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Kevin et Alexandra se rendirent au commissariat de police, où on leur apprit que l’explosion avait vraisemblablement une origine criminelle.
– Un gardien de nuit a été tué, dit un inspecteur.
– Mais qui pourrait avoir intérêt à détruire une annexe de l’université ? demanda la jeune femme. Ça ne rime à rien.
– Évidemment. Peut-être des terroristes. Mais jusqu’à présent, personne n’a revendiqué cet attentat, à part quelques farfelus en mal de publicité. Mais vous-mêmes, pourquoi vous intéressez-vous tant à cette affaire ? Vous n’êtes pas journalistes.
– Non, historiens ! répondit Alexandra. Nous avions déposé un vieux manuscrit au laboratoire, pour le faire expertiser.
Alexandra était très affectée par la disparition du livre tibétain. Dans l’avion qui les ramenait à New York, elle ne put s’empêcher d’évoquer une autre hypothèse :
– Tu ne penses pas que l’on ait pu faire exploser ce bâtiment à cause de ce manuscrit ?
– Personne n’était au courant de son existence, à part le professeur Charpentier et les Falcon.
– Je ne vois pas le professeur manipuler une bombe incendiaire.
– Quant aux Falcon, l’hypothèse est encore plus invraisemblable. Ils ont tout fait pour que nous entrions en possession de ce manuscrit.
– Alors qui ?
– Mais personne. À mon avis, cet incendie n’a aucun rapport avec notre manuscrit.
Alexandra consentit à sourire.
– J’ai l’impression que je suis en train de redevenir paranoïaque. C’est peut-être l’idée de retourner à New York qui me perturbe.
Dès leur arrivée, Kevin appela Eddy. Mais celui-ci n’était ni chez lui ni à son bureau, où ils obtinrent William Sheridan. Ce dernier ne les rassura pas.
– Je suis sans nouvelles de lui depuis près d’une semaine. Cela ne lui ressemble pas.
– Vous savez où il peut se trouver ?
– Aucune idée, malheureusement. La dernière mission que je lui ai confiée ne présentait pas de risque. Je ne vous cache pas que je suis très inquiet. S’il vous contactait, rappelez-moi. Il s’est peut-être passé quelque chose dans sa vie privée.
– D’accord.
Accompagné d’Alexandra, Kevin se rendit chez Eddy. Le concierge leur apprit qu’il ne l’avait pas revu depuis plusieurs jours. Une angoisse insidieuse envahit Kevin, mêlée de culpabilité. La dernière fois qu’il avait eu Eddy, quelques jours auparavant, celui-ci lui avait demandé de rentrer rapidement, parce qu’il avait des choses « très importantes » à lui dire. Sa disparition avait sans doute un rapport avec ces mystérieuses informations.
Ils téléphonèrent ensuite à Mike Longway, qui, impatient d’en apprendre plus, les invita pour le soir même.
Ils lui narrèrent leur incroyable expédition jusqu’à Pemako, la sévère préparation qui avait précédé, l’apparition de pouvoirs paranormaux chez Alexandra, la découverte du Temple d’Or, l’étrange régression qui avait suivi, qui leur avait révélé l’apparente immortalité des Falcon, et leur retour inexplicable dans le Périgord. Mike exulta :
– Je vous l’avais dit : nous avons affaire à des extraterrestres !
– Ce n’est pas tout. Attends de connaître l’histoire de saint Brendan. Kevin lui raconta alors la vie du prêtre irlandais, ses voyages en Islande, aux Canaries et dans les Caraïbes, pour finir sur la découverte de l’île des Merveilles.
– Une terre réellement paradisiaque, Mike. C’était indescriptible. Et pourtant, je l’ai vue se volatiliser sous mes yeux.
– Cela confirme mon hypothèse ! déclara l’éditeur. Cette île est une sorte de passage qui mène vers leur monde.
– C’est la conclusion à laquelle nous sommes arrivés, mais sans aucune certitude. Tcheng Lin Piao nous a dit qu’ils étaient originaires de la Terre.
– Il a menti. Si de tels zèbres existaient sur Terre, on le saurait. Non, ils viennent d’ailleurs. Et ils vous ont ramenés du Tibet dans un ovni ! Afin que vous ne vous aperceviez de rien, ils vous ont drogués.
Mike regarda Kevin d’un air ravi.
– Tu te rends compte du sujet fantastique que tu tiens, sacré veinard ? Des extraterrestres immortels qui ont pris contact avec toi et qui te font suivre une sorte de quête initiatique. J’espère que tu vas me pondre un livre retentissant là-dessus ! Ça va faire un super best-seller !
– Je ne sais pas si ce serait une bonne idée.
– Comment ça ? s’inquiéta l’éditeur.
– Nous n’avons aucune preuve. Qui croira à nos… voyages dans le temps ? Le seul élément tangible que nous possédions était ce manuscrit rapporté du Tibet. Malheureusement, il a été détruit.
– Dans un incendie criminel ! répliqua Mike. Tu ne m’enlèveras pas de l’idée qu’il y a quelque chose de louche là-dessous.
– Alexandra a pensé la même chose, mais peu de personnes connaissaient l’existence de ce manuscrit, et aucune n’avait intérêt à le faire disparaître.
Mike soupira :
– Cet incendie est tout de même bizarre.
– Tout est bizarre dans cette affaire. Plus nous avançons, moins nous comprenons. Même si nous obtenons des réponses à certaines questions, d’autres se posent, encore plus surprenantes que les premières.
– J’ai l’impression que les Falcon, ou les… êtres qui se cachent sous cette identité, ont décidé de vous faire subir une série d’épreuves destinées à réveiller les mémoires de vos vies antérieures. Sans doute à cause de ce secret mystérieux.
– Je ne suis pas sûre qu’il constitue leur véritable motivation, intervint Alexandra. Ces gens bénéficient de dons extraordinaires, et sans doute aussi d’une technologie bien plus avancée que la nôtre. Je pense qu’ils connaissent déjà la nature de ce secret, parce qu’ils le possèdent déjà !
– Dans ce cas, pourquoi essaient-ils de réveiller la mémoire de Kevin ? rétorqua Mike.
– Il doit y avoir une autre raison. Après ce que j’ai vu à Pemako, je suis persuadée que ces gens ne sont pas animés de mauvaises intentions, comme envahir la planète, ou quelque chose comme ça. S’ils avaient voulu le faire, ils l’auraient fait depuis longtemps.
– Je partage l’avis d’Alexandra, renchérit Kevin.
– Alors, pourquoi font-ils tout ça ?
– Nous finirons bien par l’apprendre. Je pense que nos voyages dans le temps ne sont pas terminés. Mike hocha la tête, puis les regarda l’un après l’autre.
– Vous savez que je vous envie. Ce que vous vivez actuellement est tellement extraordinaire. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vous avez changé. Je ne parle pas de vos petits talents de télékinésie et autres. Il y a en vous une plus grande sérénité, comme si rien de grave ne pouvait plus vous arriver.
– Nous n’avons plus du tout peur de la mort, répondit Alexandra.
– En fait, ajouta Kevin, nous avons aujourd’hui pleinement conscience de vivre depuis des millénaires, et nous savons que ce n’est pas fini. Il y aura d’autres vies après celle-là, indéfiniment.
– Mais où ces vies vont-elles vous mener ?
– Vers l’évolution. Chaque existence nous permet de nous améliorer, si nous savons tirer les leçons de nos échecs.
– C’est peut-être cela que veulent nous faire découvrir les Falcon, renchérit Alexandra.
Mike hocha de nouveau la tête d’un air pensif.
– C’est quand même étrange. Je n’ai jamais cru à la possibilité d’une vie extraterrestre avant que vous ne viviez tout ça. Mais je m’étais imaginé que, au cas où des visiteurs venus d’un autre monde débarqueraient sur Terre avec de bonnes intentions, on tenterait d’établir des relations amicales avec eux. Or, c’est l’inverse : quelqu’un cherche à les anéantir à tout prix. La question est : pourquoi ? Qu’est-ce qui cloche avec ces extraterrestres ?
– Si les Falcon sont bien des extraterrestres… répondit Kevin.
Le lendemain, Kevin essaya une nouvelle fois de joindre Eddy. Sans succès.
Le soir venu, alors qu’ils s’apprêtaient à dîner, on sonna à la porte. Kevin alla ouvrir. William Sheridan se tenait sur le pas de la porte, le visage décomposé.
– Désolé de vous déranger à une heure aussi tardive, dit-il, mais il fallait que je vous voie. J’ai… une mauvaise nouvelle à vous annoncer.
– Eddy ?
Sheridan marqua un court silence, puis déclara :
– On a retrouvé son corps complètement carbonisé dans un motel de Cape Cod, en compagnie de deux autres personnes. Une femme et un enfant.