8
Au commissariat, un inspecteur nommé Mac Dowell reçut immédiatement Kevin, accompagné d’Alexandra. Celle-ci avait refusé de l’abandonner. L’inspecteur les invita à s’asseoir et tendit une photo à Kevin.
– Connaissez-vous cet homme ?
– Jamais vu ! C’est le type qu’on a retrouvé dans ma voiture ?
– Exact ! C’est une affaire vraiment étrange, Monsieur Kramer. Que faisiez-vous ce matin, peu avant onze heures ?
– J’avais rendez-vous avec Mademoiselle à la Grande Bibliothèque, dit-il en désignant Alexandra. Plusieurs personnes pourront le confirmer.
– Nous vérifierons. Avez-vous remarqué quelque chose de particulier ?
– Eh bien… avant d’arriver, j’ai eu l’impression d’être suivi. Lorsque je suis descendu de voiture, il n’y avait personne. J’ai pensé que je m’étais trompé. Mais dites-moi ce qui s’est passé, enfin !
Mac Dowell laissa passer un court silence, puis déclara :
– Cet homme s’appelait Mark Keitel. C’était un tueur professionnel spécialisé dans les explosifs.
– Un tueur ?
– Qui s’apprêtait à déposer une bombe dans votre voiture.
– Mais pourquoi ?
– Ça, il ne pourra plus nous le dire. Quelqu’un l’a tué avant.
– Comment ça ?
– Deux policiers en faction ont entendu des coups de feu en provenance du parking. Ils ont immédiatement repéré votre voiture. Ils ont découvert un véritable carnage. Il y avait du sang partout. Le médecin légiste autopsie le cadavre en ce moment. Mais ce n’est pas tout : les deux policiers se sont rendu compte qu’il tentait de placer un engin explosif sous votre tableau de bord.
– Et vous dites que quelqu’un l’a tué à coups de pistolet avant qu’il n’ait eu le temps de poser sa bombe…
Mac Dowell se leva et se mit à marcher de long en large. Enfin, il grommela :
– C’est là que tout se complique. C’est Keitel qui a tiré ces coups de feu. Les policiers ont entendu six détonations très rapprochées. Lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux, ils n’ont trouvé que le mort, qui tenait en main un pistolet. Dans le chargeur, il manquait six balles. C’est donc bien lui qui a tiré, apparemment sur quelqu’un qui se tenait à l’arrière de la voiture. Difficile de manquer sa cible dans ces conditions. Pourtant, nous avons retrouvé tous les impacts de balle, mais aucune trace de sang autre que le sien. Et les policiers n’ont vu personne s’enfuir.
– Mais alors, sur qui a-t-il tiré ?
– Sur qui, ou sur quoi ! Ce type ne portait aucune trace de blessure extérieure.
Kevin pâlit. Le souvenir des soldats de Rocky Point lui revint en mémoire. Mac Dowell le contempla avec curiosité.
– Cela ne va pas, Monsieur Kramer ?
– C’est-à-dire… je me demande pourquoi ce tueur voulait coller une bombe dans ma voiture.
– C’est ce que nous aimerions savoir. Mac Dowell se rassit et déclara :
– Prenons les choses dans l’ordre. Vous vous appelez Kevin Kramer, vous êtes un écrivain réputé. Voyez-vous quelqu’un qui pourrait vous en vouloir au point de tenter de vous supprimer ?
– Non ! Les livres que j’écris ne portent préjudice à personne. J’y parle de la mer et de marins disparus depuis longtemps.
– Je doute que ce Keitel ait agi ainsi simplement parce qu’il n’aimait pas vos bouquins. Il y a quelqu’un derrière lui. Vous n’avez vraiment aucune idée ?
Abasourdi, Kevin hésita à répondre. Compte tenu de la manière dont le tueur avait été éliminé, il était évident que cet attentat avait un rapport avec l’affaire Falcon. Cependant, il se voyait mal raconter son aventure à cet inspecteur qui paraissait encore plus pragmatique que lui.
– Il s’est peut-être trompé de voiture, suggéra-t-il.
– Ce genre d’individu ne commet pas d’erreur, Monsieur Kramer. Réfléchissez bien. Vous avez peut-être vu quelque chose que vous n’auriez pas dû voir. Avez-vous assisté à des événements insolites ces derniers temps ?
– Non !
Kevin était certain que l’autre avait senti sa légère hésitation. Pourtant, l’inspecteur n’insista pas. Il lui tendit sa carte.
– Bien ! Si la mémoire vous revient, n’hésitez pas à m’appeler.
– D’accord !
Une fois sorti du commissariat, Kevin resta silencieux. Alexandra le suivait, bouleversée. Soudain, il se tourna vers elle.
– Écoutez, Alexandra, je ne veux pas qu’il vous arrive quelque chose ! Il vaudrait mieux éviter de m’approcher dans les jours qui viennent. Je crains que vous ne soyez en danger si vous restez près de moi.
Elle lui prit les mains et les serra dans les siennes.
– Je ne peux pas vous laisser comme ça.
– Ne vous inquiétez pas. Je saurai me défendre.
– Vous n’aurez sans doute pas autant de chance la prochaine fois. Ceux qui ont tenté de vous tuer vont récidiver dès qu’ils s’apercevront qu’ils ont échoué. Chez vous, vous êtes en danger. Peut-être pourriez-vous venir chez moi ?
– Vous n’y pensez pas !
– Ne vous méprenez pas ! L’amie avec qui je louais est retournée en France. Sa chambre est libre. Vous y serez en sécurité.
– Vous êtes très chic, Alexandra, mais ce serait trop dangereux pour vous. Si ce tueur avait réussi à poser sa bombe, vous auriez été dans la voiture, avec moi.
– Kevin…
– Nous resterons en contact, c’est promis. Mais il vaut mieux attendre que cette affaire soit élucidée.
Le regard triste qu’elle lui adressa le bouleversa, mais il refusa de céder et appela un taxi.
Revenu chez lui, il fit le tour de son appartement avec circonspection, redoutant que l’on ait déposé un autre engin. Ne trouvant rien de suspect, il se servit un whisky et appela Eddy pour lui raconter les derniers événements.
– Eh bien, conclut son ami, on peut dire que tu sais te distraire, mec.
– Je m’en passerais bien, crois-moi ! Et j’aimerais savoir qui veut me supprimer.
– Pourquoi pas les Falcon ? Tu as peut-être surpris quelques-uns de leurs petits secrets, et ils veulent t’éliminer.
– Ça ne colle pas. Dans ce cas, Katherine Falcon n’aurait pas pris la peine de me soigner. Je suis sûr aussi que ce sont eux qui m’ont sorti de la maison avant qu’elle ne brûle.
– C’est possible…
– De plus, c’est elle qui m’a orienté vers la Sainte Vehme.
– Justement, ça ne veut rien dire. Pourquoi t’aurait-elle prévenu contre un truc qui n’existe plus ?
– À moins que ce nom ne désigne un mouvement nouveau, une organisation secrète dont les idées s’inspirent de l’original.
– Et cette organisation secrète t’estimerait dangereux au point de vouloir te tuer ? Pour quelles raisons ?
– Si je le savais… Ils pensent peut-être que j’en ai trop vu à Rocky Point.
– Alors, d’après toi, cette mystérieuse Sainte Vehme aurait un rapport avec le commando qui a attaqué les Falcon ?
– Cela expliquerait pourquoi Katherine Falcon m’a mis en garde.
– C’est une éventualité.
Eddy laissa passer un court silence, puis ajouta :
– Au fait, je me suis renseigné sur Larry Smith. Il fait bien partie du FBI. Ces fonctions ne sont pas clairement définies. C’est sans doute un agent chargé de missions spéciales.
– Des missions touchant à la sécurité de l’État…
– Vraisemblablement. Si c’est le cas, il bénéficie de certaines prérogatives. Je vais essayer d’en savoir plus, mais ça risque d’être difficile. Du côté de l’armée, c’est la bouteille à l’encre. J’ai mené une petite enquête. Je me suis heurté à un mur. Il doit s’agir d’une force d’intervention secrète. Quant aux soldats, nul ne sait où ils ont été conduits. Ils se sont… évaporés dans la nature.
– Mais enfin, on ne peut pas faire disparaître ainsi une centaine de personnes !
– Je vais continuer mes investigations, vieux. Mais d’ici là, il serait plus prudent de te mettre au vert. Lorsque tes ennemis inconnus s’apercevront qu’ils t’ont manqué, ils recommenceront. Éloigne-toi quelque temps, et préviens-moi de l’endroit où tu te trouves.
– Je vais y réfléchir.
– Et la fille, là, cette Alexandra Delamarre, qu’est-ce qu’elle vient foutre dans ce bazar ?
– Elle a reçu la même lettre que moi, signée de la croix Ankh.
– Méfie-toi, mec. C’est peut-être un coup monté.
– Je ne crois pas. Elle a l’air aussi paumée que moi. Et si ce type n’était pas mort, sa foutue bombe l’aurait tuée, elle aussi.
– Écoute, tu t’es embarqué dans une affaire pas très propre, et ça fait deux fois que tu manques de te faire descendre. Alors, sois prudent. Il y a de grandes chances que ta copine soit clean. Je vais malgré tout me renseigner sur elle.
– Si tu veux…
Après avoir raccroché, Kevin se servit un second whisky et se laissa aller dans son fauteuil. S’il avait été raisonnable, il se serait remis à travailler sur le manuscrit de Mary la Rouge. Mais il ne parvenait pas à détacher ses pensées d’Alexandra. Tout en se traitant intérieurement de crétin, il prenait plaisir à évoquer chaque instant partagé avec elle. Son rire frais ne le quittait pas. Elle lui avait proposé de l’héberger. Il ne l’avait pas inventé. Même si elle avait évoqué une chambre d’ami, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il ne lui était pas indifférent.
Lorsqu’enfin il se décida à gagner son lit, il fit une halte dans la salle de bains, et se contempla longuement dans la glace. Il examina d’un œil torve sa calvitie naissante, les griffures qui marquaient ses yeux, pinça d’un geste résigné les bourrelets qui déshonoraient son ventre, puis adressa une grimace de dépit à son reflet.
– Ne rêve pas, pauvre mec ! Elle a vingt ans de moins que toi.
Le lendemain, le crâne douloureux des derniers relents de whisky de la veille, il se préparait un café serré lorsque l’on sonna à la porte. Avec méfiance, il ouvrit au concierge qui lui tendit une enveloppe de papier kraft.
– Bonjour, M’sieur Kramer. On a apporté ça pour vous.
– Qui ?
– Un coursier, pourquoi ?
– Pour rien. Merci.
Revenu dans le salon, Kevin décacheta l’enveloppe, identique à celle reçue deux jours plus tôt. Il en sortit une nouvelle lettre écrite sur papyrus, et signée d’une croix Ankh. Le texte, toujours aussi laconique, disait :
« La ville de Lôwenscheid, au sud de Dortmund, abrite un ancien tribunal de la Sainte Vehme. Il serait intéressant de le visiter. »
La missive était accompagnée d’un billet d’avion à destination de l’Allemagne. Il ne restait plus qu’à réserver la date. Kevin examina l’enveloppe pour tenter d’y déceler un indice supplémentaire. En vain. Il se demanda si Alexandra avait reçu un courrier similaire. Il appela son numéro, tomba sur le répondeur. Il essaya ensuite son portable, mais celui-ci était déconnecté. Sans doute était-elle à l’université. Il décida de renouveler son appel dans la soirée.
En fin de matinée, Eddy lui rendit visite.
– J’ai du nouveau, mec. J’ai contacté le légiste qui s’est occupé de ton poseur de bombe. Il n’a jamais vu un truc pareil. Ton gugusse avait le cerveau en bouillie. À tel point qu’une partie a coulé par le nez. Tu aurais intérêt à changer de voiture. Comme ça, elle fait désordre.
– Avec quoi a-t-on pu lui faire ça ?
– Aucune idée. On aurait pu obtenir le même résultat en lui introduisant une tige métallique par les narines et en touillant le tout. Mais cela aurait laissé des traces. Or, le toubib n’a rien trouvé. Ce qui veut dire qu’on a liquéfié le cerveau de ton tueur sans même le toucher. Le légiste y perd son latin.
– En revanche, ça ressemble beaucoup à ce que m’a décrit le docteur Bertone, à Klamath Falls. C’est de cette manière que les soldats de Rocky Point ont été tués. Ce qui tendrait à prouver que Falcon est peut-être aussi responsable de la mort de ce type.
– Falcon, ou quelqu’un qui disposerait d’une arme similaire à la sienne.
Kevin se gratta la tête et rétorqua :
– Ouais… si tant est qu’il s’agisse bien d’une arme.
– Et que veux-tu que ce soit d’autre ? Kevin soupira.
– Je ne sais pas. Tout cela est bizarre. Cela me fait penser à la manière dont les Égyptiens embaumaient leurs morts. Ils pensaient que le cœur était le siège de l’âme, et que le cerveau n’avait aucune utilité. Avant la momification, on enfonçait une sorte de cuiller métallique par le nez pour le réduire en bouillie et l’extraire.
– Beurk ! Qu’est-ce que viennent foutre les embaumeurs égyptiens là-dedans ?
– Paul Falcon m’a dit être originaire de là-bas.
– Oui, c’est curieux. À propos, j’ai pris des renseignements sur ta copine. Rien à signaler. C’est une étudiante brillante, surdouée même. Son père est un architecte renommé en France pour sa connaissance des vieilles pierres. Elle est ici pour étudier l’histoire des États-Unis. Point final. Je me demande pourquoi elle a reçu cette lettre.
– Moi aussi, soupira Kevin.
Eddy contempla son ami du coin de l’œil.
– Eh, qu’est-ce qui t’arrive, mec ? Tu ne serais pas en train de tomber amoureux, des fois ?
– Fous-moi la paix !
– Elle est comment, cette petite ?
– Terriblement jeune !
– C’est-à-dire ?
– Vingt ans de moins que moi.
– Et alors ? Tout le monde s’en fout, de nos jours !
– Pas moi. Malheureusement, tu as raison : je crois que j’ai craqué. Comme jamais.
Eddy éclata de rire.
– J’ai déjà entendu ça à propos d’une certaine Sharon. Et aussi d’une Maeva, d’une Julia…
Kevin le coupa.
– Non, mon vieux. Cette fois c’est différent. J’ai passé une journée avec cette fille. Une seule. Et j’ai l’impression de la connaître depuis toujours. Il y a une espèce de complicité entre nous… je n’ai jamais ressenti ça. Il se tut un instant, puis précisa :
– D’ailleurs, je me demande si ce n’est pas pour cette raison qu’on a voulu que je la rencontre.
– Fais gaffe ! Il y a peut-être une agence matrimoniale derrière tout ça. Ils ne vont pas tarder à t’envoyer la note.
– Je ne rigole pas, Eddy !
– Attends, mec ! Tu es en train de verser dans l’irrationnel total. Ça ne te ressemble pas !
– Avec tout ce qui se passe autour de moi depuis quelques jours, il y a de quoi se poser des questions.
– Bien ! Enfin, pense à ce que je t’ai dit : quitte New York quelque temps !
– Justement, je viens de recevoir une nouvelle lettre. Il montra le document à Eddy.
– Du papyrus… la croix Ankh… cela confirme l’hypothèse Falcon. Mais pourquoi ne reprennent-ils pas directement contact avec toi ?
– Si je le savais… En tout cas, cette proposition tombe à pic.
– Tu vas accepter ?
– Évidemment. Si je dois me faire tuer, je veux au moins savoir pourquoi. Et puis, cela m’éloignera quelques jours. Je me demande si Alexandra a reçu la même lettre.
– Si c’est le cas, tu pourras l’emmener.
– Elle a ses études…
– Je vois, Monsieur doute de son charme naturel !
– Arrête tes conneries ! Elle pourrait être ma fille.
– Mais tu n’as pas d’enfant. Mine de rien, tu ne rentres pas dans la catégorie des papas. Tu n’en parais que plus jeune !
En début d’après-midi, Kevin rendit visite à son éditeur.
– Je vais momentanément abandonner Mary la Rouge, Mike.
– Mais j’attends après, moi…
Kevin lui raconta sa rencontre avec Alexandra et l’attentat dont il avait failli être victime la veille.
– Eddy me conseille de disparaître quelque temps. Il pense que mes agresseurs ne vont pas s’en tenir là.
– Disparaître ? Et où comptes-tu aller ?
– En Allemagne.
Il lui tendit le papyrus. Mike le lut, puis déclara :
– Encore cette histoire Falcon, hein !
– Je croyais être tombé sur quelque chose de sensationnel. Mais c’est encore plus tordu que ça, parce que désormais, je m’y trouve mêlé personnellement. Et peut-être aussi Alexandra.
Un peu plus tard, Kevin quittait les bureaux des éditions Longway. Au rez-de-chaussée de l’immeuble se pressait une foule animée, composée d’employés affairés, de coursiers en rollers, de badauds curieux en visite. Plongé dans ses pensées, Kevin ne prêta guère attention à la cohue. Elle n’avait rien d’inhabituel. Il se sentait en sécurité dans ces lieux qu’il connaissait depuis plus de quinze ans.
Soudain, l’un des coursiers en rollers se précipita vers lui, bousculant tout le monde sur son passage. Tout alla très vite. L’inconnu, au visage dissimulé par d’épaisses lunettes noires, tira un pistolet de son blouson et le pointa sur lui. Pétrifié, Kevin pensa à se jeter sur le côté, mais il savait qu’il était déjà trop tard. À la fois résigné et furieux de s’être laissé piéger aussi bêtement, il ferma les yeux et attendit la détonation. Mais celle-ci ne vint pas. Il y eut un bruit bizarre. Kevin rouvrit les yeux. Il vit son agresseur tomber à genoux à deux mètres de lui. Son arme lui avait échappé des mains. Un hoquet le secoua. L’instant d’après, il vomit un flot de sang par le nez et la bouche, et bascula aux pieds de Kevin, les yeux hors des orbites. Son visage écarlate reflétait la terreur la plus pure. Il était sans doute déjà mort lorsqu’il toucha le sol. Des gens se mirent à hurler, un attroupement se forma.