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Deux jours plus tard, dans l’Oregon…

Rocky Point, située au nord-ouest du lac Klamath, était une petite bourgade perdue au cœur de l’immense fourrure forestière qui couvre les contreforts occidentaux des Rocheuses. On y rencontrait beaucoup de conifères, essentiellement des sapins de Douglas et des cèdres rouges. Au nord s’étendait le parc national de Crater Lake. À l’ouest, la masse puissante du mont Mc Loughlin dominait la vallée montagnarde au creux de laquelle le lac Klamath s’étirait sur près de cinquante kilomètres. Malgré la saison, un soleil éclatant inondait le paysage grandiose. Kevin ne put s’empêcher de s’extasier devant la beauté sauvage de la région, plongée dans un reste d’été au cœur de l’automne.

Un air froid et vif pénétra ses poumons lorsqu’il quitta l’air conditionné de la voiture louée à l’aéroport de Portland. Avant de se rendre à la propriété de Falcon, il prit le temps de retenir une chambre au seul motel de la ville. Un shérif ventripotent à l’œil soupçonneux s’approcha de lui.

– Vous êtes en vacances ? demanda-t-il.

– Pas exactement. Mon nom est Kevin Kramer. Je suis écrivain, et j’ai rendez-vous avec Paul Falcon, le collectionneur d’art.

– Écrivain ? Ouais, ouais. Et vous écrivez quoi ?

– Des romans de marins.

– De marins ? Bah, c’est que la mer ici… Enfin, c’est vous qui voyez. Alors, comme ça, vous venez voir Falcon ?

– Comme ça, oui.

– Ouais, ouais. Drôle de type, ce Falcon. Il ne vient jamais en ville. Ce sont ses domestiques qui font les courses, des Shoshones. Vous venez le voir pour quoi ?

– Pour parler archéologie, shérif. Je compte écrire un roman sur les navigateurs de l’Antiquité, et je crois que Paul Falcon est qualifié pour m’apporter des informations.

– Ça, c’est vrai. C’est un vrai musée, chez lui. Eh bien, bon séjour.

– Merci.

– Et respectez les limitations de vitesse. Ici, on ne rigole pas avec ça.

Kevin acquiesça d’un vague signe de tête. Il avait horreur des individus stupides qui profitaient de leur petite autorité pour faire du zèle. Cependant, avec le pouvoir surprenant dont disposaient les shérifs dans l’Amérique profonde, il valait mieux ne pas les provoquer – surtout si l’on débarquait de la ville.

Pour parvenir à la propriété des Falcon, il fallait quitter la rive du lac et s’enfoncer dans l’épaisseur des collines boisées qui s’étendaient à l’ouest. Kevin dut parcourir plus de dix kilomètres avant d’arriver devant un portail de bois près duquel un vieil Indien fumait gravement une pipe.

– Je suis bien chez M. Falcon ? demanda-t-il.

L’Indien le scruta d’un œil perçant et inclina lentement la tête sans lâcher sa pipe. Deux kilomètres plus loin, Kevin parvint enfin devant une bâtisse magnifique datant de la fin du XIXe siècle. La demeure devait comporter au moins une vingtaine de pièces. Deux 4 x 4 et une camionnette stationnaient devant une grange. Kevin gara sa voiture à côté et descendit, pas très à l’aise. Un couple attendait sur la terrasse longeant la maison.

L’homme se leva, dressant soudain devant Kevin une silhouette de géant. Abasourdi, il reconnut sans aucun doute possible la silhouette apparue sur la passerelle de l’Atalaya quelques jours plus tôt. Paul Falcon portait de longs cheveux noirs retenus en arrière par un catogan, à la mode indienne. Sa peau mate et cuivrée pouvait faire penser qu’il appartenait à cette ethnie, mais un élément étonnant le démentait : comme son épouse, ses yeux avaient les reflets de la malachite. Tous deux l’examinaient avec curiosité. Il émanait d’eux une étrange sensation de puissance.

L’homme s’avança à sa rencontre d’une démarche souple. Il ne devait pas avoir plus de quarante ans.

– Vous êtes Kevin Kramer ? demanda-t-il d’une voix grave.

– C’est moi.

D’un geste, Falcon l’invita à entrer. Le gros shérif n’avait pas menti : le salon ressemblait à une sorte de musée. La pièce, spacieuse et lumineuse, était décorée par une multitude d’objets magnifiques, d’origines les plus diverses : statuettes, bijoux, tableaux, meubles… L’essentiel provenait incontestablement de l’Égypte antique.

Katherine Falcon lui adressa un sourire de bienvenue et le guida vers une table basse en marbre de Carrare, cernée de fauteuils de cuir ornés de motifs indiens.

Kevin observa son hôtesse, subjugué. Il ne put s’empêcher de penser qu’il avait rarement admiré une beauté semblable. La robe indienne à franges qui la vêtait laissait deviner un corps aux proportions parfaites, aux membres longs et finement dessiné. Ses gestes étaient précis, empreints de sensualité. Son visage magnifique ne portait trace d’aucun maquillage. Seuls ses yeux d’émeraude étaient soulignés de khôl. Il s’en dégageait un mélange de force et de sagesse.

Ils prirent place sur les fauteuils de cuir. Une jeune Indienne apporta des rafraîchissements. Lorsqu’elle se fut éloignée, Paul Falcon déclara :

– Ma femme Katherine et moi sommes très flattés qu’un auteur de votre réputation se déplace ainsi pour nous demander conseil. Les spécialistes ne doivent pourtant pas manquer à New York.

– Ils ne manquent pas, en effet, mais… Kevin hésita.

– Enfin… c’est-à-dire, pardonnez-moi, mais ce n’est pas tout à fait le but de ma visite.

L’embarras de Kevin s’accentua. S’il n’avait été doté d’une nature opiniâtre, il n’aurait pas eu le courage d’entreprendre cette démarche stupide. Il n’avait jamais été très à l’aise dans les conversations mondaines et s’en voulait d’avoir trompé ses hôtes. Il était sûr d’ailleurs qu’ils l’avaient déjà percé à jour. Mais après tout, il avait été témoin d’un phénomène incompréhensible et, s’il voulait en savoir plus, il n’était pas question de reculer. Après quelques secondes d’hésitation, il conta l’aventure étrange de Blowing Rocks. Les Falcon demeurèrent impassibles. Lorsqu’il eut terminé, l’homme eut un léger sourire, puis répondit :

– Et vous avez parcouru des milliers de kilomètres pour venir nous raconter cette histoire… stupéfiante ? Pensez-vous qu’elle soit suffisante pour écrire un roman ?

– Je conçois que tout cela puisse vous paraître absurde, mais je ne reviens pas sur ce que j’ai vu. Et je n’étais pas seul.

– Sans doute avez-vous été victime d’une hallucination collective, dit la femme d’une voix très pure. Paul et moi n’avons pas quitté L’Oregon depuis plusieurs semaines.

– J’ai déjà pensé à une hallucination, Madame Falcon. J’étais d’ailleurs assez fatigué, tout comme Max Richardson, le directeur de la capitainerie. Pourtant, cette vision était d’une netteté extraordinaire. Et puis, comment expliquer le fait que l’ouragan n’atteignait pas votre bateau ? J’ai clairement vu une sorte de sphère lumineuse formant un cocon protecteur autour de lui.

Falcon haussa les épaules.

– Il s’agit sans doute d’un phénomène météorologique particulier. Il eut un sourire où perçait une légère moquerie.

– Ou alors, il faudrait que vous me soupçonniez de m’être projeté mentalement à quatre mille kilomètres d’ici pour protéger mon navire grâce à des pouvoirs surnaturels.

Kevin soupira.

– C’est vrai, excusez-moi. Ma démarche est totalement stupide. Mais tout cela avait l’air tellement réel…

– Nous ne comprenons pas encore très bien comment fonctionnent les cyclones. Il est possible qu’il se soit créé une poche… inerte autour de l’Atalaya. Je ne vais pas m’en plaindre. Cette tempête aurait pu endommager notre navire. Nous l’utilisons souvent pour des recherches archéologiques sous-marines.

Tandis que Falcon lui parlait de l’Atalaya, une nouvelle sensation envahit Kevin, totalement irrationnelle. Il resta un long moment silencieux, ses yeux allant de l’un à l’autre.

– Qu’y a-t-il ? demanda son hôte.

– C’est étrange ! Il y a quelques jours, j’ignorais votre existence. Et Pourtant… j’ai l’impression que nous nous sommes déjà rencontrés.

Il secoua la tête.

– C’est sans doute une sensation due à la fatigue. Le décalage horaire avec New York, peut-être… Je crois que je ferais mieux de rentrer.

Katherine Falcon lui adressa un sourire chargé d’indulgence.

– Prenez tout de même le temps de finir votre orangeade, Monsieur Kramer. Même si cette aventure n’est qu’une… illusion, elle vous a suffisamment bouleversé pour que vous preniez la peine de venir nous voir. Et nous vous en sommes reconnaissants.

Kevin la remercia d’un signe de tête. Décontenancé, il ne sut quoi dire. Paul Falcon vint à son secours en lui parlant de ses romans, et surtout d’une biographie de Surcouf qu’il avait beaucoup appréciée. Puis il l’invita à admirer les œuvres d’art exposées dans le salon. Parmi elles, figurait une statue coffre de l’époque de la reine Hatchepsout, un kâ, un fauteuil à pattes de lion, un jeu d’échecs d’ivoire et d’ébène… Sur la gauche de la cheminée trônait une magnifique représentation d’Horus, le dieu de la lumière, symbolisé par un homme à tête de faucon. Dorée à la feuille, cette pièce devait valoir à elle seule une fortune.

Un peu plus tard, Kevin prit congé de ses hôtes. Il était furieux contre lui-même. Sur la route forestière qui le ramenait à Rocky Point, il se traita de tous les noms. Qu’espérait-il en venant ici ? Que Falcon lui affirmerait tranquillement que, bien sûr, il avait utilisé des pouvoirs surnaturels pour protéger son navire à distance, qu’il avait vaincu l’ouragan par la seule force de son esprit ? Ou encore qu’il disposait d’une technologie révolutionnaire, capable d’annihiler les effets d’un cyclone ?

– J’ai vraiment besoin de repos, dit-il tout haut.

Tout à coup, un engourdissement étrange s’empara de lui, suivi d’une bouffée de chaleur. Inquiet, il arrêta sa voiture pour reprendre son souffle. Mais le malaise s’accentua. Il descendit du véhicule, pris par un sentiment d’angoisse. Ses forces l’abandonnaient peu à peu sans raison apparente. Il songea à une attaque cardiaque et redouta de mourir. Les environs étaient totalement déserts, personne ne pourrait le secourir. Le regard trouble, il tituba jusqu’à un arbre, s’y adossa et attendit, affolé, que l’étrange sensation se dissipât.

Enfin, quelques minutes plus tard, tout rentra dans l’ordre, sa respiration se calma, les battements de son cœur redevinrent normaux.

Il ferma les yeux, soulagé, et entreprit de regagner la voiture. Ce fut seulement à ce moment-là qu’il remarqua un changement bizarre autour de lui. Il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre : la lumière avait sensiblement diminué. Étonné, il constata que le soleil était sur le point de se coucher.

– C’est impossible ! murmura-t-il, éberlué.

Il consulta sa montre. Incrédule, il constata qu’il était près de dix-huit heures. Or, il avait quitté les Falcon vers quinze heures. Il avait pourtant la certitude qu’il ne s’était pas écoulé plus de quelques minutes depuis qu’il était descendu de voiture ! À aucun moment il n’avait perdu conscience. Il en était sûr ! Sûr !

Abasourdi, il remonta dans son 4 x 4 et regagna le motel. Par précaution, il s’allongea, mais toute trace de malaise avait disparu, comme s’il ne s’était rien passé. Il retourna le problème dans tous les sens, sans trouver d’explication satisfaisante. Il finit par admettre que, malgré les apparences, son « absence » avait duré plus longtemps qu’il ne le croyait. Il avait eu la sensation de rester conscient, mais il s’était probablement évanoui.

Par prudence, il consulta un médecin. C’était un jeune type bavard, taillé en hercule, au visage rigolard. Kevin lui expliqua que le malaise l’avait pris alors qu’il revenait de la propriété des Falcon.

– Les Falcon ? Ah oui ! Drôles de gens ! Si tout le monde se portait aussi bien qu’eux, je n’aurais plus qu’à m’inscrire au chômage. Cela fait une dizaine d’années qu’ils sont installés ici, et pas une seule fois ils n’ont eu recours à mes services, même au plus fort de l’épidémie de grippe de 1992. Ils sont bizarres. Leurs domestiques shoshones leur vouent une très grande admiration, mais les habitants d’ici se méfient d’eux, car ils ne se mêlent jamais à la population. Nous ne sommes pas assez bien pour eux, ce doit être ça !

– Ils n’ont peut-être pas envie d’être dérangés.

– On voit que vous êtes new-yorkais. Dans les petites communautés comme ici, tout le monde se connaît, tout le monde participe aux fêtes locales. À part les Falcon. Le shérif leur rend visite régulièrement. Ils le reçoivent avec courtoisie, mais sans plus. Je les ai croisés plusieurs fois dans les collines, où ils effectuent des promenades à cheval.

Ils m’ont salué, mais n’ont pas engagé la conversation. Elle, c’est une sacrée belle femme !

– J’ai vu, oui !

Le médecin examina Kevin, puis déclara :

– Rassurez-vous, je ne constate rien d’anormal. Vous devez faire un peu de surmenage. Si vous avez un doute, passez un scanner une fois rentré à New York. Mais d’ici là, il n’y a aucune raison de vous alarmer.

N’ayant guère envie de ressortir, Kevin se fit servir un repas dans sa chambre. Il ne parvenait pas à oublier son étrange aventure de l’après-midi. Il avait l’impression qu’on lui avait dérobé une tranche de vie. De plus, ce malaise inexplicable était survenu alors qu’il venait de quitter la demeure des Falcon. Avec l’histoire de l’Atalaya et cette bizarre impression de les connaître déjà, c’était tout de même le troisième fait incompréhensible lié à ces personnages énigmatiques. Cela commençait à faire beaucoup, et il ne pouvait s’empêcher de penser que, d’une manière ou d’une autre, ils en étaient à l’origine. Il hésita un instant à les appeler pour leur raconter ce qui lui était arrivé, puis estima la démarche stupide. L’esprit perturbé, il décida de se coucher. Ce voyage était une erreur. Il allait quitter Rocky Point dès le lendemain. Il n’obtiendrait rien de plus.

Tout à coup, le téléphone sonna. Étonné, Kevin reconnut la voix de Paul Falcon.

– Monsieur Kramer, pourriez-vous revenir demain après-midi. Ma femme et moi armerions bavarder un peu plus longuement avec vous.

Pris de court, Kevin hésita avant d’accepter. Que s’était-il passé pour que les Falcon désirent ainsi le revoir ? Cela avait-il un rapport avec son malaise de l’après-midi ?

– Bien sûr ! À quelle heure ?

– Disons vers quinze heures !

– Comptez sur moi !

Le lendemain matin, Kevin s’apprêtait à faire un tour en ville lorsqu’une voiture s’arrêta devant sa chambre. Trois hommes en descendirent, menés par un gros type au visage peu engageant, qui sortit une carte de sa poche.

– Larry Smith, FBI. Vous êtes bien Kevin Kramer ?

– Oui ! Que me voulez-vous ?

– Pourquoi avez-vous rendu visite à Paul Falcon ?

– C’est interdit ?

– Répondez ! tonna l’autre.

Mais Kevin n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.

– Holà ! Vous n’êtes pas obligé de m’agresser ! Nous sommes dans le pays de la liberté, que je sache !

– Et moi, je vous conseille de répondre immédiatement, si vous ne voulez pas que je vous coffre ! Je répète ma question pour la dernière fois : pourquoi avez-vous vu Falcon ?

Kevin comprit que l’autre ne bluffait pas. Mais, s’il révélait le vrai but de sa visite, Smith penserait qu’il se moquait de lui.

– M. Falcon est un amateur éclairé d’art antique, surtout égyptien, et je prépare un roman sur le sujet. Cela intéresse le FBI ?

Smith ne répondit pas, se contentant de grogner. Puis il déclara d’un ton sans réplique :

– Eh bien désormais, vous éviterez de fréquenter ce monsieur !

– Et pourquoi ?

– Moins vous en saurez, mieux cela vaudra. Il serait même préférable que vous repartiez.

Kevin n’insista pas. L’affaire venait de prendre une tournure inattendue. Il était hors de question de révéler qu’il avait un nouveau rendez-vous avec Falcon dans l’après-midi.

Mais qu’avait-il de si particulier pour que le FBI s’intéressât autant à lui ?