9
– Décidément, vous êtes né sous une bonne étoile, Monsieur Kramer, déclara l’inspecteur Mac Dowell. Votre agresseur a été terrassé au moment même où il allait vous tuer.
– Je n’y comprends rien. Il a surgi de nulle part, sorti un pistolet, m’a visé, et il s’est effondré.
– Et il ne portait aucune blessure. Le médecin légiste l’a examiné : le cerveau de ce type a littéralement éclaté, comme celui de votre poseur de bombe. Alors, ou bien il règne une étrange épidémie foudroyante chez les assassins, ou bien… on a utilisé contre eux une arme d’un genre complètement nouveau. Vous n’avez toujours rien à me dire ?
– Non.
– Je crois que vous me cachez quelque chose. Cela fait deux fois que vous échappez à un attentat d’une manière miraculeuse, et vos agresseurs meurent dans des circonstances dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont plutôt surprenantes. Avouez qu’il y a là de quoi troubler le flic le moins perspicace.
– Et vous souhaitez m’entendre dire quoi ? Que j’ai un régiment d’anges gardiens particulièrement actifs derrière mes basques ?
– J’aimerais déjà savoir pourquoi on veut vous tuer. Et comment vous parvenez à vous protéger aussi efficacement !
– Si je comprends bien, s’énerva Kevin, vous me soupçonnez d’avoir tué ces deux types moi-même ?
– Pourquoi pas ?
– Je regrette de vous décevoir, mais je n’y suis pour rien ! Et je voudrais bien pouvoir me balader dans la rue sans me faire tirer dessus.
L’arrivée d’Eddy dispensa Kevin de se mettre tout à fait en colère. Il pénétra dans le bureau de Mac Dowell en montrant sa carte.
– Edward Lee, FBI ! N’en veuillez pas à Monsieur Kramer, cher collègue. Il a reçu pour consigne de ne rien révéler de ce qu’il sait.
Kevin le regarda avec étonnement, puis comprit que son ami utilisait un subterfuge pour le tirer des griffes du policier.
– C’est-à-dire ?
– Il est mêlé malgré lui à une affaire relevant de la sécurité nationale. Aussi, je reprends le dossier en main dès cet instant.
Puis, sans attendre de réponse, il s’adressa à Kevin.
– Monsieur Kramer, suivez-moi !
Kevin ne se fit pas prier, au grand dam de l’inspecteur Mac Dowell. En quittant le bureau, il l’entendit marmonner entre ses dents :
– Ces fédéraux, ça se croit tout permis.
Quelques instants plus tard, Eddy invita Kevin à monter dans sa voiture.
– Comment es-tu intervenu si vite ? s’étonna Kevin.
– Ton éditeur m’a prévenu. Je suis venu aussitôt.
– J’ai bien cru que ce Mac Dowell allait me coffrer pour le meurtre de ce type !
– Il faut bien avouer que tout cela peut paraître étrange à quelqu’un qui n’est pas au courant de tout. Cependant, il ne fait aucun doute que l’on veille sur toi d’une manière plutôt efficace. Comment s’y prennent-ils ? Mystère ! L’arme qu’ils utilisent est particulièrement redoutable.
– Je commence à être fatigué de tout ce cirque, Eddy. En deux jours, deux inconnus sont morts à cause de moi.
– Ils voulaient te tuer.
– Et j’aimerais bien savoir pourquoi. Même si je voulais abandonner maintenant, je ne peux plus. Je serai peut-être plus tranquille en Europe.
Au même instant, son portable sonna.
– Alexandra.
– Kevin, pourriez-vous passer me voir ? J’ai reçu une autre lettre signée de la croix Ankh.
– Moi aussi. J’arrive tout de suite.
Alexandra habitait non loin du Metropolitan. En entrant dans l’appartement, les deux hommes eurent l’impression de pénétrer dans la jungle. Les lieux étaient envahis par une multitude de plantes exubérantes.
– C’est l’Amazonie ici ! s’exclama Eddy.
– Edward Lee, du FBI, le présenta Kevin.
– Ravie de vous rencontrer.
– Et moi donc ! Ainsi, c’est vous la jolie Française ! Kevin m’a beaucoup parlé de vous. Je constate que vous êtes encore plus belle qu’il ne l’a dit.
– Merci !
Elle les guida vers un salon meublé avec goût et leur tendit la lettre qu’elle avait reçue. Le texte, presque identique, disait :
« La ville de Lôwenscheid, au sud de Dortmund, abrite un ancien tribunal de la Sainte Vehme. Il serait intéressant d’y accompagner Kevin Kramer. »
L’enveloppe contenait également un billet d’avion à destination de l’Allemagne. Eddy examina attentivement la missive et conclut :
– Vos mystérieux correspondants semblent absolument persuadés que vous allez faire ce qu’ils vous proposent.
– Ça, on verra… J’aimerais bien savoir ce que j’ai à voir dans cette histoire, répondit Alexandra.
Un silence embarrassé s’installa, que la jeune femme brisa en proposant des boissons. Lorsqu’elle revint, elle dit à Kevin :
– Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que vous n’avez pas tout dit à l’inspecteur que nous avons rencontré hier. Je crois que vous savez pourquoi on veut vous tuer.
Kevin hocha la tête.
– C’est… plus compliqué que ça. Seul Eddy est au courant. Celui-ci déclara :
– Je pense que tu devrais tout lui dire, Kevin. Si elle est mêlée à cette histoire, elle doit savoir ce qui t’est arrivé.
– Tu as raison.
Il se tourna vers Alexandra.
– Je vous préviens, c’est encore plus absurde que les deux lettres qui nous ont réunis. Vous risquez de me prendre pour un fou.
– New York en est plein ! Alors, un de plus, un de moins…
Il lui raconta ce qu’il savait, depuis l’épisode de l’Atalaya jusqu’à la deuxième tentative d’attentat dont il venait d’être victime. Lorsqu’il eut terminé, il soupira :
– Tout ça doit vous paraître ahurissant. Malheureusement, c’est la vérité.
Alexandra ne répondit pas tout de suite. Elle jouait nerveusement avec son verre.
– Je vous crois, dit-elle enfin. Parce que nous avons un point commun.
– Lequel ?
– D’ailleurs, c’est peut-être à cause de ça qu’on a provoqué notre rencontre. Vous m’avez bien dit que vous avez eu l’impression, lors de votre voyage à Rocky Point, que l’on vous avait volé une tranche de temps ?
– Oui, en quittant la demeure des Falcon, la première fois.
– J’ai vécu la même chose il y a deux ans, juste avant de m’installer ici. J’étais chez moi, dans le Périgord. Je revenais de faire quelques courses. Il était près de midi. Tout à coup, j’ai ressenti comme une bouffée de chaleur. Je me suis assise. Je suis restée quelques minutes étourdie. Du moins, c’est la sensation que j’ai eue. Seulement, lorsque j’ai repris mes esprits, il faisait presque nuit. Je suis allée voir un docteur, qui m’a dit que tout était normal.
– Exactement comme moi !
Ils restèrent un instant silencieux. Puis Kevin demanda :
– Aviez-vous fait quelque chose de particulier, juste avant ?
– Rien de bien extraordinaire. Je me souviens simplement que la veille, j’avais assisté à une conférence sur l’Égypte !
– Encore l’Égypte ! s’écria Eddy.
– Mais je n’ai rien à voir avec l’Égypte, déclara Alexandra. Vous croyez qu’ils nous ont fait subir un traitement bizarre ? Comme ces gens qui pensent avoir été enlevés par des martiens ?
Kevin fouilla dans son portefeuille et en sortit la photo faxée par Eddy, qu’il conservait depuis son expédition à Rocky Point.
– Voilà les Falcon ! Est-ce que vous les reconnaissez ? Alexandra examina le cliché avec attention, puis secoua la tête.
– Ça ne me dit rien. Mais il y avait beaucoup de monde à cette conférence.
Elle regarda la photo de nouveau, puis ajouta :
– C’est bizarre. Je suis certaine de ne jamais avoir rencontré ces gens. Pourtant, ils me semblent vaguement familiers.
– Moi aussi, j’ai eu l’impression de les reconnaître. Comme pour vous…
– Alors, qui sont-ils ? Je vous préviens que je ne crois pas du tout aux extraterrestres !
– Tous deux sont nés aux États-Unis, intervint Eddy. C’est tout au moins ce qu’affirment nos fichiers. Je vais essayer d’en savoir plus. Mais vous, que comptez-vous faire ?
Alexandra regarda Kevin.
– J’ai envie d’accepter, déclara l’écrivain. Il est possible que nous en apprenions plus en Allemagne.
– Et si c’était un piège ? l’avertit Eddy.
– Je ne crois pas, répondit Alexandra. Apparemment, ils protègent Kevin contre ceux qui veulent le tuer. Ces gens sont peut-être… une sorte d’anges gardiens.
– Des anges gardiens à présent ! s’exclama Eddy.
– Ce n’est pas une idée saugrenue, rétorqua-t-elle. Elle se tourna vers Kevin.
– Comment avez-vous dit que s’appelait leur navire ?
– l’Atalaya.
– Atalaya est un mot espagnol dérivé de l’arabe. Cela veut dire « tour de guet ». Guetter, garder… les deux sont proches !
– Ce mot a peut-être une autre signification, rétorqua Eddy. Ou bien aucune. Les Falcon ne sont pas espagnols.
– Une chose est sûre : Kevin et moi avons vécu des expériences similaires. À mon avis, ce n’est pas pour rien que l’on nous a réunis. Cela fait partie d’un plan.
– Mais lequel ?
– La meilleure façon de le savoir, c’est d’aller voir.
– Donc, vous partez aussi.
– Exactement, répondit joyeusement Alexandra.
– Et vos études ?
– Elles attendront. Cela fait deux ans que je n’ai pas pris de vacances. Vous ne pensez pas que je vais laisser Kevin vivre cette aventure tout seul, quand même ?