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Tibet oriental…
Les premières maisons de la petite bourgade de Medog se dressaient au bord du fleuve Tsangpo, sur des pilotis destinés à les protéger des crues fréquentes et de l’attaque des fauves. D’autres bâtisses de bois s’étageaient au sud, sur les flancs de la montagne, au milieu d’une végétation luxuriante. Partout poussaient des roses sauvages que cueillaient des jeunes filles.
À l’écart, comme un chien de garde inquiétant et immobile, s’élevait la masse sombre de la garnison. La population du village se précipita vers les voyageurs avec une curiosité non dissimulée. Mais bientôt, les soldats s’avancèrent à leur rencontre. Écartant les villageois sans ménagement, ils encerclèrent les arrivants. Un homme de petite taille au ventre proéminent, sanglé dans un uniforme trop serré pour lui, les apostropha d’une voix chargée de colère. Des lunettes rondes cerclaient ses yeux rapprochés. Il semblait prendre un malin plaisir à s’égosiller pour assurer ainsi le pouvoir qu’on lui avait confié. Après l’expérience exaltante vécue dans la montagne, cette brutale reprise de contact avec l’univers humain stupéfia Kevin et Alexandra, qui ne comprenaient pas un traître mot de ce qu’il braillait. Ils virent leur compagne chinoise pâlir. Tcheng Lin Piao traduisit :
– Li-Hou est accusée de trahison. Nous n’avions pas l’autorisation de quitter Bomi et elle nous a laissé partir. Pire encore, elle nous a accompagnés. Les militaires ont été prévenus. Ils ont ordre de l’arrêter. Il dit qu’elle risque la peine de mort. Ils veulent m’arrêter également, pour être transféré à Pékin. Leki et ses porteurs seront menés dans un camp de travail. Quant à vous, ils vous accusent d’être des espions à la solde de l’Inde. Il dit que la mort vous attend, vous aussi.
– Mais nous avons les autorisations ! s’indigna Alexandra.
– Bien sûr, répondit Tcheng Lin Piao qui s’avança vers le commandant d’un pas décidé, en lui montrant les documents.
L’autre refusa d’y jeter un regard. M. Tcheng se fâcha. Kevin et Alexandra ne comprirent pas ce qu’il disait, mais ils se doutaient qu’il menaçait le militaire d’en référer à ses supérieurs. Pour toute réponse, le petit gros fit signe à l’un de ses soldats, qui frappa Tcheng Lin Piao dans le dos. Étourdi, celui-ci s’écroula. Le commandant hurla alors à ses hommes de s’emparer des arrivants.
Mais Li-Hou, terrorisée, tenta de s’enfuir en direction de la forêt. Le commandant éructa un ordre. L’instant d’après, les armes crachaient leurs balles. Li-Hou s’écroula en poussant un hurlement de douleur. Partagée entre la peur et la fureur, Alexandra n’hésita qu’une fraction de seconde et courut vers la jeune Chinoise. Kevin tenta de la retenir, mais elle lui avait déjà échappé. Comme dans un cauchemar, il vit les soldats relever leurs armes. Il ne comprit pas ce qui se produisit ensuite. Une vague de colère monta brusquement en lui, une énergie formidable l’envahit, qui se traduisit par un cri assourdissant ; une onde de force inouïe frappa simultanément les militaires qui furent projetés en arrière avec violence. Les armes leur échappèrent des mains. Mais la colère de l’Américain était surtout concentrée sur le chef de la garnison. Celui-ci fut percuté de plein fouet. Il fit un bond de plusieurs mètres avant de retomber sur le sol dans une position grotesque. Hagard, il tenta de se relever. La poitrine défoncée, les yeux vitreux, il se mit à cracher du sang. La vague de haine pure émise par Kevin n’avait pas touché les Tibétains. Ceux-ci le contemplèrent, effarés.
Tcheng Lin Piao reprit très vite ses esprits. Il constata la mort du commandant, puis ordonna aux porteurs de s’emparer des armes des soldats avant qu’ils ne reprennent conscience. Kevin rejoignit Alexandra, penchée sur Li-Hou. Le visage de la jeune Chinoise était déformé par la souffrance et la peur. Dans ses yeux se lisait le refus de mourir. Alexandra, les yeux brouillés par les larmes, avait à peine prêté attention à ce qui s’était passé. De tout son cœur, elle voulait que Li-Hou vive. Malheureusement, plusieurs balles l’avaient touchée. Son regard s’accrochait à celui de la Française, espérant un miracle. Les étrangers lui avaient déjà sauvé la vie une fois, au col de Gabalung. Sa respiration saccadée devenait de plus en plus difficile. Alexandra maudit le commandant chinois responsable de cet acte barbare. Mais cela ne servait à rien. Li-Hou fut agitée par un hoquet terrible, puis sa tête retomba sur la poitrine d’Alexandra. Celle-ci resta pétrifiée, incapable de réagir. Elle sentit à peine les mains de Kevin qui la détachaient du corps de la Chinoise, ses bras qui l’emprisonnaient pour la protéger.
– C’est la première fois que je vois quelqu’un mourir, sanglota-t-elle. Elle s’aperçut alors que ses vêtements étaient couverts du sang de leur compagne. Alexandra releva les yeux vers Kevin.
– Mais quel est ce monde ? Quelle folie frappe les hommes pour qu’ils se croient ainsi autorisés à donner la mort ?
Kevin observa un court silence, puis déclara :
– Justement. Je crois que leur esprit est marqué par la bestialité. Avant de mériter le nom d’homme, ils doivent acquérir la sagesse.
Il observa les soldats qui se relevaient à grand peine, sous la menace de leurs propres armes tenues par les Tibétains, et ajouta :
– C’est aussi valable pour moi ! Ma colère soudaine nous a certainement sauvés, mais lorsque je vois ce dont je suis désormais capable, cela me fait peur.
Il regarda en direction de la montagne menant vers Pemako.
– Il nous reste encore un long chemin à parcourir, murmura-t-il.
Un peu plus tard, les militaires étaient enfermés. Tcheng Lin Piao ordonna de détruire les appareils de communication, afin qu’ils ne puissent donner l’alarme lorsqu’ils parviendraient à se libérer. La population indigène se garda bien d’intervenir, trop heureuse du bon tour que l’on jouait à leurs oppresseurs.
Tcheng Lin Piao déclara :
– Nous allons poursuivre notre route vers Pemako. Les autorités chinoises croiront que nous avons fui en direction de l’Inde, puisqu’elles nous prennent pour des espions.
– Mais il faudra bien que nous repassions par ici. Nous n’aurons aucune chance de leur échapper.
– Ne vous inquiétez pas. Nous ne repasserons pas par Medog.
Après s’être ravitaillés auprès des villageois, ils se dirigèrent vers Pemako, située deux mille mètres au-dessus de la vallée du Tsangpo. L’ascension se révéla tout aussi pénible que celle du col de Gabalung. La jungle épaisse semblait multiplier les obstacles. Mais il fallait quitter Medog au plus vite. Inquiet, Kevin se demandait comment ils allaient sortir de ce mauvais pas. Pemako était un cul-de-sac. Au-delà se dressait le massif du Dosempotrang, totalement infranchissable et objet d’un litige entre l’Inde et la Chine. La région était tenue par les terribles chasseurs de têtes Abhors, pris en tenaille entre les deux armées qui se faisaient face. Mais M. Tcheng ne semblait pas s’en soucier outre mesure.
Soudain, Alexandra aperçut, loin au-dessus d’eux, une silhouette magnifique qui planait dans le ciel immuablement bleu : un aigle. Leki poussa un cri de joie.
– C’est Garuda, l’aigle de la légende. Il nous montre la voie.
Quelques heures plus tard, la petite colonne débouchait sur un plateau inondé d’une lumière irréelle. Partout éclataient des fleurs polychromes, tamaris, linaigrettes, pavots bleus, saxifrages. Au loin, par-delà un moutonnement de collines, s’étirait un village aux modestes maisons de bois. Au-dessus, se dressait le temple aux toits d’or : Rinchenpung, le lieu sacré découvert douze siècles plus tôt par le saint homme Rinpoché.
Les villageois attendaient les visiteurs, intrigués. Seuls quelques voyageurs audacieux avaient réussi à gagner Pemako. Des enfants les entourèrent en jacassant d’abondance. Puis la foule s’écarta respectueusement, livrant passage à un personnage masqué, aux longs cheveux noirs. Tcheng Lin Piao s’inclina devant lui, puis lui présenta Kevin et Alexandra. Le lama Tsenring les salua à son tour, puis les invita à le suivre dans le temple. Une lumière mystérieuse, presque surnaturelle baignait les lieux. L’intérieur était recouvert d’or, du sol au plafond. Au cœur du sanctuaire trônait une statue brandissant un sceptre à neuf pointes et un poignard. Le grand Lama leur expliqua qu’il s’agissait d’une représentation de Rinpoché.
Une sensation étrange envahit Kevin et Alexandra. De l’endroit émanait une énergie extraordinaire, invisible pour le commun des mortels, mais perceptible par les médiums. Une nouvelle vision s’imposa à eux : ils étaient déjà venus ici. Des images, des souvenirs provenant d’un passé très lointain leur revenaient. À cette époque lointaine, le temple n’existait pas.
Le lama les observait, les yeux brillants. Discrètement, il recula et s’assit en tailleur dans un angle. Une odeur d’encens pénétrait les narines de Kevin et d’Alexandra. Autour d’eux, des esprits reprenaient vie, comme si le passé et le présent se rejoignaient, se touchaient, se confondaient. L’Américain se tourna vers sa compagne.
– C’est une nouvelle transe, souffla-t-il.
Alexandra lui prit la main. Tous deux s’accroupirent devant la statue du gourou Rinpoché et fermèrent les yeux. Peu à peu, ils eurent la sensation de se détacher de leurs corps, comme on se défait d’un vêtement trop étroit. Leurs esprits se lièrent, puis un vortex hallucinant les entraîna dans le passé.