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Deuxième voyage : le plus grand médium de tous les temps.

Un sentiment de plénitude baigne Kevin. Kevin ?

Il ne s’appelle pas Kevin, il s’appelle Daniel. Daniel Dunglass Home.

Il a quatre ans. Il adore sa maman. Elle est la seule à le comprendre, à accepter les visions étranges qui viennent parfois hanter ses nuits. Des visions qui se réalisent quelques jours plus tard. Ainsi, il a vu le feu prendre dans la grange de Monsieur Mac Caffrey. Il l’a dit à sa mère, qui est allée prévenir le vieux fermier. Mais celui-ci ne l’a pas crue. Il l’a traitée de sorcière.

– Des gens comme toi, Mary Dunglass-Home, on devrait les brûler comme autrefois !

Malheureusement, Daniel ne s’est pas trompé. La grange a pris feu deux jours plus tard. Mac Caffrey a accusé Mary d’être à l’origine de l’incendie, mais il n’a pu obtenir gain de cause.

Daniel a neuf ans. Sa mère vient de le prévenir :

– Je vais rejoindre le Bon Dieu, mon chéri, il m’appelle à lui.

– Je ne veux pas !

– C’est sa volonté, Daniel. Il a repris la vie de ton papa il y a deux ans. À présent, c’est mon tour. À cause de cette mauvaise maladie qui me troue les poumons. Personne ne sait la soigner.

– Je ne veux pas que tu partes.

– Tu ne seras pas seul ! Ma sœur Meryl, qui habite Boston, accepte de te prendre avec elle. Évite seulement de lui parler de tes visions. Elle est très superstitieuse. Elle ne comprendrait pas.

Daniel a treize ans. La tante Meryl, qui aimait beaucoup sa sœur, l’a adopté. Mais elle se méfie de lui. Tout comme il se méfie d’elle. Il est seul. Depuis quatre ans, il ne peut plus parler à personne de ses cauchemars. Sa mère a disparu. Pourtant, plus que jamais il aurait besoin d’elle. Parfois, il lui en veut d’être partie si tôt. Car ils ne partageaient pas uniquement d’étranges prémonitions, mais aussi cette terrible maladie qui lui dévore lentement la poitrine. Parfois, les brûlures deviennent intolérables, à cause de cette toux omniprésente, pernicieuse, que rien ne peut soulager. Jamais il ne s’est senti aussi seul.

Il voudrait avoir un ami, mais tout le monde s’écarte de lui. Il fait peur. Il y a une semaine, il a vu la mort d’Edwin, l’un de ses camarades, tué au cours d’une partie de chasse. Il devait être possible d’éviter le drame. Le lendemain du cauchemar, il a prévenu sa tante, qui n’a pas voulu l’écouter. Alors, il est allé voir les parents d’Edwin, suppliant le père de ne pas emmener son fils à la chasse. On lui a ri au nez. Edwin lui-même s’est fâché, lui disant qu’il n’était qu’un pauvre fou qui ferait mieux de se mêler de ses affaires. Il tenait trop à courir le gibier. Il a suivi son père, qui n’a pas vu le grizzly se ruer vers son fils posté en embuscade. Un coup de patte magistral lui a ouvert le ventre.

La tante Meryl se tient devant lui. Elle vient de lui apprendre la mort d’Edwin, après une semaine de souffrances.

– Tu possèdes le même don que ta pauvre mère, Daniel. C’est un don terrifiant, que l’on ne peut tenir que du Diable.

Il ne sait comment se défendre. Il ne peut expliquer d’où lui viennent ces visions surprenantes. Parfois, elles sont bénéfiques. Parfois, elles annoncent une mort, ou une catastrophe : sécheresse, accident, ruine… il s’en passerait volontiers. La tante Meryl le regarde comme s’il était pestiféré. Il pense qu’elle aimerait le reléguer là-haut, dans le grenier, l’oublier. Mais il sait qu’elle le redoute. Ne va-t-il pas vouloir se venger ? Alors, elle se contraint à le supporter.

Daniel a dix-huit ans. Le feu qui couve dans sa poitrine est toujours présent, accompagné de la toux qui ronge. Les cauchemars ont continué de le visiter. Il a suivi des études sans conviction, il ne parvient pas à envisager l’avenir. La mort le talonne.

Ce soir, il est persuadé qu’elle va l’emporter, qu’il va rejoindre sa mère et son père. Il est alité depuis trois jours, victime d’une forte fièvre. Les docteurs de Boston ne sont guère optimistes, et chuchotent d’un air navré à la tante Meryl qu’ils ne peuvent accomplir de miracle, qu’il faut accepter la décision de Dieu. Daniel entend les chuchotements dans un demi-délire.

Tout à coup, il sent son corps se raidir, glisser dans un état qu’il ne connaît pas. Une onde de frayeur le parcourt, il est sûr qu’il est en train de mourir. Pourtant, la frayeur se dissipe, et une sensation de plénitude lui succède. Peu à peu, autour de lui, le monde se modifie d’une manière incompréhensible. Il a l’impression que son corps s’étire, se prolonge au-delà de ses limites, comme si tout à coup le lit, la table, les objets qui l’entourent faisaient partie de lui-même. Il les ressent si profondément qu’il pourrait les faire bouger.

Et soudain, une tasse posée sur la table de chevet se met à vibrer. Puis une force incompréhensible la projette au sol où elle se brise. L’instant d’après, une chaise se soulève, puis se met à tourner de plus en plus vite au-dessus de la table. D’autres objets suivent, se mêlent à la ronde insensée, broc à eau, serviette, livres. Effrayé, Daniel voudrait faire cesser cette danse infernale, mais elle échappe à son contrôle. La tante Meryl survient, attirée par le bruit, et aperçoit le tourbillon. Terrorisée, elle se met à hurler et s’enfuit.

La fièvre n’a pas eu raison de Daniel. Mais la patience de la tante Meryl est à bout. Des coups venus de nulle part résonnent dans la maison, les meubles se déplacent tout seuls. Il y a même eu un début d’incendie. Hantée par la superstition et le Diable, elle est de plus en plus persuadée que Daniel est possédé.

Le jeune homme commence à en avoir assez de ses lamentations et accusations. Il n’est nullement convaincu d’être habité par le Démon. Avec le temps, il a appris à maîtriser ces forces étranges. Cela ne réussit pas toujours, mais il parvient souvent à faire glisser des objets, à créer des sons en faisant vibrer l’air ambiant. Il est même arrivé à soulever son corps au-dessus du sol et à faire apparaître des ectoplasmes.

Contrairement à sa tante, il est sûr que ce phénomène est un cadeau du Ciel, et qu’il doit le faire fructifier. Il vient de lire dans un journal que, trois ans plus tôt, en 1848, ont eu lieu des événements étranges, dans la petite ville de Hydesville, située dans l’état de New York. Deux jeunes filles, Margaret et Kate Fox, ont réussi à communiquer avec les morts{1}.

Lassé de l’attitude hostile de la tante Meryl et des autres, il décide de quitter l’Amérique pour retourner en Europe, où des esprits éclairés s’intéressent au phénomène.

Il ne lui faut pas longtemps pour attirer l’attention sur lui. Dans les années suivantes, il est invité dans toute l’Europe. L’empereur Napoléon Ier lui réserve un accueil enthousiaste, ainsi que le roi de Bavière, et même le tsar de Russie. Daniel aime cette vie de luxe, dont il profite d’ailleurs raisonnablement, puisqu’il refuse de faire payer ses prestations. S’il accepte le gîte et le couvert, il éprouve des scrupules à monnayer ses talents, car ceux-ci ne se manifestent pas sur simple commande. Parfois, rien ne se passe, mais la plupart du temps, il accomplit des prodiges. Autour de lui, les tables décollent du sol, des objets apparaissent, des sons inconnus se font entendre, des esprits se matérialisent ; il apprivoise la lumière, communique avec les défunts, prend des braises dans ses mains sans dommage… il ne saurait dire d’où lui vient cette force étonnante. Il lui suffit d’entrer en transe pour percevoir le monde sous un angle totalement différent, il est alors capable d’agir sur lui.

Sir William Crookes, le célèbre chimiste découvreur du thallium, s’est intéressé à lui et étudie le phénomène avec toute sa rigueur scientifique et sa grande intelligence. Daniel s’entend bien avec lui, et le considère comme le père qu’il n’a jamais connu. Aujourd’hui, le vieux savant a réuni plusieurs personnalités afin d’assister à l’une de ses démonstrations. Daniel n’est pas très à l’aise, car il peut sentir physiquement l’hostilité de certaines personnes. D’autres au contraire lui sont favorables, à tel point qu’elles paraissent prêtes à croire sans aucune réserve tout ce qu’il voudra bien leur montrer. Un vieux seigneur anglais, Lord Adams, le toise avec un mépris non dissimulé. Daniel hausse les épaules.

À la demande du professeur Crookes, il s’allonge sur un sofa. Il ne lui faut que quelques secondes pour atteindre l’état de plénitude insolite lui permettant d’entrer en communion profonde avec le monde. Car, pour Daniel, il n’y a pas d’autre explication : il fait intimement partie de l’univers. Sa vie ne se limite pas à son seul corps, mais se prolonge bien au-delà. La transe est seulement le moyen d’établir la communication permettant à son esprit d’agir, de commander à la matière. Cependant, il a conscience que ce phénomène lui échappe, qu’il ne sait pas toujours le maîtriser. Il aurait besoin d’un guide pour aller plus loin, pour apprendre à contrôler ces pouvoirs fantastiques. Si sa mère était encore vivante, peut-être pourrait-elle l’aider, lui expliquer. Mais il est seul, comme toujours. Alors, il doit avancer seul. Parfois, il a l’impression d’être aveugle, de progresser dans un monde inconnu, sans repère, où les lois régissant l’univers normal n’existent pas. Aussi, par peur de déclencher un cataclysme, il se contente de ce qu’il a appris à dominer comme la lévitation. C’est une sensation extraordinairement agréable, celle de ne pas peser plus lourd qu’une plume, et de pouvoir diriger son corps à volonté, dans toutes les directions de l’espace. Cette fois, la transe est profonde, parfaite. Bientôt, il sent son corps s’affranchir de la servitude de la pesanteur. Il devine les regards ébahis des témoins, et surtout de ce vieux Lord Adams infatué de sa personne. Intérieurement, il sourit. Il aime Bousculer les certitudes stupides de ceux qui croient tout savoir.

De toute la force de sa volonté, il se hisse jusqu’au plafond. Pour bien prouver à l’assistance qu’elle n’a pas été victime d’une hallucination collective, il s’est muni d’une craie, avec laquelle il trace une croix sur une poutre.

Lorsqu’il redescend et sort de sa transe, on lui fait une ovation, sauf le vieux Lord Adams, furieux de s’être trompé. D’ailleurs, Daniel voit dans son regard haineux qu’il soupçonne une supercherie. Mais cela n’a aucune importance. Daniel n’a rien à prouver. Ses dons sont bien réels, même s’il aimerait savoir d’où ils lui viennent…

Daniel a cinquante-trois ans. Nous sommes en novembre 1886. Il était invité une nouvelle fois par le tsar de toutes les Russies, mais il a dû renoncer et rester à Londres. La toux provoquée par la maladie qui lui ronge les poumons depuis son plus jeune âge est revenue. Pendant des années, il l’a combattue pied à pied. Peut-être grâce à ses pouvoirs insolites, il est parvenu à la contenir, à faire reculer la mort elle-même. Mais la mort est patiente ; elle sait bien qu’elle aura le dernier mot.

Daniel est fatigué. La souffrance devient parfois intolérable. Son souffle se fait de plus en plus rauque. Une fièvre insidieuse le cloue au lit. Seule une vieille domestique fidèle veille sur lui, lui apporte de l’eau, l’aide à se lever pour les commodités.

Daniel sait qu’il est arrivé au bout du chemin. Il aurait aimé vivre encore un peu, visiter d’autres pays, connaître d’autres gens. Aucune épouse n’a ensoleillé sa vie. Les femmes ne lui furent pourtant pas cruelles, et nombre d’entre elles se sont glissées dans son lit, fascinées par ses talents étranges. Mais elles s’offraient au mystère qu’il incarnait, non à lui-même. Et toute sa vie, il a ressenti comme une absence, une mystérieuse sensation de déchirement.

Ce soir, une pluie diluvienne tombe sur la capitale britannique. Daniel sait qu’il ne survivra plus longtemps. Il espère même partir au plus tôt, tant la souffrance le ronge. Parfois, le délire le prend, atroce, sordide, peuplé de visions effrayantes.

C’est au cours d’une de ces visions qu’il sent un grand vide se creuser en lui. Et soudain, une spirale vertigineuse s’empare de lui, et l’aspire vers une lumière extérieure, magnifique sans être éblouissante. Toute douleur s’est estompée. Il se sent parfaitement bien, entraîné vers l’ailleurs, vers la sérénité, l’espace.