7

Le lendemain, vers dix heures, Kevin prit sa voiture et se lança dans le flot de la circulation. La nuit lui avait porté conseil. Les Falcon étant d’origine égyptienne, la croix Ankh incitait à penser que l’expéditeur de la lettre avait un rapport avec eux. Il avait longuement hésité, mais la curiosité avait été la plus forte. Et puis, à la Grande Bibliothèque, il trouverait peut-être ce que voulait dire Saint Vaim.

Un malaise obscur refusait de se dissiper. Au début, il mit cette angoisse sourde sur le compte du rendez-vous avec cette fille dont il ne savait rien. Puis il se rendit compte qu’une voiture le suivait depuis qu’il avait quitté son appartement, une grosse berline sombre dont les vitres fumées lui interdisaient d’apercevoir les traits de son conducteur. Il tenta de la semer, mais la densité du trafic ne lui facilitait pas la tâche. Redoutant d’être tombé dans un piège, ce fut dans un état de nervosité avancée qu’il laissa son véhicule dans un parking proche de la Bibliothèque. Il scruta les alentours ; son poursuivant semblait avoir disparu. Après tout, il s’était peut-être fait des idées. Il se mit en route.

Quelques, instants plus tard, il pénétrait dans la Grande Bibliothèque. Il connaissait bien l’immense édifice, qu’il avait fréquenté avec assiduité pendant ses études. Il hésita sur la conduite à tenir. Comment retrouver cette Alexandra Delamarre parmi la foule studieuse qui déambulait dans les vastes salles encombrées d’étagères ? Il fit quelques pas, scruta discrètement quelques visages, embarrassé. Il avait l’impression que tout le monde allait s’inquiéter de son manège. De plus, il redoutait d’être reconnu. Son visage, imprimé en quatrième de couverture de chacun de ses ouvrages, ne passait pas inaperçu. Il n’avait guère envie de tomber sur un fan.

Il consulta sa montre : onze heures moins cinq. Il était un peu en avance. Il décida de s’adresser à une bibliothécaire pour obtenir des renseignements sur Saint Vaim.

– Oh, monsieur Kramer ! Quelle surprise ! Vous vous faites si rare…

– Je… j’étais en voyage.

– Quel nom dites-vous ?

– Saint Vaim.

– Ça ne me dit rien du tout. Vous êtes sûr de l’orthographe ?

– À vrai dire…

– Peut-être voulez-vous parler de la Sainte Vehme, dit tout à coup une voix teintée d’un fort accent français à ses côtés.

Kevin se retourna, et reconnut la fille de la photo. Un visage aux traits fins, une bouche sensuelle, des oreilles petites et nacrées, dévoilées par des cheveux bruns coupés court. Son regard brillant le scrutait avec intensité. Elle ne portait pas ses lunettes, probablement par coquetterie, mais la largeur de ses pupilles trahissait sa myopie. Celle-ci lui conférait d’ailleurs un charme troublant.

– Vous êtes Kevin Kramer ? demanda-t-elle. L’écrivain ?

– C’est moi ! Et vous, vous êtes Alexandra Delamarre ?

Elle acquiesça d’un signe de tête. Ils s’écartèrent de la bibliothécaire, intriguée par leur manège. La jeune femme l’observa avec curiosité, puis demanda :

– Pourquoi vouliez-vous me voir ? Et puis, pourquoi utiliser un stratagème aussi bizarre ?

– Je suis désolé, je ne suis pas responsable de ce rendez-vous. Il sortit le papyrus signé de la croix Ankh et le lui montra.

– Jusqu’à hier, j’ignorais votre existence. Et puis, on a déposé ceci dans ma boîte aux lettres. J’aimerais bien comprendre.

Intriguée, la jeune Française examina le document, puis en sortit un identique de son sac, signé lui aussi de la croix Ankh. Une photo de Kevin était jointe, prise à son insu, dans un restaurant.

– J’ai reçu ça hier. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une ruse imaginée par un dragueur pour me fixer rendez-vous. Mais votre nom m’était familier. La photo m’a confirmé que j’avais affaire à l’écrivain Kevin Kramer. J’étais flattée que vous souhaitiez me rencontrer, mais vous auriez pu me contacter directement chez moi.

– Je vous ai dit que je n’étais pour rien dans ce rendez-vous. Et j’espérais que vous pourriez m’apporter quelques explications.

– Comment le pourrais-je ? C’est la première fois qu’on me fait un coup pareil. Et j’aimerais bien savoir pourquoi.

Ils restèrent un instant silencieux, puis Kevin demanda :

– Connaissez-vous Paul et Katherine Falcon ?

– Quel nom dites-vous ?

– Falcon. Ce sont des spécialistes en objets anciens, qui habitent… enfin, qui habitaient dans l’Oregon.

– Ça ne me dit absolument rien. Pourquoi ?

– En fait, ce sont eux qui m’ont parlé de la… Sainte Vehme.

– Pourquoi vous intéressez-vous à la Sainte Vehme ?

Kevin hésita. Il ne pouvait décemment pas raconter les aventures étranges qu’il avait vécues dernièrement.

– Ils l’ont évoquée devant moi. Comme je suis curieux, j’ai voulu en savoir plus.

– Et que vous ont-ils dit ?

– Pas grand-chose ! C’est quoi, la Sainte Vehme ?

– Un tribunal un peu semblable à l’Inquisition, mais encore plus redoutable. Son nom vient du hollandais veem, qui veut dire corporation. La Sainte Vehme est apparue en Allemagne, pendant le XIIIe siècle, juste après la mort de l’empereur Frédéric II. Pendant vingt ans, l’empire a sombré dans une période de chaos que l’on a appelée l’Interrègne. C’était l’anarchie la plus totale. Tout le monde voulait s’emparer du pouvoir. Les princes et les villes instauraient leurs propres tribunaux, exerçaient leur tyrannie. Il y eut des abus. La Sainte Vehme est née de cette confusion. Des magistrats, de riches paysans et même quelques chevaliers Teutoniques voulurent faire régner l’ordre, et s’érigèrent en tribunal secret en prétendant agir au nom du pape. Le centre était à Dortmund, mais on estime qu’il exista plus d’une centaine de ces tribunaux occultes, répartis dans tout l’empire. Chaque nouveau membre devait subir des épreuves initiatiques, et jurer une fidélité totale à la Sainte Vehme. Malheur à celui qui la trahissait. Beaucoup y adhérèrent non par conviction, mais pour éviter d’être eux-mêmes victimes de ce sinistre tribunal. Les jugements rendus étaient terrifiants. Pour les délits mineurs, on pouvait s’en tirer avec une grosse amende. Les juges ne s’en privaient pas. Les crimes les plus graves étaient punis par des supplices atroces dont je vous épargne le détail. C’est surtout à cause de ces tortures abominables que la Sainte Vehme a laissé son empreinte dans l’histoire allemande. Elle a toujours exercé une fascination morbide, à cause de l’horreur des crimes qu’elle a commis au nom d’un simulacre de justice. Elle a essentiellement constitué un moyen efficace de combattre l’hérésie et un biais bien pratique pour s’emparer des biens de ses victimes.

– Et… cette Sainte Vehme, elle existe toujours ?

– Heureusement non ! Lorsque les rois ont repris les rênes de l’empire, ils ont ordonné son démantèlement. Elle a continué à rendre ses jugements dans la clandestinité, un peu comme le Ku Klux Klan, mais elle a fini par disparaître complètement au XVIIIe siècle.

Kevin marqua un instant de surprise. Pourquoi Katherine Falcon lui avait-elle dit de se méfier de la Sainte Vehme alors que celle-ci avait disparu depuis plus de deux siècles ?

– Cela a l’air de vous contrarier, remarqua Alexandra.

– Non, non, pas du tout. C’est juste que… vous me surprenez. Vous connaissez apparemment bien le sujet.

– C’est normal, je suis spécialiste en histoire médiévale. Mais je m’intéresse également à l’histoire de l’Amérique. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis à New York. Je suis française.

– Ça, j’avais reconnu à l’accent.

– Merci, fit-elle, vexée.

– Pardonnez-moi ! J’adore votre langue. Et d’ailleurs, je la parle un peu, poursuivit-il, en français.

Elle lui adressa un sourire irrésistible.

– Et vous avez, vous aussi, un accent déplorable !

– Eh bien, nous sommes quittes.

Ils demeurèrent un instant silencieux, puis Kevin déclara, un peu embarrassé :

– Nous ne sommes pas obligés de rester ici. Je ne sais pas pourquoi on a voulu que nous fassions connaissance, mais, si vous êtes d’accord, j’aimerais beaucoup donner satisfaction à ce on. Nous pourrions aller boire un verre quelque part.

– Pourquoi pas ?

Quelques instants plus tard, ils étaient attablés dans un café. Kevin apprit ainsi qu’Alexandra était installée à New York depuis deux ans. Auparavant, elle avait passé, en France, une maîtrise d’histoire médiévale et une autre sur la civilisation égyptienne. Elle parlait cinq langues, le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et l’italien. Pour pouvoir lire les romans dans leur langue d’origine, précisa-t-elle.

Kevin l’écoutait lui raconter sa vie, son enfance dans le Périgord, non loin d’une ville nommée Sarlat, dont les vieilles pierres avaient fortement contribué à déterminer sa vocation.

– J’ai hérité la maison de mes grands-parents. C’est là que j’ai passé toute ma jeunesse. Mon père est architecte, spécialisé dans la restauration des demeures anciennes. Là-bas, il ne manquait pas de travail. Mais aujourd’hui, il est très demandé à Paris. Alors, il a acheté un appartement près des Invalides. Moi, je préfère le Périgord.

– Et New York ?

– C’est une ville de fous, mais je m’y plais bien. Je loue un loft près de Central Park.

L’heure du déjeuner approchant, Kevin lui proposa de partager le sien. Mais elle l’avertit :

– Si c’est pour manger un hamburger en marchant sur le trottoir, ne comptez pas sur moi ! En France, le repas, c’est sacré !

– Vous voulez aller au restaurant ? À midi ?

– Ça vous pose un problème ?

– C’est que…

– Il faut prendre le temps de vivre, Monsieur Kramer. Les Américains sont toujours en train de courir, because time is money. Pire que les Parisiens, et ce n’est pas peu dire. Eh bien, pas moi. Je n’ai pas envie de passer à côté de la vie.

– Bon ! Alors, vous avez une préférence ?

– J’adore la cuisine chinoise.

– Va pour un chinois !

Deux heures plus tard, Kevin était tombé sous le charme de la petite Française. Alexandra était très érudite, mais continuait à s’étonner de tout comme une gamine. Le train de vie confortable de ses parents la mettait à l’abri des soucis financiers, ce qui ne l’empêchait pas de travailler un peu en donnant des cours de littérature française à des étudiants.

– Pour le principe ! précisa-t-elle. Pour pouvoir me dire que je m’assume toute seule comme une grande !

C’était un vrai plaisir de la voir manger. Elle aimait la vie et chacun de ses gestes traduisait cet amour gourmand. Elle prenait le temps d’apprécier, de goûter chaque instant.

– Je peux avaler ce que je veux sans prendre un gramme ! affirma-t-elle en attaquant un copieux canard aux champignons noirs.

À l’inverse, Kevin avait peine à finir son plat. Alexandra lui avait dit son âge, vingt-trois ans. Elle aurait pu être sa fille. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une attirance troublante pour elle. Il se dégageait d’elle une sensualité dont elle n’avait pas conscience, et plusieurs fois, il se surprit à attarder son regard au creux du décolleté pourtant sage, à respirer son parfum.

– J’ai lu plusieurs de vos livres, dit-elle. J’aime beaucoup ce que vous écrivez, particulièrement votre Surcouf. C’est rare, un Américain qui s’intéresse à des corsaires français.

– Ce sont surtout les marins qui me passionnent. J’ai aussi écrit sur Nelson et Francis Drake. En ce moment, je prépare un roman sur Mary la Rouge.

Ils bavardèrent longuement d’histoire, sujet qui les captivait tous les deux. Kevin n’avait aucune envie de quitter le restaurant. Et apparemment, Alexandra n’était guère pressée de partir non plus. Il hésita à lui conter son aventure, mais préféra s’abstenir. Il ne voulait pas qu’elle le prenne pour un mythomane.

– C’est bizarre, tout de même, ces lettres, dit-il tout à coup. Pourquoi a-t-on voulu qu’on se rencontre ?

– Vous le regrettez ?

Le sourire qu’elle lui adressa fit couler du feu dans ses veines. La petite rusée avait parfaitement compris qu’elle ne lui était pas indifférente et jouait de ses charmes tout neufs. Il dut faire un effort considérable pour se rappeler qu’il avait vingt ans de plus qu’elle, et qu’il était préférable de rester neutre. Son aventure avec Sharon l’avait beaucoup éprouvé, et il n’avait guère envie de renouveler l’expérience. Pourtant, il s’entendit répondre :

– Au contraire. Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance. Si vous acceptez, nous pourrions même nous revoir.

– Oh, j’aimerais beaucoup.

Elle se tut quelques instants, ce qui représentait apparemment une performance, puis ajouta :

– Il y a autre chose de bizarre. Je suis certaine que je ne vous ai jamais rencontré. Et pourtant, j’ai l’impression de vous connaître déjà. Je ne sais pas pourquoi, vos gestes, votre attitude me sont… comment dire ?… familiers.

Kevin refusa de l’avouer, mais, au-delà de son attirance embarrassante pour la jeune femme, il éprouvait la même chose. Tout comme avec les Falcon. Il était sûr à présent qu’il y avait un lien entre eux et les lettres.

– C’était peut-être dans une autre vie ! poursuivit Alexandra. Croyez-vous à la réincarnation ?

– Non ! Je suis chrétien. Je crois à la résurrection des corps.

– Eh bien, moi, je suis agnostique. Lorsqu’on a étudié l’Histoire à la loupe, il est difficile de continuer à accepter sans broncher tous les mensonges dont les religions nous farcissent la tête. Mon papa a refusé que je reçoive la moindre éducation religieuse, et je l’en remercie.

– Pourtant, vous semblez croire à la réincarnation.

– Je n’en suis pas absolument convaincue, mais cela me rassure. J’étudierai ça plus tard. À vingt-trois ans, j’ai autre chose à faire que de penser à la mort, n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr !

L’après-midi, ils profitèrent du soleil pour déambuler dans les rues. Alexandra adorait faire du lèche-vitrines. Kevin, qui n’appréciait guère l’occupation, la suivit sans sourciller, ravi de rester encore un peu en sa compagnie. À la vérité, ni l’un ni l’autre n’avaient envie de se quitter. Étonné, Kevin se dit qu’il avait rarement parlé autant. Il pouvait demeurer des heures sans rien dire et se montrait peu loquace en société. Il savait qu’il passait aux yeux des femmes pour un loup de mer solitaire, un aventurier chargé de mystère. Cette réputation l’avait flatté quelques années plus tôt, mais il avait pu constater avec le temps que ses compagnes de passage ne s’intéressaient qu’à son image. Et cela l’avait rendu encore plus taciturne et méfiant. La petite Alexandra avait, sans le vouloir, brisé cette carapace. Elle était gaie, spontanée, attirante, belle comme ce n’était pas permis, et ne semblait pas accorder une importance démesurée à sa condition d’écrivain célèbre. Pour la première fois de sa vie, il regretta d’avoir dépassé la quarantaine. S’il avait eu dix ans de moins, ou même seulement cinq, il lui aurait proposé… Il valait mieux ne pas y penser.

En fin d’après-midi, il offrit de la ramener chez elle. Ils revinrent vers l’endroit où il avait garé sa voiture. Au moment où ils arrivaient, ils remarquèrent un petit attroupement.

– Qu’y a-t-il ? demanda Alexandra.

– Je n’en sais rien. On dirait qu’il y a des flics. Ils s’approchèrent. Soudain, Kevin s’écria :

– Mais c’est après ma voiture qu’ils en ont !

Il se mit à courir. Quelques badauds observaient deux policiers en civil qui passaient l’intérieur à la loupe. Un autre, en uniforme, écartait les curieux. Kevin eut le temps d’apercevoir les sièges avant et les tapis tachés de sang. L’un des flics en civil se releva et l’entraîna à part.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Kevin, affolé.

– C’est votre véhicule ?

– Oui !

– Eh bien, il va falloir nous suivre au commissariat. On a trouvé un cadavre dans votre voiture.