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Premier voyage : le tribunal de la Sainte Vehme.

Alexandra avait tout d’abord ressenti un vertige inhabituel, l’impression de tomber dans un gouffre sans fond, d’être aspirée par une spirale immatérielle. En quelques fractions de seconde, elle avait vu défiler des images clés de sa vie, la fac, un ex-fiancé, son baccalauréat, une chute de cheval lorsqu’elle avait douze ans, une poupée Barbie qu’on lui avait offerte pour son septième anniversaire, son entrée à la maternelle. Elle avait cru un instant qu’elle était en train de mourir, pour une raison inconnue, et avait éprouvé une sorte de résignation mêlée à un profond sentiment d’injustice. Elle était jeune, et elle avait encore tellement de choses à vivre… Puis elle s’était vue sortir du ventre de sa mère, et un vortex hallucinant l’avait entraînée vers un univers inimaginable, grandiose, lumineux. Elle avait deviné des présences autour d’elle, sans pouvoir les préciser. Elle était emportée à une allure vertigineuse dans un tourbillon de lumière, baignée par une bienfaisante sensation de plénitude. Puis, sans aucune transition, tout s’était arrêté. Elle était revenue dans le tribunal.

Mais tout a changé. Les odeurs, le décor sont différents. Les appliques murales ont disparu, les torches sont allumées, diffusant une lumière jaune et inquiétante. Des personnages en longues robes noires sont assis devant elle, des juges. Ses juges !

Elle est habillée de vêtements sales, taillés dans une toile rêche et malodorante. Deux gardes monumentaux l’encadrent, la main posée sur l’épée, prêts à l’égorger au moindre mouvement de rébellion. Elle le sait. Elle sait pourquoi elle est là. Une angoisse incontrôlable l’habite. Elle ignore ce qui l’attend, mais on dit tant de choses terrifiantes sur ce tribunal secret.

Elle a un nom Else von Marburg. Elle est née en l’an de grâce 1262, seize années auparavant, et elle est la fille du seigneur Heinrich von Marburg, un petit noble de la province de Lôwenscheid. Elle est accusée de sorcellerie et de possession. Depuis quelques mois, des phénomènes diaboliques se sont déroulés dans le château de son père. Cela a commencé par une pluie de pierres brûlantes dans le jardin potager. Puis des objets se sont mis à bouger seuls, des bancs volaient, des pots et gobelets de terre cuite jaillissaient de leurs étagères et traversaient les cuisines pour aller se fracasser sur le mur opposé, les chaudrons pleins de soupe bouillante se renversaient dans la cheminée. À plusieurs reprises, le feu a pris de lui-même en divers endroits. La dernière fois, il s’est déclaré dans les étables et plusieurs bêtes ont péri, ainsi que deux bouviers. Les serviteurs étaient terrorisés, et certains se sont enfuis malgré les menaces du comte. Puis celui-ci a pris peur lorsqu’il a failli être tué par la chute d’un pan de mur dans sa propre chambre. Il a alors tait appel à un exorciste appartenant au terrible tribunal secret de la Sainte Vehme. Celui-ci s’est livré à des opérations mystérieuses, et il a désigné sans hésitation la coupable : elle-même, Else von Marburg.

– Cette fille est possédée par le Diable ! a-t-il déclaré de sa voix acide. C’est elle qui provoque tous ces dérèglements. Elle doit être remise aux vénérables juges de la Sainte Vehme, afin qu’ils chassent le démon qui s’est emparé de son âme.

Else a hurlé, rien n’y a fait. Terrorisée, on l’a conduite aussitôt à Lôwenscheid où on l’a jetée dans un cachot humide, sans aucune ouverture sur l’extérieur.

Les visages sombres des juges la contemplent avec dégoût. Elle se sait plutôt jolie, mais ils ne remarquent même pas sa beauté. Ils ne voient en elle qu’un suppôt de Satan, un démon succube qui leur fait horreur. Personne ne prend sa défense. Elle hurle qu’elle est innocente, que jamais elle n’a conclu de pacte avec la Bête, comme ils l’affirment, on ne l’écoute pas. Pire encore, on lui enfonce dans la bouche une poire d’angoisse, un bâillon métallique qui l’empêche de parler. Terrorisée, elle se met à trembler. Elle sait que la mort l’attend. Mais auparavant, elle devra subir la question, des tortures toutes plus abominables les unes que les autres afin de contraindre le démon à abandonner son corps.

Des témoins défilent, affirmant qu’elle est capable de commander aux meubles de se déplacer. Une vieille prétend l’avoir vue bouter le feu simplement en regardant la paille d’une étable. Une femme hystérique jure même l’avoir aperçue, entièrement nue, en pleine forêt, se livrer à des créatures innommables, à la tête surmontée de cornes, aux pattes terminées par des sabots et… aux sexes démesurés. La description arrache des cris de stupeur aux juges et aux membres de la Sainte Vehme. Une autre femme, maigre comme un squelette, l’accuse d’une voix aigre de porter des cheveux roux, signe évident, selon elle, de possession démoniaque.

Le verdict est sans appel : elle est condamnée à subir le supplice des tenailles et du plomb afin de chasser le Diable, puis elle sera enfermée dans la « Vierge de Fer jusqu’à ce que mort s’ensuive ».

Tout va très vite. Le jugement à peine prononcé, elle est traînée par les deux gardes vers des escaliers menant à une salle souterraine où attendent trois hommes vêtus de rouge : les Bourreaux. Les membres de la Sainte Vehme et les juges prennent place sur des sièges préparés à leur intention. Le bourreau n’est pas masqué. Son visage reflète une impassibilité totale. On arrache les haillons d’Else sous le regard impitoyable de tous ces hommes qui continuent à la considérer avec horreur. Des larmes brouillent sa vue. Elle voudrait crier son innocence, mais on ne lui a pas ôté son bâillon. Des mains brutales lui écartent les membres. Poignets et chevilles sont emprisonnés par d’épaisses lanières de cuir. Une terreur sans nom s’empare d’elle lorsqu’elle voit le bourreau saisir deux tenailles rougies au feu dans un brasero. Jamais elle ne supportera ça. Un sursaut de terreur et de colère l’envahit…

Soudain, une lourde hache à décoller les têtes se détache du mur et vole à travers la salle. Des hurlements de peur vrillent ses tympans, et explosent en clameurs de panique quand la hache vient se planter dans le crâne du grand juge, qui a prononcé la sentence. L’instant d’après, d’autres objets métalliques, coupants, tranchants, hérissés de pointes acérées se détachent de leurs crochets et entament une ronde folle sous les voûtes. Certains membres s’enfuient. D’autres s’écroulent à genoux en répétant à gestes vifs un signe de croix désespéré. Une lame aiguisée déchire la gorge d’un assistant du bourreau. Ce dernier, après un moment de frayeur, saisit une hache et tranche de quatre coups précis les mains et les pieds d’Else. Quatre foyers de douleur insoutenable irradient aux extrémités de ses membres, tandis que la folie s’installe en elle. Elle ne peut même pas hurler sa souffrance. De la salive et du sang coulent dans sa gorge, l’étouffent. Malgré la ronde infernale, on l’emporte dans une pièce contiguë, où se dresse un sarcophage dont l’intérieur est hérissé de pointes. Else a le temps de voir que les membres de la Sainte Vehme ont suivi le bourreau et son aide survivant, tant pour assister à sa mort que pour trouver un refuge. Elle n’a plus de forces. Elle se vide de son sang. Déjà la respiration lui manque. Elle a tout de même le temps de comprendre qu’on la soulève au-dessus du sarcophage que l’assistant a fait basculer sur le sol. Puis on la lâche brutalement à l’intérieur. Des souffrances aiguës vrillent la chair de ses fesses et de son dos. Puis le couvercle innommable se referme sur elle, noir, hérissé lui aussi de lames pointues. Le bourreau prend un plaisir sadique à agir lentement. Son corps est transpercé, lacéré.

Mais son âme s’est déjà envolée. Toute terreur l’a quittée. Elle flotte au-dessus de ses tortionnaires, dans la salle, sans comprendre ce qu’ils font, pourquoi ils sont tous avidement penchés sur le couvercle qui se referme, sur cette mare de sang qui s’écoule sous ce coffre immonde à la forme vaguement humaine…

Un tunnel de lumière l’aspire…