17
Un vent froid les pénétrait jusqu’aux os. Alexandra, hagarde, ouvrit les yeux. Quelqu’un la secouait. Elle reconnut le paysan, penché sur elle, l’air inquiet.
– Eh, oh, la p’tite dame ! Ça va pas ?
Hagarde, elle regarda autour d’elle. Kevin se réveillait lui aussi de sa transe.
– Ah, v’là vot’copain qui revient parmi nous.
– Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
– Ben, après mon travail, j’suis r’venu. C’est là que j’vous ai vus. Vous étiez écroulés sur c’te grosse pierre. J’vous avais pourtant dit que l’coin était dangereux. Vous avez été victimes des fantômes, pour sûr. Vaudrait mieux qu’vous partiez tout de suite. Il pleut ; vous allez attraper la mort.
Un peu plus tard, Alexandra et Kevin étaient attablés devant un thé fumant, dans un café de La Rochelle. À la fois émerveillés et décontenancés par ce qu’ils avaient découvert, ils n’osaient plus parler.
Des images leur revenaient à l’esprit, des instants partagés, là-bas, quelque part, de l’autre côté du temps, de l’autre côté de la mer, dans d’autres vies. Une tempête essuyée au large de ce qui ne s’appelait pas encore les Bahamas, le débarquement sur les côtes d’un fabuleux continent double auquel un navigateur donnerait son prénom deux siècles plus tard. Hugues et Isabelle, escortés de leurs hommes les plus sûrs et de quelques moines chevaliers, avaient pénétré à l’intérieur des terres, où régnait le chaos. Une poignée de tribus décadentes s’opposait à l’invasion d’un peuple plus puissant venu du nord. C’était avec ces hordes affaiblies que l’on avait troqué le minerai d’argent destiné aux Templiers. Isabelle de Tonnay ignorait tout de l’histoire de ce peuple. Mais sa mémoire demeurait présente dans l’esprit d’Alexandra.
– À cette époque, expliqua-t-elle, la civilisation toltèque était sur le point de s’effondrer. C’est avec eux que tu as traité.
– Pas moi ! Hugues de Molines.
– Tu as été Hugues de Molines, Kevin. Et j’ai été Isabelle de Tonnay. Nous avons partagé d’autres vies, dans le passé. C’est sans doute cela que les anges gardiens voulaient nous faire découvrir. Le secret important dont parlait la lettre.
– Il y en a un autre !
– Lequel ?
– Ce n’est pas Christophe Colomb qui a découvert l’Amérique. Les Templiers y sont allés trois siècles avant lui.
– Et d’autres, sans doute, bien avant, compléta Alexandra.
– Tu n’as pas l’air étonnée…
– Pas du tout. Nombre d’historiens s’accrochent encore à l’idée qu’il n’y a jamais eu aucun contact entre les deux continents avant la fin du XVe siècle, mais l’hypothèse contraire n’est pas nouvelle. En ce qui concerne les Templiers, la possibilité qu’ils aient connu le secret des routes transatlantiques a été émise par un érudit français de la fin du XIXe siècle, Jean de La Varende. Il pensait qu’ils possédaient là-bas des mines d’argent dont ils frappaient des pièces de monnaie. Cette supposition est loin d’être stupide, puisqu’à cette époque, on utilisait plutôt l’or et le bronze. Or, c’est pendant la période où les Templiers connurent leur formidable essor financier qu’apparurent de nombreuses pièces d’argent. Cette vision nous apporte la confirmation que La Varende avait vu juste. Mais ce n’est pas tout. Certains historiens pensent que Christophe Colomb aurait découvert la route des Amériques après avoir consulté des cartes conservées par les successeurs des Templiers installés en Espagne. Or, après leur voyage au Mexique, Hugues et Isabelle de Molines sont revenus en Espagne où ils se sont installés. Là, ils ont retrouvé Pierre-Etienne de Villeneuve, auquel ils ont rendu les cartes. Ce sont probablement elles qui ont inspiré Colomb.
– Mais si c’est là le « secret important » que nous réservaient nos anges gardiens, je ne vois pas en quoi il peut nous être utile. Nous ne pouvons pas raconter tout cela. On se moquera de nous.
– Je ne pense pas que nos anges gardiens désirent que nous parlions de ce que nous avons découvert. J’ignore leurs motivations, et pourquoi nous avons été choisis, mais mon intuition me dit que nous allons découvrir des choses bien plus extraordinaires encore.
Un peu plus tard, ils regagnèrent leur motel. Ils étaient à peine installés dans la chambre que le téléphone sonna.
– C’est sans doute Mike, avança Kevin. Je lui ai dit où nous étions descendus.
Mais il ne reconnut pas son ami. Un homme parlant à voix basse lui demanda :
– Je m’adresse bien à Monsieur Kevin Kramer ?
– C’est moi ! répondit le jeune homme, soudain inquiet.
– Il faut que je vous rencontre, vous et votre amie Alexandra.
– Pourquoi ?
– Je ne peux en parler au téléphone. J’ai de graves révélations à vous faire.
Kevin boucha le combiné et grommela :
– Je n’aime pas ça. Ce type a peut-être de mauvaises intentions…
– Dans ce cas, il n’aurait pas pris la peine de nous prévenir avant, rétorqua Alexandra. Il faudrait savoir ce qu’il veut.
Kevin secoua la tête, pas vraiment convaincu, mais reprit le téléphone.
– Si vous avez le numéro, vous savez où nous trouver…
– Oui, bien sûr !
– Alors, nous vous attendons.
– Je serai là dans une dizaine de minutes.
Un peu plus tard, une voiture s’arrêta près de la leur. Dissimulé derrière le double rideau, Kevin vit un homme en descendre, et regarder autour de lui d’un air inquiet. Puis il vérifia le numéro de la chambre et se dirigea vers la porte. L’individu, de taille moyenne, dissimulait ses traits derrière le revers de son manteau. Il ne semblait pas particulièrement dangereux, mais il valait mieux se méfier.
Kevin s’apprêtait à aller ouvrir lorsque l’inconnu marqua un temps d’arrêt, puis sursauta avant de s’écrouler sur les genoux. Il tenta de lever la main en direction de la porte, comme pour quêter du secours. Pétrifié, Kevin croisa son regard empli de terreur, puis un flot de sang jaillit de la bouche de l’homme, qui bascula sur le flanc.
– Bon dieu ! cria-t-il. On vient de lui tirer dessus ! Prudemment, il ouvrit la porte. Au loin, dans la nuit naissante, il eut le temps d’apercevoir la silhouette d’un homme corpulent qui s’enfuyait. Une fraction de seconde, il eut l’impression de le reconnaître. Peu après, un bruit de moteur retentit, puis s’éloigna très vite, dans un crissement de pneus. Déjà, quelques personnes attirées par les cris sortaient des autres chambres. Une femme se mit à hurler. Kevin revint vers l’inconnu, dont il tâta le pouls. Celui-ci avait cessé de battre.
– C’est fini. Appelez la police ! Il ne faut toucher à rien.
Il examina le visage du mort. Abasourdi, il reconnut alors l’homme qu’il avait déjà remarqué dans le musée de la Sainte Vehme, à Lôwenscheid, puis dans l’aéroport d’Édimbourg.
Peu désireux de fournir des explications, Kevin et Alexandra évitèrent de dire aux policiers que l’inconnu avait rendez-vous avec eux. Ils avaient simplement vu l’homme tituber, se diriger vers leur chambre, sans doute pour demander de l’aide, puis s’écrouler. Comme nombre d’autres personnes se trouvaient aussi sur les lieux, leur histoire n’étonna pas l’inspecteur, qui leur demanda seulement la raison de leur présence à La Rochelle. Ils expliquèrent qu’ils faisaient des recherches historiques sur les Templiers, et qu’ils avaient visité les ruines de la commanderie de Saint-Christophe l’après-midi même. Si les flics faisaient une enquête, le paysan confirmerait leurs dires.
Cependant, un point chiffonna le policier.
– Cet homme s’appelait Bruce Lebster, dit-il. Il était américain, comme vous. Curieuse coïncidence, vous ne pensez pas ?
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne suis sans doute pas le seul Américain à La Rochelle en ce moment. Une chose est sûre, c’est que nous ne le connaissions pas.
– Nous vérifierons.
– Si vous y tenez… Mais ce n’est pas moi qui ai tué ce brave homme. Il aurait très bien pu mourir devant la porte d’une autre chambre.
Le flic se montra conciliant.
– Calmez-vous ! Il est visible que les balles ont été tirées de loin, et par une fine gâchette. De plus, quelques personnes ont confirmé qu’elles avaient bien vu une voiture démarrer peu après le drame. Nous la recherchons activement. Vous êtes donc hors de cause.
L’enquête n’apporta aucun indice supplémentaire. La voiture utilisée par l’assassin fut retrouvée le lendemain. Elle avait été volée à peine une demi-heure avant le crime. Cet élément surtout intrigua l’inspecteur, qui revint voir Kevin et Alexandra.
– Cette histoire est décidément très bizarre ! On dirait que le meurtrier a agi sans préméditation, comme si quelque chose l’avait décidé soudain à tuer cet homme. Sans doute pour l’empêcher de parler. Vous n’avez vraiment aucune idée ?
– Et pourquoi en aurions-nous une ?
– Je ne sais pas, dit le policier en haussant les épaules. Peut-être la victime venait-elle vous voir…
Kevin ne répondit pas. L’inspecteur poursuivit :
– J’ai pris des renseignements sur vous. Je sais que vous êtes un écrivain célèbre, et j’ai appelé votre éditeur, Mike Longway, qui m’a assuré que vous étiez en vacances. Mais j’ai appelé aussi mes collègues de New York. Ils m’ont appris que vous aviez fait l’objet de deux tentatives d’assassinat il y a quelques jours. Ils m’ont dit également que vos agresseurs étaient morts dans des circonstances assez particulières.
Alexandra frémit. Puis elle se tourna vers son compagnon.
– Kevin, il faut lui dire la vérité. Après tout, nous n’avons rien à nous reprocher.
L’Américain la regarda. Elle avait raison. S’ils avaient la curiosité de vérifier les appels téléphoniques, ils s’apercevraient que le mort les avait appelés quelques instants auparavant.
– Voilà, dit-il enfin, nous n’avons pas menti : nous ne connaissions pas cet homme. Pourtant, il est probable qu’il nous suivait. Je l’ai aperçu en Allemagne, à Lôwenscheid, ensuite à Édimbourg. Sur le moment, j’ai pensé à une coïncidence, mais il nous a téléphoné une dizaine de minutes avant le drame, pour nous dire qu’il voulait… nous parler. Je n’en sais pas plus, et je n’ai aucune idée de ce qu’il voulait nous dire. Nous ne vous avons pas menti non plus en vous disant que nous faisions des recherches historiques. Vous pourrez d’ailleurs vérifier auprès d’un paysan de Saint-Christophe.
– C’est fait ! Il a confirmé votre présence, et nous a même dit que vous aviez eu maille à partir avec les fantômes qui hantent les lieux.
Kevin sourit.
– Alexandra et moi avons eu… un léger malaise. Mais rien de bien grave. Et je ne vois pas en quoi cela peut être lié à la mort de ce pauvre homme.
– Non, bien sûr.
– Écoutez, si vous voulez d’autres éléments sur nous, vous pouvez contacter Edward Lee, au FBI. C’est lui qui suit le dossier des attentats. Je vous assure que je ne comprends rien à ce qui arrive. En tout cas, une chose est sûre, le meurtrier de ce Monsieur Lebster n’est sans doute pas celui qui a supprimé mes agresseurs. Ceux-là n’ont pas été tués par balles.
– Oui, mais votre histoire confirme que, d’une manière ou d’une autre, vous êtes mêlé à cette affaire. Alors, vraiment, vous n’avez rien à me dire ?
– Vous nous soupçonnez d’être de vilains espions, c’est ça ?
– Disons que nous y pensons.
– Vérifiez notre emploi du temps. Vous verrez que nous sommes allés dans un musée, en Allemagne, puis en Écosse, dans la maison de Daniel Dunglass-Home, le médium. Je suis romancier, j’écris des romans historiques. Il est normal que je fasse des recherches.
– Nous avons déjà contrôlé. Vous avez bien dit la vérité. Et c’est ça que je ne comprends pas. Si vous êtes seulement préoccupés d’histoire, pourquoi a-t-on voulu vous tuer ? Et quelles sont les révélations que voulait vous faire cet homme, assez graves pour qu’on n’hésite pas à l’éliminer ?
– Je vous l’ai dit, je n’en sais rien. Mais sa mort prouve que nous ne sommes plus en sécurité, nous non plus, sur le territoire français. Aussi, nous voudrions regagner les États-Unis au plus tôt. Il faut que je voie le lieutenant Edward Lee pour lui expliquer ce qui vient de se passer.
– Je ne sais pas si cela va être possible immédiatement. La DST est prévenue, et je pense qu’elle aura des questions à vous poser. Aussi, je vous demanderai de ne pas quitter le territoire français jusqu’à ce qu’on vous en donne l’autorisation.
Kevin poussa un soupir d’agacement et grommela :
– Eh bien, c’est gai.
Alexandra lui posa la main sur le bras.
– Ce n’est pas grave. Nous allons en profiter pour passer quelques jours chez moi, dans le Périgord.
Malheureusement, le lendemain, alors qu’ils s’apprêtaient à partir, trois hommes se présentèrent à leur motel. Un flic ventripotent, au front bas et au regard fuyant, éructa :
– Commissaire Brouillard, de la DST. Veuillez nous suivre. Vous êtes tous les deux en état d’arrestation.