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Quelque part dans les Alpes françaises…

– Je commence à me demander… Kevin, haletant, ne put finir sa phrase.

– Te demander quoi ? souffla Alexandra, aussi épuisée que lui.

– Si, malgré tout, les Falcon ne cherchent pas à nous éliminer en faisant passer notre mort pour un accident.

– Ne parlez pas inutilement, Monsieur Kramer, dit Tcheng Lin Piao, à quelques mètres plus haut. Nous sommes encore loin du sommet.

Kevin se retint de dire ce qu’il pensait à ce Chinois de malheur, qui depuis trois mois l’obligeait à grimper sur des tas de cailloux géants. Celui du jour n’était autre que le mont Blanc. À leur arrivée dans les Alpes, Alexandra lui avait expliqué qu’avec ses quatre mille huit cent sept mètres, il était le sommet le plus élevé d’Europe. Kevin avait souri avec indulgence. Comparé aux Rocheuses, ce mont Blanc était une colline.

Depuis qu’il en avait commencé l’ascension, il avait révisé son jugement hâtif. L’escalade n’avait rien d’une partie de plaisir. D’autant plus que M. Tcheng – qui leur avait révélé son âge véritable, soixante-quatre ans -, bénéficiait d’une forme insolente et les laissait l’un comme l’autre loin derrière.

– Mais qu’est-ce que je fous ici ? grogna Kevin. J’écris des bouquins sur la mer, moi ! Pas sur la montagne ! Je déteste la montagne ! Je hais la montagne et les montagnards !

Chaque jour, l’infatigable M. Tcheng les entraînait tous deux dans des courses invraisemblables, à l’assaut de pics escarpés, des excursions éreintantes dont ils revenaient le soir fourbus, abrutis de fatigue. Mais, le lendemain, l’impitoyable Asiatique les réveillait à l’aube et tout recommençait.

Depuis un mois, le couple et M. Tcheng avaient élu domicile dans un petit chalet isolé. Le Chinois avait exigé qu’ils restassent coupés du monde pendant tout le temps de l’entraînement et de l’expédition. Personne ne devait savoir où ils se trouvaient, afin de les protéger de leurs ennemis fantômes.

Un médecin taciturne venait régulièrement les examiner. Kevin et Alexandra avaient compris qu’il faisait partie de l’organisation de M. Falcon. Ils avaient tenté de parler avec lui, mais n’avaient rien pu en tirer. Tcheng Lin Piao avait également pris en charge leur alimentation, supprimant tout alcool, incluant force plats équilibrés, riches en vitamines.

– Et pourquoi pas de l’EPO ? s’insurgea un jour Alexandra.

M. Tcheng recevait leurs récriminations d’un front égal, en répondant simplement qu’ils le remercieraient un jour de s’être montré si rude avec eux.

– Vous devez être parfaitement préparés pour vous aventurer sur le territoire de Vajravarahi, dit-il. Si vous n’êtes pas de taille à affronter les dangers qui vous guettent, la déesse vous détruira.

Tcheng Lin Piao regarda vers le sommet, nimbé d’une lumière éblouissante.

– Regardez bien ! Là-bas, il vous faudra franchir des cols situés mille mètres plus haut que la cime de cette montagne. À cette altitude, l’oxygène est raréfié. Aborder ces cols sans préparation serait du suicide.

Kevin haletait. Son bateau lui manquait, tout comme l’air iodé et le sel marin. Le soir, il n’avait même plus la force de faire l’amour à Alexandra. Les premiers jours, celle-ci avait réclamé ses étreintes, et il avait brûlé ses dernières réserves pour répondre à ses désirs. Mais, avant la fin de la première semaine, la petite elle-même avait déclaré forfait, et se contentait de se blottir contre lui pour récupérer. Deux minutes après avoir adopté la position allongée, elle dormait d’un sommeil de plomb jusqu’au lendemain.

Parfois, ils partaient en montagne pour plusieurs jours, sans se soucier des prévisions météorologiques. Leur équipement, fourni par Paul Falcon, leur permettait de tenir dans les pires conditions.

– Au Tibet, il ne faudra compter que sur nous-mêmes, disait M. Tcheng. Il n’y aura pas d’hélicoptère de secours en cas de problème.

Kevin caressait des rêves de vengeance. On aurait dit que l’épouvantable Chinois prenait un malin plaisir à attendre les tempêtes d’hiver les plus redoutables. Alexandra se montrait plus docile. M. Tcheng connaissait son affaire et se révélait un guide chevronné et un excellent professeur. Chaque jour constituait un nouveau défi à relever, et elle avait à cœur de vaincre les obstacles que l’imaginatif Fils du Ciel dressait devant elle.

– C’est pour notre bien, disait-elle à Kevin, afin de calmer sa grogne.

Elle ne se trompait pas. Très vite, cet entraînement intensif porta ses fruits. Même Alexandra, à la ligne parfaite, avait trouvé le moyen de perdre trois kilos superflus. Au bout de quelques mois, s’ils s’endormaient éreintés le soir, ils se réveillaient le matin pleins d’une énergie nouvelle.

Ils appréciaient la pause que représentait le repas du soir. Ils écoutaient M. Tcheng parler de son pays lointain, de la formidable métamorphose qui était en train de se produire là-bas. Il décrivait les palais anciens, les jardins élégants soignés avec amour, les villes grouillantes qui s’éveillaient peu à peu à l’économie occidentale, avec les avantages et les inconvénients que cela présentait. Il évoquait l’hospitalité des habitants, leurs traditions ancestrales fermement combattues par les autorités dans un souci de domination.

– Vous savez, précisa-t-il cependant, les Français n’ont pas fait mieux au début du XXe siècle en tentant d’éliminer les particularismes régionaux, les coutumes, les langues provinciales, les cultures locales. Aujourd’hui, dans votre pays, la tendance s’est inversée. Mais la Chine a du retard dans ce domaine. Il faut lui laisser le temps de s’adapter.

M. Tcheng entrecoupait l’entraînement de longues séances de relaxation. Il leur enseignait l’art de respirer, de se détendre en faisant le vide dans leur esprit, leur apprenait les subtilités du massage et du drainage lymphatique. Il était secondé en cela par deux jeunes Chinoises qui contraignaient Alexandra et Kevin à se mettre nus pour se livrer à leurs mains expertes. Kevin, amusé et intrigué, découvrit à ses dépens que les frêles demoiselles possédaient des réserves de force surprenantes, et savaient faire craquer les articulations récalcitrantes et douloureuses avec des gestes précis. Contrairement à ce qu’il redoutait, sa condition s’améliora très vite. Les petites douleurs apparues avec l’âge, et auxquelles il s’était résigné, s’effacèrent comme par enchantement. Au bout de six mois, il avait perdu dix kilos, et avait l’impression d’avoir rajeuni de vingt ans. Quant à Alexandra, jamais elle n’aurait imaginé que son corps pût receler une telle énergie. Le soir, ils conservaient encore assez vigueur pour faire l’amour, ce dont ils ne se privaient pas.

– Ce Chinois est un magicien, dit un jour Kevin. J’ai l’impression que je pourrais sauter à pieds joints sur l’Everest. Jamais je ne me suis senti aussi bien de ma vie. Même quand j’étais gamin.

À plusieurs reprises, ils tentèrent d’en apprendre davantage sur les Falcon. Mais M. Tcheng ne leur fournit aucune information autre que celles qu’ils possédaient déjà. Paul et Katherine Falcon étaient des amateurs d’art extrêmement riches, américains, mais d’origine égyptienne. M. Tcheng ignorait pourquoi on avait tenté de les tuer à Rocky Point, mais il était sûr d’une chose, c’est qu’ils ne se livraient pas au trafic d’armes. Lorsque Kevin essayait d’en savoir plus sur la manière dont Paul Falcon s’était débarrassé des soldats, le Chinois lui répondait poliment que cela faisait partie des choses qu’ils devraient découvrir eux-mêmes, au travers de leurs chemins de lumière.

Un matin enfin, Tcheng Lin Piao leur déclara :

– Nous sommes au mois de mai. C’est la seule saison où nous pouvons nous risquer dans le royaume de Vajravarahi. Vous êtes à présent armés pour vous y rendre.

– Viendrez-vous avec nous ? demanda Alexandra.

– Bien entendu. C’est pour moi la dernière occasion de rendre hommage à Vajravarahi. Au moins dans cette vie-là. Je ne veux pas la laisser passer.

– Est-ce vous qui nous guiderez ?

– Non ! Nous serons pris en charge par un sherpa du nom de Leki. Il a toute la confiance de M. Falcon. C’est un homme rusé, capable de déjouer les pièges tendus par l’armée chinoise. Il connaît la région de Pemako mieux que quiconque.

Il s’inclina et ajouta :

– Soyez prêts ! Nous partons après-demain.