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Septième voyage : La Grande Bibliothèque d’Alexandrie.
Diane détestait que sa maîtresse, la reine Cléopâtre, l’envoie chez les Romains. Ces hommes étaient des rustres, des guerriers incapables de la moindre finesse. Ils ne savaient que détruire ce qui leur résistait. Elle haïssait particulièrement leur air supérieur, leur condescendance quand ils s’adressaient à elle, la brutalité avec laquelle ils la culbutaient sur les tables, elle qui était tout de même une fille de la noblesse.
Mais, pour défendre son pays, qu’elle aimait par-dessus tout, Cléopâtre avait recours à tous les subterfuges, toutes les ruses. Ainsi, elle avait constitué un essaim de jolies filles dont le rôle consistait à séduire les vainqueurs afin d’en soutirer un maximum de renseignements. Au lit, les hommes avaient tendance à parler, et à se vanter de leurs exploits. Diane faisait partie de l’escadron de charme de la reine.
Cette nuit-là, lorsque le mâle satisfait jugea qu’il avait suffisamment prouvé sa virilité, il la rejeta avec brusquerie. Puis, nu comme un ver, il se leva, s’étira avec un soupir de satisfaction. Diane abhorrait ce Petillius, proche de Julius César, son ami et son confident. Elle détestait aussi César, malgré l’amour que lui portait la reine.
Petillius ne faisait plus attention à elle. À ses yeux, elle n’était qu’une femme, donc incapable de raisonner. Cette stupide absence de considération présentait un avantage : les chefs militaires romains n’accordaient aucune importance aux filles qu’ils glissaient dans leur couche et parlaient librement devant elles, ils ignoraient que Diane, comme toutes ses camarades de l’escadron de Cléopâtre, parlait couramment le latin.
La jeune femme n’avait qu’une envie, c’était d’aller se laver dans une baignoire d’eau très chaude. Les Romains étaient généralement très propres, et ils avaient même fait construire des thermes ici, à Alexandrie, où ils passaient une grande partie de leur temps. Mais ce Petillius sentait naturellement mauvais, une odeur acide, qui reflétait son caractère cruel et fourbe. Elle s’apprêtait à se glisser hors de la couche lorsque des bribes de conversation lui parvinrent. Dans la pièce contiguë se trouvait le grand Caïus Julius César en personne, que Petillius venait de rejoindre. Diane savait que César aimait autant les hommes que les femmes, et appréciait de se faire cajoler par ses proches. Petillius savait parfaitement jouer ce rôle. Mais cette fois, il n’était pas question de câlinées masculines. Un troisième homme était présent, un vieux général dont elle avait eu déjà l’occasion de partager la couche. Severus Septimus était aussi froid et aussi dur que le granit. Elle gardait le souvenir de ses mains rugueuses sur elle. Malgré son âge, il était encore vigoureux. Son regard gris pâle semblait percer les âmes. Il inspirait la peur à tous ceux qui l’approchaient. Sauf à César, qu’il vénérait. La voix rauque et basse de Severus Septimus disait :
– Prends garde, César. Tu crois avoir soumis ce pays parce que tu as séduit sa reine. Mais méfie-toi d’elle. Cette femme est plus rusée qu’une horde de chacals.
– Calme-toi, Severus. Cléopâtre ne cherche qu’à protéger son pays en lui conservant un semblant d’indépendance. Mais que peut-elle faire contre la toute-puissance de Rome ?
– Rome, grommela Severus, Rome est loin. Tu aurais tort de sous-estimer ce peuple. Regarde ce qu’ils ont été capables de construire. Les savants de toute la Méditerranée viennent à Alexandrie pour étudier, les Romains, les Grecs, les Phéniciens, les Anatoliens, les Hébreux, les Crétois, les Macédoniens. Les Égyptiens détiennent un savoir colossal, qu’ils ont accumulé au fil des siècles. Or, le savoir, c’est la puissance. Actuellement, ils sont faibles et soumis à Rome. Mais qu’en sera-t-il demain ? Imagine qu’il naisse ici, en Égypte, un chef de grande valeur, et qu’il soit entouré de savants et de sages qui sachent le conseiller avec intelligence.
– Et alors ? Rome domine le monde, et écrasera quiconque se dressera contre elle.
– À moins que ses troupes ne trouvent face à elles une armée aussi puissante, et qui aura réussi à soulever les peuples vaincus.
– C’est impossible.
– En l’état actuel des choses, je partage ton opinion. À part les érudits, les Égyptiens ont oublié quelle fut la gloire de leurs ancêtres. D’ailleurs, beaucoup sont d’origine étrangère. Mais imagine que l’on réveille tout le savoir contenu dans la Grande Bibliothèque d’Alexandrie.
– Un ramassis de papyrus poussiéreux, s’esclaffa César. Rien de tout cela ne peut tenir devant nos glaives.
– N’en sois pas si sûr, Julius. Celui qui possède la Connaissance détient un pouvoir supérieur. Il peut manipuler les peuples, les organiser, leur fournir des armes puissantes.
César observa un court silence. Les arguments de Severus se tenaient.
– Que proposes-tu ? dit-il enfin.
– Il faut détruire ces livres.
– Tu plaisantes ? Cette Bibliothèque est magnifique. Rome n’en possède pas l’équivalent.
– Justement, César. Aujourd’hui, Rome n’est pas en danger. Mais une telle somme de savoir en un seul endroit constitue une menace permanente, il faut la supprimer. Toi seul en as le pouvoir.
– Severus a raison, intervint Petillius. Brûlons tout ça. Tu l’as dit toi-même, ce ne sont que de vieux papyrus pleins de poussière. Donne-moi l’ordre, et je cours y mettre le feu.
– Pour que Cléopâtre m’arrache les yeux ensuite ? Tu n’as rien de plus subtil à me proposer ? Nous pourrions emporter à Rome tout ce que contient la Bibliothèque.
– Tu ne ferais que déplacer le danger. Ici, il viendrait d’un pays vaincu. À Rome, il viendrait des Romains eux-mêmes. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un peuple instruit. Il devient ingouvernable. Et puis, il y a une autre raison.
– Laquelle ?
– On dit que la Bibliothèque renferme nombre de livres traitant de magie. C’est une science que nous connaissons mal. Un jour ou l’autre, elle pourrait se retourner contre nous.
Il y eut un silence. Diane comprit que César réfléchissait. Recroquevillée sur la couche, elle faisait semblant de dormir, au cas où il aurait pris fantaisie à Petillius de revenir.
– Bien. Après tout, cette Bibliothèque ne serait d’aucune utilité à Rome. Mais je ne peux ainsi décréter de la brûler. Cléopâtre ne me le pardonnerait jamais. Il faudrait que cela ait l’air d’un accident.
Severus sauta sur l’occasion.
– Rien de plus facile, Julius. La Bibliothèque est proche du port. Il y a là quantité de navires chargés d’huile, des entrepôts regorgeant de bois de cèdre en provenance du Liban et de Palestine. Un incendie peut très bien se déclarer de ce côté. Il suffira de mettre la flotte romaine à l’abri en prétextant une action contre les pirates. Si tu es absent, Cléopâtre ne pourra pas te soupçonner, il t’appartiendra seulement de la consoler ensuite.
Julius César émit un petit ricanement.
– Tu es décidément un fieffé coquin, Severus. Et je préfère te compter au rang de mes amis.
– Tu n’as pas de serviteur plus dévoué que moi, César.
– Quant à toi, Petillius, je te charge d’exécuter ce que nous venons de décider. Mais attends malgré tout que la flotte ait quitté Alexandrie.
– Tu peux compter sur mon dévouement, Julius.
Diane crut qu’elle allait étouffer. Ces chiens voulaient brûler la Bibliothèque, la plus grande fierté de l’Égypte. Depuis des siècles, les savants du monde entier venaient à Alexandrie pour la consulter et pour recevoir l’enseignement des maîtres, il lui fallait prévenir Cléopâtre de ce qui se tramait. Soudain, Petillius fut devant elle.
– Tu es encore là, toi ?
– Hein ?
Elle fit semblant de s’éveiller et de ne pas comprendre, il s’était exprimé en latin. Jouant la comédie de la femme amoureuse, elle noua, malgré sa répulsion, ses bras autour de son cou. Mais il la repoussa d’un geste brusque.
– Va-t’en, femelle ! Tu reviendras quand je l’aurai décidé. Julius César m’a confié une mission de la plus haute importance.
Il se mit à rire.
– Mais tu n’y comprendrais rien. Tu es trop stupide pour ça. Les femmes ne sont bonnes qu’au lit.
« Pauvre imbécile ! » songea Diane.
Mais elle baissa les yeux, ravie de s’en tirer à si bon compte, et s’éclipsa.
– Brûler la Bibliothèque ? Ma Bibliothèque ? Mais il est fou !
– Il est conseillé par de méchants militaires, ô ma reine. L’un, Petillius, est plus stupide qu’un troupeau d’ânes, l’autre fourbe et mauvais comme les esprits du désert.
– Mais que puis-je faire ? Je ne peux aller trouver César en lui disant que je suis au courant de son projet, il saurait alors que j’utilise des espionnes. Et il se méfierait.
– Il faudrait mettre les livres à l’abri, Majesté, ils n’agiront pas avant le départ de la flotte romaine, il leur faut quelques jours pour se préparer. Mettons ce délai à profit pour retirer les ouvrages les plus précieux.
– Où les emporter ? Les cacher dans un tombeau, il ne faut pas y penser. Les pillards auraient tôt fait de s’en emparer, il n’existe pas une seule tombe qui leur ait résisté. Même les pyramides ont été saccagées.
Revenue au palais, Diane avait demandé à rencontrer la reine au plus vite, et en privé. Cléopâtre l’avait reçue immédiatement.
Toutes deux avaient le même âge, et elles étaient d’origine grecque. Ce qui ne les empêchait pas de se sentir égyptiennes jusqu’au bout des ongles.
– Prends conseil auprès du sage Aegos, dont on dit qu’il descend d’Alexandre et de Roxane.
– Tu as raison ! Fais-le appeler.
Aegos était un homme d’une soixantaine d’années, grand prêtre d’Amon-Rê, qui dirigeait aussi la Grande Bibliothèque. Il avait la réputation de ne jamais éprouver de colère, et de ne jamais hausser la voix. Lorsqu’il eut écouté Cléopâtre lui raconter les sinistres projets de César, il répondit de sa voix chaude :
– Il existe une solution, Majesté. Mais pour cela, j’ai besoin d’hommes parfaitement sûrs.
– Que comptes-tu faire ?
– Mettre les livres à l’abri, comme tu me l’as dit.
– Où ?
– Pardonne-moi, ô ma reine. Même à toi, je ne peux le révéler. Il s’agit d’un endroit sacré, connu des seuls initiés. Mais les ouvrages les plus précieux y seront à l’abri pour toujours. Il faudra seulement les remplacer par d’autres, afin de ne pas éveiller les soupçons des Romains.
– Agis comme tu l’entends, Aegos. Je te donne Philippe, le chef de ma garde personnelle. Il est prêt à mourir pour moi et saura te choisir ses hommes les plus fidèles. Tu peux compter sur son dévouement total.
– Merci, Majesté. Un seul voyage suffira. Nous agirons dès cette nuit.
– Parfait. Pendant ce temps, j’occuperai César et ses généraux en leur donnant une fête.
Diane se jeta aux pieds de Cléopâtre.
– Permets-moi d’apporter mon aide à Aegos. Je n’ai guère envie de me retrouver une nouvelle fois dans les bras de ce Petillius. Il sent si mauvais…
Cléopâtre éclata de rire.
– Tu préfères sans doute l’odeur de Philippe.
Diane rougit.
– Tu me connais trop bien, ô ma reine. Je ne peux rien te cacher.
– Alors, c’est accordé. Tu as fait du bon travail. Tu mérites une récompense.
– Oh, merci !
Cela faisait plusieurs mois que Diane avait une aventure avec le capitaine des gardes. Philippe n’appréciait pas du tout qu’elle se glissât dans la couche de l’envahisseur romain pour obtenir des renseignements. Il aurait volontiers égorgé ces pourceaux l’un après l’autre, mais ses forces étaient trop peu nombreuses. Parfois, il rêvait de soulever le peuple de la Vallée sacrée et de chasser César pour la plus grande gloire de Cléopâtre. Mais les Égyptiens n’aimaient guère se battre. Depuis des siècles, ils subissaient invasion sur invasion. Cela n’empêchait pas le Nil d’apporter chaque année sa crue fertilisante, et les paysans de creuser leurs canaux et de semer le blé et l’orge. Il en était ainsi depuis des millénaires, depuis qu’Amon avait créé le monde, et cela ne changerait pas de sitôt. Aussi Philippe se contentait-il de veiller de près sur Cléopâtre, pour laquelle il éprouvait la plus grande dévotion. Ce n’était pourtant pas une femme d’une grande beauté. Diane, sa compagne, était plus belle. Mais Cléopâtre rayonnait d’une majesté et d’un charme extraordinaires, auxquels peu d’hommes étaient capables de résister. Même cet homme si puissant à Rome, ce Julius César, avait plié devant elle. Il l’aimait, et lui passait ce qu’il prenait pour des caprices. Philippe savait que ces caprices n’étaient destinés en réalité qu’à préserver l’Égypte. Et il admirait encore plus Cléopâtre d’utiliser ainsi ses armes de femme pour berner l’envahisseur.
Lorsqu’il apprit que César envisageait de brûler la Grande Bibliothèque, il entra dans une colère noire, d’autant plus violente qu’il se sentait impuissant à agir. Mais Aegos le rassura.
– Nous allons tromper les Romains. La Bibliothèque brûlera, puisque nous ne pouvons-nous opposer à la puissance de Rome, mais ce n’est que de la pierre et du bois. On pourra la reconstruire.
En revanche, il faut sauver les ouvrages importants. Trouve-moi une douzaine d’hommes dévoués, prêts à mourir plutôt que de parler.
– Tu les as déjà. La garde rapprochée de la reine compte douze hommes.
– Cela suffira. Cette nuit, nous nous introduirons dans la Bibliothèque.
Diane n’aurait voulu manquer cela pour rien au monde. Aegos avait profité de la journée pour réunir, en différents endroits, quantité de rouleaux sans intérêt, livres de comptes, vieux papyrus d’écoliers cent fois lavés et réutilisés par les élèves des maisons de vie. On avait réuni tout ce fatras dans une pièce désaffectée du palais. Philippe et ses soldats s’étaient acquittés eux-mêmes de ce travail, en compagnie de Diane. Afin de ne pas éveiller les soupçons, ils s’étaient déguisés en esclaves. Aegos en personne les avait dirigés.
Le soir, tandis que Cléopâtre accueillait César et ses compagnons, Aegos, Philippe, Diane et les soldats chargèrent des ânes de ballots contenant les rouleaux sans valeur. César avait annoncé à la reine qu’il partait trois jours plus tard pour une expédition contre les pirates qui rançonnaient les petites cités côtières, et elle avait ainsi trouvé un prétexte tout fait pour organiser une fête en son honneur. De même, elle avait fait porter des barriques de vin de Dakhla aux garnisons romaines.
La nuit était chaude, chargée d’odeurs provenant de la Méditerranée proche. Aegos et ses compagnons ne rencontrèrent aucune difficulté à s’introduire dans la Bibliothèque, totalement déserte. C’était un immense bâtiment longé par une colonnade, aux fenêtres gardées par des grilles de fer forgé, et fermées par de lourds contrevents en bois de cèdre. Malheureusement, du côté du port, des entrepôts étaient venus s’adosser au mur. Les ouvertures situées de ce côté étaient entièrement aveuglées par ces constructions sauvages. Si un incendie se déclarait, le feu aurait vite fait de pénétrer à l’intérieur, et il deviendrait alors impossible de le maîtriser. Les livres de papyrus, de vélin, d’écorce de bouleau flamberaient comme des torches. Aegos indiqua à Philippe les endroits où se trouvaient les ouvrages les plus rares et les plus anciens. Et ceux-ci allèrent remplacer les livres de comptes dans les sacs de toile, ils firent trois voyages au cours de la nuit.
À l’aube, tous étaient épuisés. Mais les livres étaient désormais en sûreté dans le palais.
– Et maintenant ? demanda Philippe.
– Il nous faut attendre le départ des Romains. D’ici là, tu répondras sur ta vie de la sécurité de cette pièce.
Diane et Philippe virent les larmes qui luisaient dans les yeux du vieil homme tandis qu’il contemplait les précieux rouleaux entassés sur le dallage, serrés dans les sacs. Aegos se tourna vers eux.
– N’oubliez jamais ce spectacle, mes enfants. Il y a devant vous tout le savoir que les Égyptiens ont accumulé depuis la création du monde. Nous avons sauvé tout ce qui convenait de l’être. Les autres ouvrages se trouvent dans d’autres bibliothèques et chez les gens fortunés. Mais tous ceux que vous voyez ici sont uniques. Certains sont tellement anciens qu’ils remontent à une époque où l’Égypte elle-même n’existait pas encore. On prétend que quelques-uns de ces livres furent écrits par les dieux qui fondèrent Kemit il y a des milliers d’années.
– Qu’allons-nous en faire ?
– Les transporter dans un endroit où nul ne saura les retrouver. Nous partirons immédiatement après la flotte romaine. Que tes hommes soient solidement armés, car nous risquons de rencontrer des Bédouins, il faudrait qu’une centaine de guerriers nous escortent. Lorsque nous serons arrivés, ils attendront à distance.
– Mon régiment est à ta disposition, Aegos.
Trois jours plus tard, Cléopâtre accompagna Caïus Julius César sur le port. La flotte était prête à appareiller. Diane, qui assistait de loin aux embrassades de la séparation, ne put s’empêcher de penser à toute l’hypocrisie qui se cachait derrière les baisers passionnés qu’échangeaient la reine et le chef militaire. Lui voulait brûler la Bibliothèque, et elle le savait. Chacun trompait l’autre, mais cela n’empêchait pas les larmes de couler. Lorsque la flotte eut dépassé l’imposant phare construit trois siècles plus tôt par Alexandre le Grand, Diane se glissa près de sa maîtresse et lui souffla :
– Tout est prêt, ma reine. Nous n’attendons plus que ton ordre.
– Va, ma fidèle compagne ! Que les dieux vous soient favorables, et qu’Isis vous protège !
Dans l’après-midi, un détachement d’une centaine de soldats appartenant à la garde personnelle de Cléopâtre quitta Alexandrie, sous prétexte de manœuvres d’entraînement. Tous montaient de petits chevaux nerveux et rapides. Philippe avait repris sa place à la tête de la colonne. Aegos dirigeait le petit groupe de soldats ayant participé au sauvetage. Tous étaient déguisés en marchands et montaient des méharis. D’autres dromadaires transportaient de volumineux ballots solidement fixés, et protégés par de larges couvertures.
Pendant plusieurs jours, ils remontèrent ainsi le Nil, passant près du plateau de Gizeh, où se dressaient les trois immenses pyramides de Kephren, Khéops et Mykérinos. Plus loin, ils arrivèrent à Memphis.
– Cette cité fut autrefois l’une des premières capitales du Double-Pays, expliqua Aegos. On l’appelait alors la Ville aux Murs Blancs. C’est ici que nous allons quitter la Vallée sacrée.
– Où allons-nous ? s’inquiéta Philippe.
– Nous allons rejoindre le royaume du dieu Seth, mon ami. Que tes hommes fourbissent leurs armes. Nous risquons d’en avoir besoin.
Le lendemain, la colonne abandonna les chevaux pour des dromadaires, seul animal capable de résister aux conditions effrayantes du désert. Diane, qui n’avait jamais monté de méhari, n’apprécia guère l’expérience. Le balancement monotone et régulier, ajouté à la chaleur infernale, lui donnait la nausée. À l’ouest s’étendait le plateau de Saqqarâh, où se dressait une étrange pyramide à six niveaux, cernée par les ruines d’une enceinte autrefois grandiose, mais que les tremblements de terre et les besoins de la construction avaient peu à peu démantelée.
– La pyramide du roi Djoser, commenta Aegos. La plus ancienne et la plus vénérable de toutes.
Après Saqqarâh, la colonne s’enfonça résolument dans le désert. Le voyage dura plusieurs jours, au pas chaloupé des dromadaires. De temps à autre, des hordes de Bédouins apparaissaient au loin, au détour d’une masse rocailleuse. Mais la puissance des soldats dut les décourager. Pas une fois ils ne furent attaqués.
Enfin, ils arrivèrent près d’une étrange formation rocheuse balayée par les vents. À perte de vue, l’érosion avait sculpté d’innombrables affleurements de gypse, dont les énormes blocs d’un blanc lumineux contrastaient avec la couleur gris-jaune du désert, et formaient un véritable labyrinthe.
Aegos ordonna aux soldats de bivouaquer sur place. Puis il entraîna Philippe, Diane et ses douze plus fidèles guerriers vers les rochers lumineux. Chaque homme tirait derrière lui l’un des dromadaires chargés des précieux papyrus. Aegos se tourna vers eux. Ils parvinrent ainsi devant une sorte de défilé.
– Écoutez-moi bien ! Nous voici à l’entrée du Labyrinthe sacré. L’endroit que vous allez découvrir à présent est aussi vieux que le monde tel qu’il fut créé par le dieu Amon. Les pillards ont pu violer les tombeaux des rois et des reines, et même les pyramides des premiers souverains de Kemit, ceux qui descendaient directement des dieux. Jamais aucun d’eux n’a pu fouler le sol du sanctuaire sacré. La magie le garde invisible aux yeux des hommes. Pour eux, il n’est qu’une étendue de sable recouverte de rochers blancs. Mais, dès que nous aurons franchi cette limite, nous entrerons dans un autre univers, inaccessible aux mortels. Prenez bien garde de ne pas me perdre de vue. Dans le cas contraire, vous seriez condamnés à errer sans fin au cœur du Labyrinthe, sans espoir de jamais en retrouver la sortie, même au-delà de la mort. Vos âmes y resteraient prisonnières jusqu’à la fin des temps.
Aegos se tourna vers l’entrée et prononça une incantation dans une langue ancienne. Puis il s’engagea dans le couloir rocheux. L’instant d’après, un vent venu de nulle part se leva, soulevant des tornades de poussière. En quelques instants, il fut impossible d’y voir à plus de quelques pas. Les yeux froncés pour se protéger du sable, Philippe et Diane avançaient avec difficulté, tenant leur monture chargée par la bride. Une odeur étrange flottait dans l’air, faite d’un mélange de cannelle et de pierre. L’allée menait à une intersection donnant sur trois autres chemins. Aegos s’engagea résolument dans l’un d’eux. Plus loin s’ouvrirent trois autres voies. Au bout du cinquième croisement, ni Philippe ni Diane n’auraient su retrouver le chemin de la sortie. Parfois, ils étaient obligés d’enjamber des sortes de monticules de brandies sèches. Philippe se demanda comment des arbustes avaient pu pousser dans un endroit aussi inhospitalier. Jusqu’au moment où il se rendit compte qu’il s’agissait d’ossements humains. Sans doute des pillards étaient-ils parvenus à pénétrer à l’intérieur du Labyrinthe. Mais, comme l’avait dit Aegos, ils n’avaient pas pu ressortir. Au creux du défilé, le vent se taisait moins sentir. En revanche, au-dessus d’eux régnait une véritable tempête. Les bourrasques s’écorchaient sur les aspérités rocheuses, provoquant parfois un bruit angoissant, comme si les âmes des morts s’étaient toutes mises à hurler à l’unisson.
Enfin, ils débouchèrent sur une espèce de placette, bordée par une falaise de gypse. Le ciel avait pris une couleur ocre. Aegos fit face à la paroi rocheuse et entama une nouvelle incantation. Philippe et Diane le virent à peine effleurer la pierre. Pourtant, l’instant suivant, une dalle bascula, dégageant une ouverture sombre. Puis Aegos pénétra dans le sanctuaire, suivi par Philippe et Diane, le cœur broyé par l’inquiétude. L’endroit les effrayait. Peut-être avait-il été construit par les dieux, très longtemps auparavant, mais aujourd’hui, il était devenu le royaume des affrits. Ils étaient persuadés que ceux-ci allaient surgir d’un instant à l’autre et les dévorer. Le passage était beaucoup plus large qu’ils ne l’avaient cru. Quatre hommes pouvaient y avancer de front. Une galerie apparut, qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre. Aegos caressa de nouveau la pierre, et une étrange lumière dorée inonda la galerie. Tremblant de la tête aux pieds, Diane chuchota :
– Philippe, j’ai peur. Ne crois-tu pas que cet homme nous mène directement vers l’entrée du royaume des morts, gardé par le terrible Anubis ?
– Je… je ne sais pas.
Peu à peu, le vacarme de la tempête s’estompa. La galerie déboucha sur une sorte de plate-forme. Le sol était constitué d’une mosaïque couleur d’or et de turquoise où l’on reconnaissait des dauphins. À droite et à gauche se dessinait ce qui ressemblait à l’entrée de nouvelles galeries. Les deux ouvertures, formant entre elles un angle droit, étaient reliées par une sorte de muret en quart de cercle, haut d’une coudée, et sculpté de bas-reliefs représentant des symboles inconnus. Au-delà du muret s’ouvraient les ténèbres.
– Où sommes-nous ? demanda Philippe, inquiet.
– Dans le sanctuaire de la Connaissance, répondit Aegos. Ouvrez vos yeux et votre cœur, car jamais vous n’avez contemplé un spectacle comme celui qui va apparaître devant vous.
Il se dirigea alors vers la paroi de droite, et manipula quelque chose. Soudain une lumière fabuleuse, couleur d’or, jaillit, et inonda l’espace au-delà de la plate-forme rocheuse. Diane et Philippe ne purent retenir un cri d’émerveillement. C’était comme si on avait allumé d’un coup des milliers de torches. Devant eux se dessinait, creusée dans les entrailles de la terre, la forme d’une gigantesque pyramide inversée, dont la pointe était orientée vers le cœur du monde. Elle était si vaste qu’elle aurait sans doute pu contenir la plus grande des pyramides de Gizeh. Ses parois étaient constituées de milliers d’alvéoles creusées dans le gypse, toutes remplies de documents, rouleaux de papyrus, liasses, appareils étranges, à l’usage impossible à définir. À quelques niveaux en contrebas s’étirait une sorte de voile bleu lumineux et transparent. Aegos expliqua :
– Ici est préservé tout ce que les dieux ont offert aux hommes depuis des temps immémoriaux. La Grande Bibliothèque d’Alexandrie n’est rien comparée à la somme de connaissances enfermée dans ce sanctuaire.
Il soupira.
– Malheureusement, plus personne n’est capable de déchiffrer les secrets contenus dans ces documents. Tout au plus parvenons nous à lire les cartes, et quelques ouvrages traitant d’architecture. Mais le savoir de cette pyramide nous est, pour sa quasi-totalité, inaccessible.
– Qui est à l’origine de cette connaissance ? demanda Philippe.
– Les dieux anciens, lorsqu’ils vivaient en compagnie des hommes. À cette époque, on savait déchiffrer les énigmes proposées par ces ouvrages sacrés. Mais les dieux ont disparu, et nous avons perdu les clés de ce savoir. Cependant, nous le conservons. Car une prophétie affirme que, dans un avenir lointain, les hommes auront redécouvert par eux-mêmes les secrets contenus dans ce temple. Mais il leur faudra auparavant traverser de longues et douloureuses épreuves. En attendant, nous, les Initiés, sommes les gardiens du Labyrinthe.
Au fond de la pyramide, les quatre plans triangulaires se rejoignaient pour former une sorte de plate-forme dont le sol semblait recouvert d’or. Là se dressait une structure étrange, faite de prismes et de panneaux métalliques, baignée dans la lumière couleur d’azur.
– Et ce voile bleu, qu’est-ce que c’est ? demanda Diane.
– La limite qui sépare les connaissances des hommes de celles des dieux, répondit Aegos. En admettant que des pillards parviennent à s’introduire jusqu’ici, ce qui est déjà impossible, ils ne pourraient traverser cette barrière sans périr instantanément. Même moi, j’ignore comment la franchir. Le savoir contenu au-dessous de cette limite est inaccessible aux mortels. Nous ne pouvons atteindre que les douze niveaux supérieurs, où nous entreposons ce que les hommes ont découvert depuis la création du Double-Pays. Je ne suis que le gardien de ce sanctuaire. Je sais y faire naître la lumière, mais je suis incapable d’expliquer ce qui la produit. La prophétie dit que seuls les dieux sont capables de franchir la ligne bleue. Peut-être un jour décideront-ils de redonner leur savoir aux hommes. Mais je doute que cela soit pour bientôt.
Il se tourna vers Philippe.
– Mon temps est bientôt révolu, mon ami. Le jour ne tardera pas où les dieux me rappelleront près d’eux. J’avais choisi un successeur. Malheureusement, une mauvaise fièvre l’a emporté le mois dernier. Je te connais depuis des années, et je sais ta loyauté et ton dévouement envers le reine Cléopâtre. Je voudrais que tu acceptes de devenir le gardien de ce sanctuaire. Sans doute les dieux en ont-ils décidé ainsi, puisqu’ils ont permis à une femme de pénétrer dans ce lieu sacré et d’être présente. Les légendes affirment qu’autrefois, à l’époque des dieux anciens, les femmes étaient considérées comme les égales des hommes. C’est pourquoi j’ai accepté que Diane nous suive. Car je sais qu’elle sera pour toi la meilleure des épouses, et qu’elle te donnera des enfants solides. C’est à l’un d’eux, à celui que tu jugeras le plus sage, que tu transmettras les secrets que je vais te confier à présent. Désormais, vous serez tous les deux les nouveaux Initiés, les gardiens de la Pyramide de la Connaissance.
« Tes fidèles soldats vont venir jusqu’ici, et entreposer dans les alvéoles vides les livres que nous avons sauvés à Alexandrie. Avant de repartir, je leur ferai absorber une potion. Ils oublieront ainsi ce qu’ils ont vu. Vous-mêmes n’en boirez pas. Vous garderez en vous le secret du sanctuaire, afin que vous puissiez le transmettre à vos successeurs, et ceci à travers les siècles, jusqu’à l’avènement d’un nouvel Age d’or. L’acceptez-vous ?
Diane glissa sa main dans celle de Philippe. Tous deux auraient dû ressentir une légitime fierté. Pourtant, ils n’éprouvaient qu’une très grande angoisse devant l’extraordinaire responsabilité qui pesait désormais sur leurs épaules.
– Nous acceptons, répondirent-ils d’une seule voix.
Plusieurs jours plus tard, la colonne était de retour à Alexandrie. Tandis qu’ils se dirigeaient vers le palais en compagnie d’Aego’s, ils aperçurent les ruines fumantes de la Grande Bibliothèque. Un mélange de colère et de résignation leur serra le cœur. Les Romains avaient mis leur sinistre projet à exécution.
Cependant, ils n’avaient rien détruit de vraiment important, puisque l’essentiel était à l’abri dans la Pyramide de la Connaissance. Mais cela, ils l’ignoreraient toujours, et garderaient seulement à l’esprit la satisfaction stupide d’avoir imposé leur domination en détruisant ce qu’ils étaient incapables de comprendre.
Malheureusement, ils n’étaient pas les premiers et ne seraient pas les derniers.