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Autour de lui, tout était blanc et feutré. Des gens parlaient à voix basse, et il ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Il s’en moquait. Il aurait voulu ne jamais quitter cette douceur bienfaisante. Tout allait bien. Une odeur de médicament et de transpiration flottait dans l’air, pas vraiment désagréable. Il avait oublié jusqu’à son nom, et cela n’avait aucune importance.

La mémoire lui revint peu à peu. La dernière image qu’il gardait à l’esprit était cette explosion formidable qui avait embrasé le ciel. L’écho du vacarme assourdissant lui revint et il se dressa dans son lit, envahi par une soudaine sensation d’angoisse rétrospective.

– Non ! Ne bougez pas !

Une jeune femme se précipita pour le retenir. Des yeux d’ange, des mains douces et fermes, rassurantes. Il se laissa faire.

– Docteur ! Il est réveillé, appela-t-elle.

Un homme en blouse blanche entra dans la chambre, examina Kevin.

– Où suis-je ?

– À l’hôpital de Klamath Falls. Je suis Philip Bertone, le médecin qui s’est occupé de vous. Rassurez-vous, vous n’avez rien. Nous avons soigné votre blessure. Dans quelques jours, vous n’en conserverez qu’une légère cicatrice.

– Depuis combien de temps suis-je ici ?

– Vous êtes arrivé hier soir. On vous a retrouvé sans connaissance dans le parc de la propriété d’un certain Paul Falcon, à Rocky Point.

– Dans le parc ? Mais…

Kevin se souvenait parfaitement avoir perdu connaissance dans le salon. Il revoyait encore, non loin de lui, l’impressionnante statue du dieu Horus, dont les yeux semblaient avoir pris vie sous les lueurs des armes.

– J’étais à l’intérieur. Quelqu’un m’a emmené dehors.

– Eh bien, c’est un coup de chance. La villa a été entièrement détruite par les flammes.

– Détruite ? Et que sont devenus les Falcon ?

– Je l’ignore. On nous a amené beaucoup de monde. Des gardes forestiers ont aperçu une fumée épaisse provenant de leur propriété. Ils ont aussitôt prévenu les pompiers et les secours. Lorsque ceux-ci sont arrivés sur place, le sol était jonché de cadavres et de blessés. Des soldats. La maison flambait comme un fétu de paille. Les pompiers disent qu’ils n’ont jamais vu un incendie d’une telle intensité. Ils ne pouvaient même pas utiliser l’eau tant la chaleur était élevée. Les molécules se seraient dissociées. Ils ont dû attendre que les flammes s’apaisent et se sont contentés d’éviter que le feu ne se propage à la forêt. Heureusement, les pluies abondantes de la semaine passée leur ont facilité la tâche. Mais il ne reste rien des bâtiments. Les murs ont, paraît-il, été réduits en poudre. Il a fallu réquisitionner toutes les ambulances de la région pour rapatrier les morts et les blessés. On a dû mobiliser la Garde nationale. J’ignore ce qui a provoqué ce massacre, mais, sur les cent militaires que nous avons reçus, seule une vingtaine a survécu. Malheureusement, ils semblent avoir tous perdu l’esprit. Vous allez peut-être pouvoir nous fournir une explication.

– Une explication ? Il faudrait déjà que j’aie compris ce qui s’est passé. J’avais rendez-vous avec Paul Falcon et sa femme pour… parler d’antiquités égyptiennes. Je suis arrivé vers quinze heures trente. J’avais à peine salué mes hôtes que des soldats ont surgi de la forêt et ont attaqué la maison sans sommation ! J’ai tenté de me réfugier à l’intérieur de la demeure, mais j’ai reçu une balle dans le dos. À partir de là, tout s’est brouillé.

Il était hors de question de raconter ce qu’il avait vu réellement. D’ailleurs, tout cela n’était peut-être que le fruit de son imagination.

– Je me souviens seulement d’une explosion, précisa-t-il.

– Deux hélicoptères ont été détruits. D’après les secours, ils se seraient télescopés en plein vol. Les pilotes ont été tués.

Le docteur se frotta le menton nerveusement.

– Quant aux autres, j’aimerais bien savoir de quoi ils ont pu mourir. Leurs corps ne portent aucune trace de blessure, mais à l’intérieur du crâne, ce n’est plus que de la bouillie. Leurs os sont réduits en miettes, leurs muscles broyés, les globes oculaires de certains ont éclaté. Aucune arme connue ne peut produire un tel effet. Vous êtes le seul qui s’en soit tiré sans trop de dommages, à part cette blessure bizarre.

– Comment ça, bizarre ? s’inquiéta Kevin.

– En fait, ce n’est pas vraiment la blessure qui m’intrigue, c’est la manière dont la balle a été extraite.

– Pourquoi ?

– Elle a été ôtée sans aucun instrument chirurgical. Ce qui est techniquement impossible.

Kevin revit la silhouette de Katherine Falcon penchée sur lui. Une fois, il avait lu un article sur des guérisseurs philippins qui pratiquaient des opérations à mains nues. Le journaliste affirmait que cette prétendue technique miraculeuse relevait probablement de la supercherie. C’était peut-être vrai, mais il était bien obligé d’admettre que cette femme étrange l’avait soigné de la même façon. Il s’en ouvrit au médecin.

– À la vérité, je n’ai pas vu comment elle a procédé, précisa-t-il. Je sais seulement que la seule imposition de ses mains a suffi pour supprimer toute douleur. Peut-être avait-elle un instrument sur elle, un canif, pourquoi pas…

– Nous en aurions retrouvé la trace sur la blessure. Il soupira.

– Enfin, ce n’est qu’un aspect secondaire de l’énigme. Je me retrouve avec quatre-vingts cadavres de soldats dont personne ne peut me dire d’où ils venaient. Nous avons contacté les commandants des bases locales, qui affirment tout ignorer de cette affaire. Les uniformes ne permettent même pas de les identifier. Ils ne portent aucun signe distinctif indiquant leur appartenance.

– Il s’agit peut-être d’une unité spéciale…

– C’est possible. J’espérais que vous pourriez nous apporter un début de réponse.

– Hélas, non. Je me suis trouvé entraîné dans cette aventure malgré moi, et je m’en serais bien passé. D’ailleurs, tout ça est inconcevable. Pourquoi envoyer une telle armée pour combattre un couple désarmé ?

– Désarmé ? Lorsqu’on voit le résultat, il est difficile de le croire. À mon avis, ils disposaient d’armes inconnues, et extrêmement puissantes. C’est sans doute pour cette raison que les soldats étaient aussi nombreux. Mais cela n’a pas empêché leur anéantissement.

Le docteur Bertone avait à peine quitté Kevin que le gros flic du FBI, Larry Smith, déboula dans la chambre comme un taureau furieux.

– Qu’est-ce que vous êtes allé foutre là-bas ?

– J’avais rendez-vous avec Falcon. J’y suis allé. Je ne pouvais pas deviner que la maison allait être attaquée par Rambo et ses potes.

– Je vous avais interdit d’y aller !

– Je n’ai aucun compte à vous rendre.

– Ah oui ? Et si je vous foutais en tôle ?

– Pour quel motif ?

– Désobéissance caractérisée à un officier assermenté dans l’exercice de ses fonctions.

– Alors, vous vous arrangerez avec mon avocat. Il se fera un plaisir de me faire libérer et de vous coller un procès aux fesses pour abus de pouvoir.

– Rien à foutre, et votre célébrité ne m’impressionne pas. Vous avez fourré votre nez dans une affaire relevant de la sécurité nationale.

– Désolé, ça ne se voyait pas au premier coup d’œil. L’autre poussa un rugissement de colère, puis gronda :

– Écoutez-moi bien ! Il vaudrait mieux que vous oubliiez ce que vous avez vu. Cela pourrait vous valoir de très gros ennuis.

Sans attendre de réponse, le flic quitta les lieux. Kevin le regarda partir, intrigué. Smith était venu l’engueuler, mais il ne l’avait pas interrogé sur ce qui s’était passé. Comme si la manière étrange dont les militaires avaient été tués ne l’étonnait pas. Ce qui signifiait probablement qu’il avait partie liée avec le commando qui avait attaqué les Falcon. Alors, ces soldats appartiendraient à une unité dépendant du FBI ? Cela paraissait pour le moins bizarre.

Mais il n’était pas au bout de ses surprises. Bien plus tard dans la nuit, alors qu’il dormait d’un sommeil peuplé de cauchemars, Philip Bertone pénétra dans sa chambre, l’air affolé. Kevin sursauta.

– Que se passe-t-il encore ?

– Dieu soit loué ! Vous êtes là.

– Bien sûr que je suis là. Je me sens encore un peu faible pour vous quitter au milieu de la nuit sans prévenir.

– J’ai eu peur que l’armée ne vous ait enlevé, vous aussi.

– Comment ça, moi aussi ?

– Il y a une heure, des militaires sont entrés dans l’hôpital. Ils ont emmené les blessés et les cadavres. Mes infirmières et moi avons voulu nous y opposer, mais ils nous ont bousculés sans ménagement. Un gradé a affirmé qu’il s’agissait d’une affaire touchant à la sécurité de l’État, et que ces soldats devaient être transférés dans un hôpital de l’armée. Comme si nous n’étions pas capables de les soigner ! J’ai téléphoné à la base la plus proche pour exiger des explications. Son commandant m’a affirmé qu’il n’était au courant de rien. Aucun de ses hommes n’a été engagé dans une opération commando dans la journée d’hier. Il m’a conseillé de voir du côté de la Garde nationale. Même réponse. Ils ignorent tout. J’ai alors pensé à une unité rattachée au FBI, à cause du flic qui vous a rendu visite.

– J’ai eu la même idée, mais je ne sais pas s’ils disposent d’unités de ce genre.

– Et pourquoi pas une milice civile ? Un règlement de comptes entre trafiquants d’armes. Les nostalgiques d’extrême droite adorent se regrouper pour jouer aux petits soldats.

– C’est possible, mais peu probable. Si les néonazis se prennent au sérieux, leur armement est hétéroclite. Or, d’après ce que j’ai vu, le bataillon qui a attaqué les Falcon jouissait de moyens considérables. Ces soldats possédaient des armes très puissantes, sans compter les hélicoptères.

Quelques jours plus tard, Kevin était sur pied. Avant de repartir, il rendit visite au capitaine des pompiers de Klamath Falls, en se faisant passer pour un journaliste.

– Savez-vous ce qu’il est advenu des propriétaires et de leurs serviteurs ?

– Aucune idée ! Lorsque nous sommes arrivés, la maison flambait comme une torche.

– Vous n’avez pas retrouvé de cadavres dans les ruines ?

– Non, mais cela n’a rien d’étonnant. Avec la température, tout a fondu. Par endroits, le sol était vitrifié. Rien n’a pu résister à une telle chaleur.

– Qu’est-ce qui a provoqué ça ?

– Nous n’avons décelé la présence d’aucun produit particulier. Mais ça ne veut rien dire. Certains ne laissent pas de trace.

Kevin secoua la tête. Quelque chose ne collait pas. Lorsqu’il s’était évanoui, il n’y avait pas d’incendie. L’explosion des deux hélicoptères était trop éloignée pour propager le feu aux bâtiments. Alors ?

– Vers quelle heure êtes-vous arrivés sur les lieux ?

– Environ dix-sept heures trente !

Kevin marqua un instant de surprise. Prenant congé du pompier, il gagna sa voiture et décida de retourner jeter un coup d’œil sur les lieux.

Il constata qu’il ne restait rien de la superbe maison ni de ses magnifiques œuvres d’art. Errant dans les décombres, il se demanda qui était vraiment à l’origine de l’incendie. Les soldats, voyant leurs rangs subir de lourdes pertes, avaient-ils utilisé un moyen de destruction ultra-puissant pour anéantir les Falcon, quitte à y laisser leur vie ? Mais comment expliquer une haine aussi farouche ? Ou bien les maîtres des lieux avaient-ils détruit eux-mêmes leur demeure, afin de faire croire à leur mort ? L’attaque avait eu lieu vers quinze heures trente. D’après ses estimations, il ne s’était pas écoulé plus d’une demi-heure jusqu’à l’explosion des hélicoptères. Les combats avaient sans doute pris fin à peu près au même moment. Pourtant, les secours étaient intervenus une heure et demie plus tard. Cela suffisait aux Falcon pour effacer toute trace de leur existence en incendiant leur villa, puis disparaître. Mais pour quelle raison auraient-ils agi ainsi ?

Une écœurante odeur de brûlé flottait sur les décombres noircis, rehaussée par une petite pluie fine. Tout à coup, Kevin distingua, dans un renfoncement, l’amorce d’un escalier qui descendait dans les profondeurs de la terre. Il se munit d’une lampe de poche et descendit. Tentant d’ignorer les relents infects, il s’enfonça dans les ténèbres. La torche lui révéla un sol calciné, encore tiède, parfois vitrifié sous l’effet de la chaleur intense. Il allait rebrousser chemin lorsqu’il remarqua une forme métallique, souvenir d’une armoire en grande partie fondue au sol. Dans la poussière, il repéra également de fines traces de ce qui avait été du papier. Poursuivant son investigation, il découvrit tout un réseau de cavernes aménagées qui avaient vraisemblablement abrité des dizaines d’armoires semblables.

Tout cela ne rimait à rien. Pourquoi un collectionneur d’art aurait-il passé son temps à engranger des documents ? Des archives archéologiques, peut-être…

Les ruines calcinées ne révélèrent aucun autre indice. Désappointé, Kevin reprit le chemin de Rocky Point. Par acquit de conscience, il alla rôder près de la base militaire la plus proche, interrogea discrètement les autochtones. Sans résultat. Ils n’avaient observé aucun mouvement de troupe ces derniers jours.

Il était temps de regagner New York. Il ne lui restait qu’un élément à étudier, celui confié par Katherine Falcon juste avant qu’il ne s’évanouisse : Saint Vaim. Mais qui ou quoi était Saint Vaim ? Et pourquoi devait-il s’en méfier ?