12

Alexandra rouvrit les yeux. L’ignoble salle de torture et le tribunal avaient disparu. Au-dessus d’elle était penché le visage soucieux de Kevin. Des bribes de phrases lui restaient encore dans l’esprit, parfaitement compréhensibles, mais tellement différentes de l’allemand actuel. En elle subsistait la mémoire d’Else von Marburg.

Elle était allongée sur un lit, dans une chambre aux murs clairs. La lumière d’un timide soleil d’automne pénétrait dans la pièce, rassurante, bienfaisante. Kevin lui prit les mains, les serra avec force.

– Enfin, vous êtes réveillée !

– Où suis-je ?

– À l’hôpital de Lôwenscheid. Vous m’avez flanqué une trouille bleue. Vous avez perdu connaissance dans le musée. On vous a amenée ici, hier, en urgence. Vos fonctions vitales étaient accélérées. Votre peau s’était couverte de plaques rouges. Les médecins n’y comprennent rien. Vous étiez agitée, et vous sembliez beaucoup souffrir. On aurait dit que vous faisiez des cauchemars.

Alexandra resta un moment silencieuse. Enfin, elle se redressa et déclara :

– Ce n’étaient pas des cauchemars. Je me suis trouvée… comment dire… projetée à travers le temps, dans le corps d’une fille du XIIIe siècle. Une certaine Else von Marburg, condamnée par la Sainte Vehme, et exécutée dans des conditions particulièrement atroces.

– Vous avez dû rêver !

– Non, Kevin. C’est autre chose. Je vivais dans sa chair, j’éprouvais ses sensations physiques, ses sentiments, ses émotions, sa terreur. J’étais devenue cette fille. Je n’ai revécu que ses derniers instants, son exécution, mais j’avais accès à sa mémoire tout entière… et je l’ai ramenée avec moi. Elle est encore là, dans mon esprit. Je peux tout vous dire sur elle, comme si… comme si j’avais vécu sa vie il y a très longtemps.

– C’est impossible !

– Je sais que c’est incroyable, mais je percevais le monde par son regard à elle, par ses sens à elle. Les miens n’existaient plus. Je n’existais plus. Je ne contrôlais rien. Ce n’était même pas un souvenir, c’était le moment présent.

Kevin la contempla avec perplexité et une compassion qu’il tenta de dissimuler.

– Je pense qu’il vaudrait mieux vous reposer. Nous reparlerons de tout ça lorsque vous serez remise de vos émotions.

– Mais je me sens parfaitement bien. Un médecin entra et examina Alexandra.

– Eh bien, il semble que vous alliez mieux, Mademoiselle. Néanmoins, nous allons vous garder encore un peu, par précaution.

Alexandra fit la grimace.

– J’aimerais manger quelque chose. Je n’ai rien avalé depuis hier.

– Oh, comme vous y allez. Nous allons commencer par un potage…

– J’ai faim ! le coupa la jeune femme. Ce n’est pas un potage qui va me remettre sur pied.

– Il faut nous montrer prudents. Une rechute est toujours possible. Alexandra soupira et attendit que le docteur fût sorti.

– Il n’y aura pas de rechute, Kevin, dit-elle. Dans une vie antérieure, j’ai été Else von Marburg.

– C’est absurde !

– Pas du tout !

Elle lui raconta par le détail les terribles moments qu’elle avait vécus dans la peau de la jeune Allemande du XIIIe siècle, et sa fin horrible, sans oublier l’étrange voyage au-delà de la mort.

Il la contempla comme si elle était devenue folle, puis rétorqua :

– Je suis désolé, il doit y avoir une autre explication. C’est une vision, une sorte de cauchemar dû à votre état, rien de plus.

Elle s’insurgea.

– Je sais reconnaître un cauchemar ! C’est flou, ça n’a aucune consistance, les images sont aberrantes, illogiques. Là, c’était précis ! C’était la réalité ! Tout était vrai, y compris la peur et la douleur !

– Je ne peux pas croire un truc pareil ! Cela voudrait dire que vous avez fait… une sorte de voyage dans le temps !

– Exactement ! Et c’est pour cette raison qu’on nous a envoyés ici. Nos anges gardiens savaient comment je réagirais. Ils ont voulu nous montrer quelque chose.

– Et quoi ?

– Ce qu’était réellement la Sainte Vehme, sans doute, mais surtout nous prouver que la réincarnation n’est pas une légende.

Kevin resta un moment perplexe.

– Je ne peux pas accepter cette explication, Alexandra. Je suis protestant, et la réincarnation est contraire à la Bible, dans laquelle il est dit qu’au jour du Jugement dernier, les justes retrouveront leurs corps pour vivre éternellement auprès de Dieu.

– Pour moi, le Jugement dernier ne veut rien dire. La Bible n’est qu’un livre qui retrace le cheminement d’un peuple. Il est peut-être basé sur des réalités historiques, mais elles ont été habillées de mystères et de merveilleux afin de frapper l’imagination. C’est ainsi que fonctionnent toutes les mythologies. Je n’ai pas reçu d’éducation religieuse, et cela me permet d’être plus objective que vous. Avant, j’imaginais que je vivais depuis l’aube des temps, et que je vivrais encore des millions d’années, sous différentes formes. Mais je n’en étais pas vraiment sûre. Aujourd’hui, j’en ai la preuve. Et tout ce que vous pourrez dire n’y changera rien.

Kevin secoua la tête, embarrassé. L’assurance de la jeune Française le désarçonnait. Alexandra poursuivit :

– Ma conviction repose sur une expérience vécue, Kevin. La vôtre vient de l’extérieur, d’idées que l’on vous a mises dans la tête dès votre plus jeune âge.

Il rétorqua :

– Une chose m’étonne. En admettant qu’il y ait une part de vérité dans ce que vous dites – je dis bien en admettant -, vous devriez être traumatisée par l’expérience de la mort d’Else von Marburg. Or, vous ne l’êtes pas plus que par un cauchemar classique.

– Sur le moment, j’ai été terrorisée. Mais j’ai vécu cette expérience il y a presque huit siècles. Pour moi, Alexandra Delamarre, cette mort-là n’a qu’une valeur de souvenir lointain. Et je sais, je sens en moi d’autres vies, d’autres morts, même si elles ne me sont pas encore revenues en mémoire. Toutes ne sont que des passages. C’est comme… la succession du jour et de la nuit. Le sommeil permet de supporter la vie. Sans lui, nous deviendrions fous. La mort, c’est comme le sommeil : elle permet de supporter l’éternité. Je dirais plutôt l’immortalité. Le corps n’est qu’un véhicule, auquel l’âme est ancrée pendant la durée de la vie. La mort intervient lorsque ce corps ne peut plus assumer ses fonctions vitales, quand il est trop vieux, ou quand il a subi une maladie ou un traumatisme trop violent. Alors, l’âme se détache de lui et rejoint un autre univers, celui de l’esprit. Il est là, parallèle au nôtre, celui de la matière. Il lui est totalement complémentaire. C’est une dimension infinie, pleine de lumière, peuplée de présences qui sont sans doute d’autres âmes. Cet univers est le dieu véritable. Car Dieu n’est pas un grand bonhomme barbu qui surveille tous nos faits et gestes. Nous ne sommes pas ses créatures. Nous faisons partie de lui. Ma vie est liée à celle de Dieu lui-même. Il s’exprime à travers nous, d’une manière différente pour chacun. Pour cette raison, chaque être humain est unique. Je suis une parcelle infime de cet Esprit infini, tout comme vous, et comme chaque être vivant sur cette planète. Ma vraie vie a commencé il y a très longtemps. Chaque existence n’est qu’une étape qui me permet d’évoluer vers un état supérieur. Et je ne me suis jamais sentie aussi bien parce que cette expérience m’a permis de résoudre cette peur de la mort que chaque être humain porte en lui.

Kevin secoua la tête, effaré.

– C’est du délire. Il s’agit certainement d’une séquelle de votre coma.

Elle éclata de rire et prit les mains de Kevin dans les siennes.

– Pourquoi refuser d’envisager que vous ne possédez peut-être pas toutes les bonnes réponses ? La vie est un cadeau merveilleux, et le monde est magnifique. Il est beau, il est vaste, il est plein de lumière et de surprises. Comment voulez-vous que je ne sois pas heureuse à l’idée que j’y passerai encore d’autres existences ? Croyez-vous que la perspective offerte par votre religion chrétienne soit plus réjouissante ? Une éternité à se morfondre auprès d’un dieu omnipotent, sans la moindre liberté de faire la plus petite bêtise ! Merci bien, je préfère rester sur Terre.

– Vous ne savez pas ce que vous dites !

– Kevin, je voudrais tellement vous faire partager ce que j’ai découvert. D’ailleurs, peut-être nos anges gardiens l’ont-ils prévu.

Elle n’avait pas lâché ses mains. Ses doigts irradiaient une douce chaleur sur la peau de Kevin, qui ne savait plus comment réagir.

– Si c’est le cas, je serai moins facile à convaincre que vous. J’ai été éduqué dans la foi protestante, et elle reste gravée en moi.

– Vous êtes un peu tête de mule, répondit-elle, en français.

Elle s’écarta de lui et croisa les bras, ce fut alors qu’elle remarqua les étranges traces rouges sur ses poignets. Elle rejeta le drap, examina ses chevilles. Puis, sans hésitation, sous les yeux ébahis de Kevin, elle écarta les pans de sa chemise de nuit, dévoilant sa poitrine haute et ferme. Il ne put s’empêcher d’admirer ses seins à la forme parfaite. Mais elle lui montra, sur sa peau, les mystérieuses taches pourpres.

– Ces marques sont les stigmates des blessures que j’ai reçues, confirma-t-elle avant de refermer sa chemise. Enfin, lorsque j’étais Else von Marburg. Ce retour dans le temps les a fait resurgir. Elles vont disparaître.

Troublé, Kevin ne sut que répondre. Il se leva et fit quelques pas nerveux dans la chambre. Amusée, Alexandra observa son manège. Elle était parfaitement consciente que geste constituait une provocation.

Kevin avait beaucoup de peine à mettre de l’ordre dans ses idées. La vue du corps nu d’Alexandra le perturbait plus qu’il ne l’aurait voulu. Mais ce n’était pas la seule raison de son trouble. La perspective offerte par la jeune femme le bouleversait, et ses certitudes religieuses en étaient sérieusement ébranlées. Il était forcé d’admettre, au fond de lui, que sa foi ne reposait que sur des idées qu’on lui avait fourrées dans le crâne depuis l’enfance.

Elle lui permettait surtout d’atténuer l’angoisse qui l’envahissait parfois devant certaines pensées, comme l’inéluctabilité de la mort ou l’infinité du cosmos, perspectives qui généraient en lui une terreur indicible, contre laquelle le dieu qu’on lui avait imposé ne lui était pas d’un grand secours.

L’aventure d’Alexandra avait réveillé cette angoisse, et il luttait désespérément pour se raccrocher à une explication logique, indiscutable. Malheureusement, il ne pouvait faire abstraction du phénomène étrange auquel il avait assisté dans la salle du tribunal, les objets tourbillonnant dans les airs. Et puis, comment expliquer les mots incompréhensibles sortant de la bouche de sa compagne, issus d’un langage oublié depuis des siècles ?

Il revint vers Alexandra, qui l’observait toujours d’un air radieux, et déclara :

– Non, je suis désolé, je ne peux pas accepter cette explication ! Cette… Else von Marburg, vous avez pu l’inventer. Parfois, les cauchemars ont l’aspect de la réalité. Rien ne prouve qu’elle ait vraiment existé.

– Il y a un moyen très simple de nous en assurer : consulter les archives du musée. Nous y trouverons peut-être la trace de son procès.

– Vous comptez retourner dans cet endroit sinistre ?

– Il le faut. Il ne se passera plus rien désormais. J’ai renoué avec Else.

Elle regarda autour d’elle et ajouta :

– Et puis, je n’ai rien à faire dans cet hôpital.

Une heure plus tard, contre l’avis du médecin qui insistait pour la garder encore une journée, elle quittait les lieux, un Kevin affolé sur les talons.

– Vous n’êtes pas raisonnable, Alexandra.

– Il faut que je prenne rendez-vous avec le conservateur.

– Mais vous êtes trop faible.

– Oh non ! Je ne me suis jamais sentie aussi bien.

Revenue dans sa chambre, à l’hôtel, elle prit le temps de commander un solide déjeuner. On lui apporta une choucroute à laquelle elle fit honneur. Kevin, trop inquiet pour pouvoir avaler quelque chose, lui tint compagnie.

– Au moins, cela ne vous coupe pas l’appétit, constata-t-il en admirant son coup de fourchette.

Lorsqu’elle eut achevé son plat, elle prit contact par téléphone avec Herr Kaufmann, le conservateur du musée, et lui expliqua qu’elle était étudiante en histoire, qu’elle avait eu une vision à la suite du malaise ressenti deux jours plus tôt, et qu’elle souhaitait consulter les archives pour vérifier certaines choses. Le conservateur, qui avait peine à digérer les dégâts provoqués par la visite de cette encombrante demoiselle, se fit prier, arguant qu’elles étaient rédigées en vieux germanique. Alexandra le convainquit en lui prouvant qu’elle parlait couramment cette langue. Le bonhomme en resta époustouflé et accepta de les recevoir. Ils se rendirent au musée sans attendre.

– Mais comment se fait-il que vous connaissiez ce langage ? Plus personne ne le parle aujourd’hui, hormis quelques érudits.

– Dont je fais partie, Herr Kaufmann. Alors ?

– C’est bien ! Je vais exceptionnellement vous permettre de consulter les archives.

Quelques instants plus tard, Alexandra et Kevin étaient installés dans une salle emplie de vieux documents rédigés à la main sur un papier épais. Ceux-ci, classés par années, relataient différents procès.

– Je sais que cela s’est passé en 1278, déclara Alexandra. J’avais… enfin, Else avait seize ans lorsqu’elle a été exécutée.

Ils retrouvèrent rapidement l’année recherchée, méticuleusement classée dans des caisses de bois. Sous l’œil vigilant de Herr Kaufmann, Alexandra sortit des documents jaunis, marqués par l’humidité, et conservant la trace d’un enroulement.

– Autrefois, expliqua le conservateur, les pièces étaient roulées et placées dans des sacs que l’on suspendait au plafond pour éviter que les rats ne les dévorent.

Ils ne furent pas longs à retrouver une liasse relatant le procès de la fille du comte Heinrich von Marburg, Else, possédée par le Démon. Coupable de blasphèmes, de commerce avec le Malin, de sorcellerie et autres crimes odieux, elle avait été condamnée à subir le supplice des tenailles et à périr dans la « Vierge de Fer ». Il était également noté que « par vile sorcellerie et épouvantable abomination », la démone avait tué un juge et un bourreau avant de périr.

Abasourdie, Alexandra observa longuement les documents. Les signatures des juges y figuraient, dont elle reconnaissait les noms, prononcés devant Else à plusieurs reprises par l’accusateur.

Quelques instants plus tard, ils étaient dehors, respirant l’air glacé de la petite ville médiévale, aujourd’hui encombrée de voitures et cernée par des immeubles modernes. Une pluie fine ruisselait sur leur visage. Ils se réfugièrent dans un café.

– C’est incroyable, dit Alexandra. Ces documents constituent la preuve indéniable que j’ai réellement effectué ce… « voyage temporel ». Ils confirment même la mort d’un juge et d’un aide du bourreau.

Vaincu, Kevin soupira.

– C’est bien, Else von Marburg a réellement existé. Et vous avez rêvé de son exécution. Peut-être son âme erre-t-elle dans ce tribunal, et cherche-t-elle à communiquer ?

– Non, c’est autre chose : Else von Marburg et moi sommes liées. J’ai vécu la vie de cette jeune fille, et aussi sa mort atroce. Comment expliquer autrement que je me souvienne de tout ce qui la concerne, y compris des éléments intimes que personne d’autre ne pouvait connaître ? C’est toute sa vie qui est entrée dans ma mémoire.

Elle resta un long moment silencieuse, perdue dans un rêve intérieur, puis ajouta :

– À la vérité, ce n’est même pas ma mémoire. Else reste indépendante de moi. C’est plutôt comme si… j’avais ouvert une fenêtre sur une autre personnalité. Elle n’interfère pas avec la mienne. Elle l’enrichit, simplement. Tout ce qu’elle a vécu m’est familier. Il me semble redécouvrir un monde totalement oublié, enfoui au plus profond de moi. C’est effrayant et merveilleux à la fois.

Elle glissa ses mains dans celles de l’écrivain. Ses yeux brillaient.

– Je vois des choses stupéfiantes. Sa manière de ressentir les odeurs, de percevoir les couleurs ; ses émotions, ses joies et ses angoisses étaient différentes des miennes. À cette époque, la vie était autre. C’était un monde de passion, où les sentiments s’exacerbaient, où l’on se dépêchait de vivre intensément, parce que l’on savait que la mort pouvait nous frapper à n’importe quel moment. C’est pourquoi la foi de ces gens était proche du fanatisme. Leur seul espoir était de croire en un paradis créé par un dieu omnipotent, et en des saints qui les protégeaient contre l’adversité. Le danger était partout. Les épidémies nous guettaient, et les remèdes étaient quasi inexistants. On pouvait être attaqué à tout moment par des bandits, agressé par des voisins, trahi par les siens. C’est ce qui est arrivé à Else von Marburg, livrée aux juges de la Sainte Vehme par son propre père. Pourtant, son enfance n’a pas été malheureuse. Elle mangeait à sa faim, parce qu’elle était la fille d’un noble. Mais je garde la vision de pauvres hères d’une maigreur incroyable, couverts de vermine, gémissant pour qu’on leur donne n’importe quoi à manger, je vois des enfants qui n’ont plus que la peau sur les os, des rats et des chiens qui se disputent un cadavre humain, lors d’un hiver particulièrement rude. Mais j’ai aussi des souvenirs de fêtes, de joutes chevaleresques, de foires, d’objets qui n’existent plus, d’odeurs et de goûts inconnus de nos jours. Et ce n’est pas tout. Else se représentait le monde d’une manière surprenante.

– Comment ça ?

– Elle était intimement persuadée que la Terre était plate, qu’elle se terminait au bord d’un gouffre sans fond gardé par des monstres. Elle était sûre aussi que le ciel était le royaume de Dieu, du Christ et de la Sainte Vierge, que le Diable et les démons vivaient dans des cavernes profondes où un feu immense dévorait les pécheurs pour l’éternité. Elle croyait que la forêt était peuplée de gnomes, de trolls et de créatures malfaisantes, de loups féroces, de dragons cracheurs de flammes. Elle était extrêmement superstitieuse, et portait des bijoux consacrés pour se préserver du mal. Cela ne l’empêchait pas d’aimer la vie. Elle était amoureuse d’un chevalier, Hans. Malheureusement, il ne possédait aucune terre. Pour cette raison, le comte s’est opposé à leur mariage. Hans a péri lors d’une joute de chevalerie. Else savait qu’il s’était laissé tuer, par désespoir. C’est après sa mort que les manifestations étranges ont commencé. Il est probable qu’Else a été profondément perturbée par la perte de son amoureux. C’est souvent le cas lorsque l’on observe des poltergeists.

– Vous croyez que… c’est elle qui a fait voler le banc et les torches dans le musée ?

– C’est certain. Son esprit s’est manifesté à travers le mien. Pour la simple raison que nous partageons la même âme. Je suis Else von Marburg. Ou je l’ai été.

– Mais comment nos… anges gardiens, comme vous les appelez, ont-ils pu prévoir ce qui allait se passer ?

– Ça, je l’ignore.

Kevin hocha la tête. Il n’était toujours pas convaincu qu’il s’agissait d’un cas de réincarnation. Il grogna :

– Tout cela est très intéressant, mais quel peut être le rapport entre la Sainte Vehme du XIIIe siècle, les Falcon, la destruction de leur maison de Rocky Point et les attentats dont j’ai failli être victime ? Ça ne tient pas debout ! Après ce que j’ai vu en Floride et dans l’Oregon, on aurait pu se demander si les Falcon n’étaient pas des extraterrestres, ou quelque chose comme ça. À la rigueur. Malgré mes certitudes, je commençais à me poser des questions. Mais je ne vois pas ce que des E. T. auraient à faire avec un tribunal secret allemand du Moyen Âge.

– Je n’en sais pas plus que vous. Je ne fais que vous expliquer ce que je ressens.

Refusant de s’avouer vaincu, Kevin reprit :

– Ne pensez-vous pas que vous êtes en train de faire un dédoublement de la personnalité ?

Elle sourit.

– Pas du tout. Les personnes qui souffrent de dédoublement de personnalité ne s’en aperçoivent pas. Et surtout, elles ne peuvent contrôler le phénomène. Mais je suis et je reste Alexandra Delamarre. La seule différence, c’est que j’ai un accès total à la mémoire d’Else von Marburg.

– Bien ! Et qu’allons-nous faire à présent ?

– Attendons ! Je suis sûre que nos anges gardiens vont nous adresser un autre message. Ils ont d’autres choses à nous faire découvrir.

Elle ne se trompait pas. Le lendemain, alors qu’ils s’apprêtaient à quitter l’hôtel, un garçon leur remit une enveloppe de papier kraft non timbrée.

– Un coursier l’a déposée pour vous ce matin de très bonne heure. Alexandra décacheta l’enveloppe, qui contenait une nouvelle lettre signée de la croix Ankh, dont le texte, encore plus court que les autres, disait : « Daniel Dunglass-Home, Currie, Écosse. »

– Vous voyez ? dit-elle à Kevin.

– Ils savent que nous sommes ici ! s’exclama l’Américain. Mais comment font-ils ?

– Je n’en sais rien, mais je crois que le mieux est de leur faire confiance.

– Je me demande où tout ça va nous mener. Et d’abord, c’est qui, ce Daniel Dunglass-Home ?

– Peut-être quelqu’un qui va enfin répondre à nos questions.