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New York.

Eddy avait essayé de contacter Kevin et Alexandra pour les mettre au courant des nouveaux documents qu’il avait reçus. Sans succès. Leurs portables eux-mêmes ne répondaient pas. Bien sûr, peu avant de partir pour les Alpes, Kevin l’avait averti qu’ils ne seraient pas joignables pendant environ six mois, mais personne n’avait prévu que Mac Pherson continuerait de se manifester.

Eddy avait longuement hésité à en parler à William. En toute logique, il aurait dû le faire. Il avait une grande confiance dans son supérieur, et sa position d’agent du FBI le contraignait normalement à révéler tout fait insolite à sa hiérarchie. Cependant, cette affaire ne ressemblait à aucune autre. Les faits révélés dans les rapports étaient extrêmement graves. Sheridan aurait été lui-même obligé d’en référer encore plus haut, et l’information risquait de monter jusqu’aux sphères gouvernementales où l’ennemi se dissimulait peut-être. Eddy décida donc de se montrer prudent et de conserver les dossiers jusqu’au retour de Kevin et d’Alexandra.

Une semaine plus tard, il trouva un nouveau DVD dans sa boîte aux lettres.

Celui-ci comportait des copies de documents datant, eux aussi, de la Seconde Guerre mondiale. Les premiers avaient trait au bombardement de Pearl Harbor par les Japonais le 7 décembre 1941, les seconds au largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

Éberlué, Eddy étudia les lettres, ordres, contre-ordres et suggestions toujours signés du mystérieux « César ». Après deux heures de lecture, sa vision des événements avait radicalement changé, et une profonde colère l’avait envahi, dirigée contre les dirigeants de l’époque et contre ce machiavélique « César » qui avait si bien su manipuler les partis en présence pour parvenir à ses fins.

L’une des lettres, datée de novembre 1941, disait :

« Les Américains sont partisans de l’isolationnisme et ne participent pas encore au conflit mondial. Ils se contentent d’apporter leur soutien à la Grande-Bretagne, qui résiste seule aux assauts nazis. Il est pourtant indispensable que les États-Unis participent activement à cette guerre, afin de favoriser l’industrie de l’armement. Le conflit doit se dérouler sur deux fronts : dans le Pacifique et en Europe. Le président Roosevelt estime que le Japon mène une guerre d’expansion coloniale en direction de la Chine, et que les États-Unis ne sont donc pas directement menacés ; même Hawaii, qui est situé à plus de cinq mille kilomètres de l’archipel nippon. La plupart des hauts chefs militaires partagent ce point de vue.

« Nous savons cependant de source sûre que les Japonais préparent une attaque surprise contre Pearl Harbor. Vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoir pour éviter que cette information soit prise au sérieux. Votre tâche sera facilitée par la mésentente qui règne entre les différents services de renseignements, et par le fait que personne dans le Haut Commandement ne croit à une agression de ce genre. De plus, le général Short et l’amiral Kimmel, responsables de la base, s’entendent mal. Ils n’échangent aucune information, négligent la surveillance radar. Tout cela sert nos intérêts.

« Méfiez-vous toutefois : certains militaires n’hésiteraient pas à agir s’ils étaient au courant de l’imminence de cette attaque. Le risque existe, car le code de transmission japonais a été découvert. Au besoin, supprimez les plus dangereux. Dans le but de frapper l’opinion américaine, Pearl Harbor doit être détruite. Cette provocation incitera les Américains à réagir et à accepter la guerre contre le Japon, puis contre l’Allemagne.

« César. »

Cette lettre secrète avait parfaitement joué son rôle, puisque le général Marshall, prévenu une heure et demie avant l’attaque, négligea d’avertir immédiatement les commandants de la base du Pacifique.

Le 7 décembre 1941, à 7 h 55, une première vague de cent quatre-vingt-trois avions japonais fond sur Pearl Harbor, dans l’île d’Ohau. À 8 h 45, cent soixante-dix autres appareils se lancent à leur tour dans la bataille. Pris par surprise, les Américains ne peuvent réagir. L’attaque audacieuse de l’amiral Isoroku Yamamoto a pleinement réussi. On dénombre deux mille quatre cent trois morts et mille cent soixante-dix-huit blessés ; dix-huit bâtiments et cent cinquante-neuf avions sont détruits.

Il eût suffi d’un coup de téléphone pour préparer la défense du port et limiter les dégâts.

– Les fumiers ! Ils le savaient ! Ils le savaient et ils ont laissé faire ! s’exclama Eddy, hors de lui.

Une seconde lettre datait de fin 1943. Elle était adressée à de hauts commandants américains et anglais.

« Nous avons commis une erreur en soutenant Hitler. L’ambition de cet homme est démesurée. Sa folie nous est utile actuellement car il a réussi à juguler les mouvements gauchistes en Europe de l’Ouest. Mais il est indispensable que les États-Unis s’engagent à présent en Europe. Les savants allemands progressent rapidement dans la mise au point d’une bombe utilisant l’énergie de l’atome, découverte par Einstein. Hitler n’hésitera pas à s’en servir pour assurer son hégémonie, ou pour tout détruire s’il est sur le point d’être vaincu. Il est crucial de s’emparer de cette technique avant les Bolcheviks. Dans ce but, un débarquement doit être organisé en Europe. Les chercheurs allemands doivent être capturés dans les plus brefs délais, et surtout avant que les nazis ne mettent leur bombe au point.

« César. »

– Et le débarquement a eu lieu le 6 juin 1944…, murmura Eddy, abasourdi.

Il avait toujours cru que celui-ci avait eu pour objectif de délivrer l’Europe du joug nazi. Mais le but véritable était de s’emparer des savants travaillant sur l’arme atomique avant les Russes.

La troisième lettre était encore plus épouvantable.

« Cher ami,

« La bombe atomique est au point. Nous avons pris les communistes de vitesse. Il importe, pour frapper leur imagination, de faire rapidement une démonstration de la puissance destructrice de cette arme. Un seul pays reste encore en guerre, le Japon. Nous savons qu’il est exsangue et sur le point de capituler. Certains chefs militaires suggèrent de lâcher une bombe atomique à quelques centaines de kilomètres de l’archipel. Son explosion devrait, selon eux, contraindre le Mikado à accepter la défaite.

« Cette démonstration de force est insuffisante. Nous estimons que deux bombes doivent être lâchées sur des villes japonaises et provoquer des destructions telles qu’elles marqueront à jamais l’imagination des Russes et de tous ceux qui oseraient s’attaquer à nous. Le président Truman ne devrait pas être trop difficile à convaincre, ainsi que nombre de généraux qui ont envie d’expérimenter cette bombe en situation réelle.

« Nous comptons sur vous pour agir dans ce sens.

« César. »

Le 3 août 1945, une première bombe explose sur Hiroshima, faisant, en quelques secondes, plus de soixante mille morts. Le 6, une seconde rase la ville de Nagasaki.

– Les ordures ! cracha Eddy. Ils savaient que le Japon était sur le point de se rendre, mais ils ont malgré tout utilisé leurs saloperies de bombes. Et pendant tout ce temps, ils nous ont raconté qu’elles avaient été lâchées pour mettre fin plus rapidement à la guerre.

Il regarda une nouvelle fois la signature et souffla :

– Ce type est le Diable en personne !