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Sheridan crut qu’il était devenu fou. Tout autour de l’esplanade, le sable se soulevait et donnait naissance, comme par magie, à des silhouettes imprécises. Peu à peu, des spectres se dressèrent, s’enflèrent, prirent une forme humanoïde, puis s’avancèrent vers les soldats d’une effrayante démarche d’automate. Désemparés, les hommes braquèrent leurs armes sur les monstres, et se mirent à tirer. Mais les balles n’avaient aucun effet sur les guerriers de sable.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? hurla Sheridan, affolé.
Une angoisse soudaine lui broya les tripes. Les légendes égyptiennes évoquaient souvent les malédictions qui frappaient ceux qui osaient violer les sanctuaires des anciens rois. Il redouta un moment d’avoir affaire à des esprits malfaisants. Puis il se ressaisit. Tout cela n’était qu’une supercherie due aux Mutants. Il se mit à hurler :
– Les lance-flammes ! Arrosez-moi ces saloperies avec les lance-flammes.
C’était plus facile à dire qu’à faire. Les spectres de sable surgissaient de partout, encerclant inexorablement la colonne. Soudain, l’un d’eux brandit une sorte de javelot inconsistant. En une fraction de seconde, celui-ci se figea, sembla devenir dur comme la roche. L’instant d’après, il fusa sur un soldat qui poussa un glapissement de terreur. La lance de pierre le transperça de part en part. L’homme fut pris d’un hoquet, un flot de sang jaillit de sa bouche tandis que le javelot retombait en poussière sur le sol. D’autres traits rocheux sifflèrent, abattant à chaque fois un nouveau soldat. Les lance-flammes entrèrent en action. De longs jets de feu giclèrent en direction des spectres, qui retombaient alors en masse informe sur le sol. Pour se reformer ailleurs, hors de portée. Terrorisés, certains soldats finirent par lâcher leurs armes et s’enfuirent dans le défilé en hurlant. Sheridan, partagé entre la fureur et l’épouvante, aperçut soudain, au sommet d’une élévation de gypse, deux silhouettes immobiles qui contemplaient le spectacle. Non loin de lui, le camion contenant le matériel de transmission par satellite explosa. Il lâcha un juron, se rua sur un lance-flammes lâché par un soldat terrifié, puis se mit à courir dans la direction des deux silhouettes. Hurlant de rage, il déclencha son arme. Mais la longue tramée de feu se heurta à un mur invisible. Sheridan continua d’avancer vers le promontoire, indifférent au combat désespéré que livraient ses hommes survivants sur l’esplanade. Approchant encore, il reconnut Paul et Katherine Falcon.
– Putain de Mutants ! rugit-il.
Réglant le lance-flammes au maximum, il tira. Cette fois, le flot incandescent fut arrêté beaucoup plus près, et rebondit sur la barrière mentale invisible que lui opposaient ses ennemis. Il comprit son erreur lorsque le jet revint sur lui avec force. Mais il était trop tard. Ses vêtements s’embrasèrent instantanément. Une clameur de douleur lui fit exploser les poumons tandis qu’en quelques secondes, il se transformait en torche vivante.
Lorsque Kevin reprit conscience, il mit plusieurs secondes avant de comprendre qu’il était ligoté sur le plancher d’un camion. Près de lui, Alexandra dormait encore, assommée par le gaz anesthésiant. Un vacarme assourdissant régnait au-dehors. Outre le grondement de la tempête, il distingua des coups de feu et le ronflement des lance-flammes. Mais la visibilité était tellement réduite qu’il n’aperçut que le reflet de longs jets de feu. Le sable crépitait contre les vitres, pénétrait le camion dont les portes arrière avaient été ouvertes. Il n’y avait plus personne à l’intérieur. Péniblement, il parvint à se retourner et avisa une trousse de pharmacie. Ils étaient sans doute dans l’ambulance. Il dénicha rapidement un scalpel grâce auquel il parvint à trancher ses liens. Puis il délivra Alexandra, qui se réveilla avec une violente migraine.
– Où sommes-nous ?
– Apparemment, toujours dans le Labyrinthe. Mais nous sommes seuls. Les autres ont abandonné le véhicule.
Peu à peu, la tempête s’apaisa, le vent tomba et il ne subsista plus qu’un voile jaune de sable en suspension. En descendant du camion, Kevin ne put retenir un cri de stupéfaction. Tout autour, le sol était jonché de cadavres de soldats, marqués par des taches écarlates recouvertes de sable. D’autres n’étaient plus que des squelettes noircis, écroulés à côté des réservoirs déchiquetés des lance-flammes.
– Là ! Regarde ! s’exclama Alexandra.
Elle désignait, à quelques pas, les silhouettes sombres de Paul et Katherine Falcon, qui venaient vers eux. Kevin les accueillit avec résignation.
– Apparemment, ceux de la Sainte Vehme n’ont pas réussi à vous semer, dit-il. C’est donc vous qui ferez main basse sur les secrets contenus dans la pyramide.
– Et qu’en ferions-nous ? demanda Paul Falcon. Nous connaissons déjà tout ce qu’elle contient.
– Vous voulez dire… que vous étiez au courant de son existence ?
– Bien sûr. C’est nous qui l’avons construite, il y a très longtemps.
– Mais alors, qui êtes-vous ?
– Je suis celui que, voici des millénaires, les premiers habitants de l’Égypte ont appelé le dieu Horus.