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Quatrième voyage : la montagne sacrée

Kashta et Mina avançaient avec peine, comme le reste de la caravane qui s’étirait le long de la vallée encaissée. Ils avaient quitté Kemit la Noire depuis plus de deux ans, mais il leur semblait qu’ils avaient passé leur vie à suivre ces pistes interminables. Jamais ils n’auraient pu imaginer que le monde était si vaste. Kashta avait pourtant longuement étudié dans la Maison de Vie afin de servir son maître, Her Hoptah.

Celui-ci chevauchait en tête de la caravane. Depuis qu’un marchand avait apporté d’un pays très éloigné une étoffe d’une souplesse et d’une beauté extraordinaires, que l’on appelait la soie, il avait résolu de visiter ce pays et d’établir avec lui des relations commerciales pour le compte de Pharaon. Celui-ci, le grand Ramsès Ier, était par ailleurs occupé à reconstruire le Double-Pays, victime d’attaques extérieures et de complots internes. Her Hoptah avait recruté des guides qui lui avaient permis de retrouver la route suivie par le précieux tissu. On avait ainsi traversé la presqu’île du Sinaï, la Palestine, la Mésopotamie et l’empire des Perses pour parvenir, après bien des jours, sur les rives du fleuve Indus.

Puis la caravane s’était lancée à l’assaut de montagnes incroyablement élevées. Her Hoptah avait constitué autour de lui une petite armée d’hommes sûrs, qui se seraient fait tuer pour lui. Kashta commandait cette centaine de guerriers. Sa jeune femme, Mina, l’accompagnait. Le seigneur Her Hoptah l’avait autorisée à le faire. Lui-même était suivi par sa seule épouse, la très belle Neferourê. Alors que son rang lui aurait permis de prendre plusieurs compagnes, il lui restait fidèle.

Kashta et Mina étaient heureux de servir un maître aussi bon et aussi généreux. Le roi lui-même nourrissait un étrange respect pour lui. Les grands prêtres d’Amon le redoutaient comme la peste noire. On chuchotait dans les couloirs du palais qu’il possédait des pouvoirs magiques. À plusieurs reprises, on avait tenté de les assassiner, Neferourê et lui. Mais, par des stratagèmes mystérieux, il était toujours parvenu à déjouer les plans des conspirateurs. Cependant, cette atmosphère d’insécurité permanente avait fini par le lasser, il avait donc décidé de quitter l’Égypte pour se lancer dans cette aventure audacieuse. Un jour, il avait déclaré à Kashta :

– Mon fidèle compagnon, nous partons pour l’autre bout du monde !

Kashta s’était demandé de quoi il parlait. L’autre bout du monde, cela ne pouvait être que la Nubie, l’Étrurie ou l’Anatolie. Mais Her Hoptah lui avait montré la pièce de soie achetée quelques jours auparavant à un marchand du Levant.

– Je veux connaître le pays d’où vient cette étoffe ! Ainsi avait commencé ce voyage.

Parfois, Kashta doutait qu’ils parviendraient un jour à son terme. Le seigneur Her Hoptah ne semblait guère pressé, il se passionnait pour toutes les cités traversées, apprenait les rudiments de leur langue en quelques jours afin de pouvoir converser avec les indigènes. Sa troupe se mêlait aux différentes caravanes qui faisaient route vers l’orient, toujours plus loin, au rythme lent des marcheurs et des bêtes de bât. Kashta et Mina avaient l’impression d’être devenus des nomades.

Ils avaient cru ne jamais pouvoir franchir les hautes montagnes. Pourtant, des guides avaient réussi à les entraîner dans des vallées encaissées, dominées par les sommets recouverts de neige. On avait dû acquérir des vêtements épais pour se couvrir. La peau des Égyptiens, habituée à la chaleur du soleil du Nil, souffrait de ce pays glacial, où soufflaient des vents aussi puissants que les tempêtes du désert des morts, mais au froid vit et coupant.

Certaines tribus se montraient belliqueuses, mais, la plupart du temps le nombre des soldats et l’efficacité de leurs armes suffisaient à dissuader les plus agressifs.

Un jour, la colonne arriva aux abords d’une petite cité monpa, dont les habitants ne manifestèrent aucun signe d’hostilité. Bien au contraire, les enfants s’avancèrent sans crainte au-devant des caravaniers, toutefois escortés par les hommes du village. Dans ces pays vastes et peu peuplés, les tribus ne se battaient jamais pour la possession d’un territoire. La rudesse du climat incitait plutôt à la solidarité. Cependant, Her Hoptah mit Kashta en garde :

– Prenons garde, mon ami. il règne ici une atmosphère malsaine. Kashta avait appris, au fil des années, à ne jamais douter de son maître. Celui-ci voyait au-delà des apparences. Parfois, Kashta se disait qu’il était lié aux dieux eux-mêmes. Ainsi s’expliquait l’hostilité de certains prêtres de Kemit.

– Je vais ordonner aux guerriers de se tenir prêts.

– Je ne pense pas que nous devrons combattre, mon ami. Ici, ce sont les femmes qui représentent une menace.

Kashta ouvrit l’œil. Après les enfants, une délégation exclusivement féminine s’avança vers eux. Deux femmes portaient des bols contenant une boisson fumante. Apparemment, il s’agissait d’un rite de bienvenue. Sans un mot, les deux femmes burent une gorgée dans les bols, puis les tendirent à Her Hoptah et à Kashta. Elles désiraient qu’ils bussent après elles. Ce geste, symbolisant le partage, semblait un gage d’amitié. Pourtant, Her Hoptah adressa un signe discret à Kashta, dans le mystérieux langage des mains qu’il lui avait enseigné, et qu’ils partageaient avec leurs guerriers. Ce geste lui intimait de ne pas boire. Her Hoptah prit le bol tendu par l’une des femmes, en huma l’odeur, puis le redonna. Avec autorité, il ordonna à la femme de boire une seconde fois. Celle-ci, interloquée, recula. Kashta adressa aussitôt un signe à ses capitaines, restés en retrait. Ceux-ci se rapprochèrent, la main sur la poignée de leur glaive. La population autochtone recula, effrayée.

– Bois encore ! ordonna Her Hoptah d’une voix forte.

La femme, décontenancée, prit le bol et le porta à ses lèvres. Mais, au moment de boire, elle le lâcha et darda sur Her Hoptah un regard chargé de haine. Celui-ci lui saisit la main et la força à s’agenouiller. Puis il désigna les ongles longs de la femme, sous lesquels se dissimulait une étrange substance noirâtre.

– Pourquoi as-tu voulu nous empoisonner ? gronda Her Hoptah.

Sa voix et la force qui émanait de lui avaient pétrifié les villageois. La mégère se mit à glapir de terreur, persuadée qu’elle vivait ses derniers instants. Soudain, Her Hoptah la lâcha et tourna les talons. Tremblant de la tête aux pieds, la sorcière rampa pour rejoindre ses compagnes.

– O mon maître, comment as-tu deviné que cette mauvaise femelle voulait nous empoisonner ?

Her Hoptah se tourna vers Kashta.

– L’intuition, mon ami. Dans cette tribu, ce sont les femmes qui dirigent. Elles pratiquent l’art du poison avec lequel elles sacrifient les visiteurs. Nous ne serions pas morts immédiatement. Ainsi, nous n’aurions rien pu soupçonner. Mais, d’ici quelques jours, un mal incurable nous aurait frappés, et nous aurions péri.

Kashta ne douta pas un instant des paroles de son seigneur. On le disait capable de lire dans les esprits, et Kashta le croyait volontiers. Ainsi, il n’avait aucun besoin de parler la langue de ces indigènes pour les comprendre.

– Mais pourquoi agissent-elles ainsi ? Nous n’avons pas fait preuve d’hostilité.

– Elles pensent qu’en empoisonnant les visiteurs, elles s’emparent de leur âme, et ainsi renforcent la leur. Plus le visiteur est important, plus leur esprit sera fort.

Au-delà du village monpa, la caravane franchit un col élevé qui, bien des siècles plus tard, prendrait le nom de Gabalung.

Un ciel d’un bleu profond surplombait la vallée encaissée entre les monts jumeaux dont les sommets allaient se perdre dans des couronnes nuageuses que les vents du nord effilochaient. Soudain, une rumeur s’enfla, qui trouva écho contre les flancs des montagnes. Peu après, une horde vociférant apparut devant les voyageurs. Aussitôt, les guerriers, sur un ordre de Kashta, se disposèrent en ordre de bataille. L’ennemi était armé de lances grossières et de massues, mais trois ou quatre fois supérieur en nombre. Her Hoptah adressa un signe à Kashta, lui ordonnant de ne pas attaquer. Puis, en compagnie de son épouse, la très belle Neferourê, il s’avança au-devant des assaillants, qui dévalaient les pentes en soulevant des gerbes de neige poudreuse.

– Seigneur, que fais-tu ? s’inquiéta Kashta.

Her Hoptah leva la main pour le rassurer. Alors, sous les yeux ébahis des Égyptiens eut lieu un phénomène hallucinant. Près de Her Hoptah et de Neferourê, l’air sembla vibrer, devenir liquide. Puis, lentement, deux formes monstrueuses apparurent de chaque côté du couple, deux animaux effrayants, dont la tête et le corps rappelaient ceux d’un crocodile du Nil, mais aux pattes démesurées. Les sauriens géants devaient dépasser les soixante coudées. Leur échine se hérissait d’énormes crêtes, dont la pointe se colorait d’écarlate, comme si du sang noir coulait sur la cuirasse des gigantesques reptiles.

Les Égyptiens n’osaient plus bouger. Chacun avait compris qu’il s’agissait là d’une manifestation des pouvoirs mystérieux du maître et de son épouse. On ne risquait donc rien, mais on aurait voulu être ailleurs. Les dragons avancèrent avec agilité vers la horde arrêtée net dans son élan. Des hurlements d’épouvanté jaillirent, et les assaillants refluèrent en désordre vers le col. Poursuivis par les monstres, ils ne demandèrent pas leur reste et disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus. Lorsqu’il ne resta plus aucune trace de leur présence, les dragons s’immobilisèrent, puis leurs silhouettes inquiétantes s’estompèrent.

Her Hoptah et Neferourê se tournèrent vers Kashta, auquel ils adressèrent un sourire complice. Puis Her Hoptah fit signe aux caravaniers de poursuivre leur chemin. Décontenancés, les Égyptiens obéirent. Kashta et Mina ressentirent une bouffée de fierté à l’idée de servir un maître aussi puissant. Ils savaient désormais que rien ne prévaudrait contre eux.

Quelques jours plus tard, la caravane atteignit une large vallée où poussaient de magnifiques rosiers. Her Hoptah décida de bivouaquer plusieurs jours sur place. Une petite tribu d’indigènes occupait les rives du fleuve tumultueux qui creusait la vallée. Malgré leur réticence, ils finirent par lier contact avec ces étranges visiteurs venus d’un autre monde.

Le lendemain de leur installation, Her Hoptah prit Kashta et Mina à part et leur désigna la haute montagne qui s’élevait vers le sud.

– Il existe, au-delà de cette montagne, un lieu sacré où le monde des dieux et celui des hommes se rejoignent. Neferourê et moi allons nous y rendre. Je voudrais que vous nous accompagniez.

Après avoir confié la caravane à un capitaine, tous quatre se mirent en route. Il leur fallut près d’une journée pour atteindre un plateau magnifique. Au loin, au-delà du plateau se dressait une montagne inondée d’une clarté irréelle, posée sur une mer de nuages. Devant eux, la terre se couvrait de fleurs multicolores. Un air vif pénétrait les poumons de Kashta et de sa compagne. Une étrange plénitude les envahit. Le maître n’avait pas menti : ce lieu était sacré, et devait servir de demeure aux divinités.

Kashta et Mina regardèrent Her Hoptah et Neferourê qui s’étaient avancés jusqu’à la limite méridionale du plateau, depuis laquelle on bénéficiait d’un panorama splendide sur la montagne aux reflets de cristal posée sur son océan de brumes étincelantes. Une vive émotion saisit le jeune couple. Kashta serra la main de Mina dans la sienne.

– Mon cœur se réjouit d’avoir atteint ce lieu sacré, ma chère et tendre sœur, dit le capitaine égyptien, bouleversé, il me semble que je découvre le monde avec des yeux différents.

– Je ressens la même chose, mon frère. Comme une force extraordinaire qui bouillonne en moi.

Au loin, Her Hoptah et Neferourê leur firent signe de les rejoindre. Intimidés, Kashta et Mina obéirent. À mesure qu’ils avançaient, une exaltation intense s’empara d’eux. Impressionnés, ils n’osaient parler. Marchant au milieu des champs de fleurs polychromes, les narines flattées par des senteurs vives et enivrantes, le regard ébloui par la lumière incomparable qui baignait le sommet de la montagne de cristal, ils prenaient peu à peu conscience que deux univers se rejoignaient là. L’un d’eux restait invisible, mais ils percevaient sa présence fabuleuse à portée de leur cœur et de leur esprit.

Ils atteignirent le bord du promontoire donnant sur la montagne sacrée. De là, on avait un peu l’impression d’être arrivé au bout du monde. La beauté grandiose du panorama les émerveilla. Her Hoptah et Neferourê les accueillirent avec un sourire.

– Regardez !

Her Hoptah désigna, au loin, la montagne de cristal. Kashta et Mina la contemplèrent longuement, se demandant ce que leur maître désirait leur montrer. Alors, peu à peu, comme sous l’effet d’une brume lumineuse, elle sembla se déformer, se modifier. Autour d’eux, dans toutes les directions, le paysage subit de légères transformations. Plus bas sur le plateau était apparue une magnifique construction à l’architecture totalement inconnue, dont le toit était recouvert d’or. Des hommes et des femmes vêtus de longues toges jaunes ou blanches y pénétraient ou en sortaient. Leurs visages reflétaient une grande sérénité. Un sentiment de paix absolue pénétra Mina et Kashta.

Émerveillés, ils ne pouvaient détacher leurs regards du somptueux panorama. Soudain, l’air sembla vibrer, puis la montagne de cristal reprit sa forme initiale, tandis que le temple d’or se diluait dans le néant, laissant la place au plateau sauvage couvert de fleurs. Surmontant leur émotion, ils s’agenouillèrent devant Her Hoptah et Neferourê. Leurs yeux ruisselaient de larmes.

– Nos maîtres sont bons. Ils nous ont permis de fouler le sol de la demeure des dieux. Nous pouvons mourir à présent. Nos vies ont été comblées.

Her Hoptah eut un sourire joyeux.

– Le temps n’est pas encore venu de mourir, mon ami. Nous devons d’abord nous rendre dans ce pays mystérieux où l’on fabrique la soie. Un jour, tu comprendras ce qu’est véritablement ce lieu, et quel est cet autre monde invisible dont une porte s’ouvre ici. Vous aurez alors atteint un degré supérieur, qui vous permettra d’y vivre. Mais il vous faudra pour cela découvrir votre chemin de lumière.

La montagne de cristal était toujours présente, devant leurs yeux, posée sur son océan de nuages étincelants. Près d’eux, les hautes silhouettes de Her Hoptah et de Neferourê s’étaient estompées dans le néant.

Kevin et Alexandra eurent l’impression de s’éveiller d’un rêve. Inconsciemment, pendant leur transe, leurs pas les avaient amenés à la lisière du plateau, sur le promontoire d’où l’on découvrait le mont Dosempotrang. La montagne sacrée, la porte des étoiles, ou d’un monde merveilleux habité par les dieux. Mais un monde ignoré des hommes qui se battaient au cœur des vallées profondes, des hommes qui versaient leur sang pour la possession d’une terre qui était déjà présente bien avant l’apparition de l’humanité, et qui serait encore là longtemps après sa disparition. Seuls quelques privilégiés auraient compris la vanité de leurs combats stériles.

Alexandra et Kevin se regardèrent, bouleversés. Le grand lama et M. Tcheng les avaient suivis et les observaient, un peu en retrait. Vivement émus, ils attendirent que se reproduise le mystérieux phénomène auquel avaient assisté Kashta et Mina. Mais il ne se passa rien.

Un peu déçus, Kevin et Alexandra revinrent vers les deux hommes.

– Nous savons désormais pourquoi M. Falcon désirait que nous venions jusqu’ici, dit l’Américain. Nous avons déjà foulé le sol de cette terre sacrée il y a très longtemps. Nous portions en ce temps-là les noms de Kashta et de Mina, et nous servions un couple de maîtres du nom de Her Hoptah et Neferourê. Ce que nous avons appris au cours de cette régression dépasse l’entendement, monsieur Tcheng. Il existe ici une porte permettant de passer dans un autre monde. Mais il y a plus surprenant encore : ce voyage s’est déroulé à l’époque de Ramsès Ier, c’est-à-dire il y a plus de trois mille ans. Or, nos maîtres, Her Hoptah et Neferourê, avaient les mêmes traits que Paul et Katherine Falcon.