Alors, on l’avait éliminé. Mais qui se cachait derrière le nom de « César » ? La CIA ? Apparemment, Mac Pherson estimait qu’elle n’y était pour rien. En revanche, il devenait de plus en plus probable qu’il existait, depuis plusieurs décennies, une organisation secrète assez puissante pour influer sur les décisions des gouvernements afin qu’ils servent ses intérêts. Une organisation qui signait sous le code « César ».
Le reste du dossier comportait des noms de personnes et d’entreprises aux ramifications internationales, des dates, des courriers si précis qu’Eddy en eut froid dans le dos. Il avait entre les mains un rapport accusant nommément différentes personnalités de la haute finance internationale, de la Jet Set, de très gros actionnaires. Des milliardaires connus ou inconnus, mais dont les fortunes cumulées dépassaient l’entendement.
Eddy soupira. Même si tout ce que contenait ce dossier était la vérité vraie, il était trop explosif, trop extravagant pour être utilisable. Jamais un avocat sensé ne prendrait le risque de mettre en accusation tous ces hommes puissants.
Alors, pourquoi adressait-on ces dangereux documents à Kevin et Alexandra ?