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Blowing Rocks, côte est de la Floride, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Miami…
On dit qu’au cœur même du cyclone, en cet endroit mystérieux que l’on appelle « l’œil », il ne se passe strictement rien. Mais l’œil de l’ouragan Lenny n’était pas centré sur Blowing Rocks, et l’on enregistrait sur le port des rafales à plus de deux cent trente kilomètres à l’heure. Abrité dans le solide bâtiment de la capitainerie, dont les vitres épaisses étaient prévues pour résister à l’Apocalypse, Kevin Kramer observait, subjugué, les hautes murailles liquides exploser contre les digues derrière lesquelles s’alignaient des dizaines de bateaux. Avec résignation, il songea que son fragile voilier, rangé parmi eux, ne résisterait pas. Bien sûr, il ferait jouer l’assurance, mais il pestait contre lui-même. Il aurait dû se renseigner plus sérieusement sur les conditions climatiques. La fin de l’été n’était pas une saison de tout repos dans cette région du globe.
Tout à coup, il prit conscience qu’il se passait quelque chose d’anormal. Son bateau était amarré à l’autre bout de la jetée, à peine visible en raison des longues et violentes traînes de pluie. Près de lui se trouvait un grand navire blanc à la silhouette futuriste, qu’il avait pu admirer la veille, à son arrivée. Ce yacht magnifique portait le nom d’Atalaya. Kevin écarquilla les yeux pour tenter de percer la pénombre liquide provoquée par la tempête. Il n’avait guère dormi la nuit précédente, et il devait être victime d’une hallucination, car rien ne pouvait expliquer le phénomène qui se déroulait sous ses yeux. Malgré la violence inouïe du cyclone, l’Atalaya demeurait étrangement immobile, comme si les éléments n’avaient aucune prise sur lui. Kevin remarqua alors le halo lumineux irisé qui environnait le navire. Pour une raison inexplicable, cet étrange bouclier protégeait également son voilier et quelques autres se trouvant tout près du yacht.
Une intuition lui souffla que ce phénomène insolite allait bouleverser sa vie.
Pourtant, jamais il n’aurait dû se trouver à Blowing Rocks. Si sa compagne, la belle et volage Sharon n’avait décidé, quinze jours plus tôt, de le plaquer pour s’enfuir sur la côte Ouest avec un chanteur de rock, Kevin n’aurait pas eu l’idée de quitter New York en cette saison, où cyclones et ouragans se déchaînaient sur les Caraïbes. Mais seul un voyage en solitaire sur son voilier pouvait lui apporter l’apaisement. Depuis toujours, Kevin éprouvait une véritable passion pour la mer, passion qu’il avait mise à profit en devenant écrivain spécialisé dans les romans maritimes et les biographies de grands navigateurs, explorateurs audacieux, corsaires téméraires et pirates sanguinaires. À quarante-deux ans, sa popularité ne s’était jamais démentie, et lui permettait de vivre confortablement.
Cependant, si sa vie professionnelle était une réussite, il n’en allait pas de même pour sa vie sentimentale. Dix ans plus tôt, sa première femme avait obtenu le divorce. Se plaignant de ses absences répétées – rendues nécessaires par les recherches qu’il menait sur place -, elle s’était emparée de la moitié de sa fortune. Kevin détestait cordialement les avocats.
Depuis, il avait toujours évité le piège d’un remariage. Plusieurs femmes s’étaient succédé dans sa vie, mais son caractère taciturne et solitaire ne les engageait pas à rester. Kevin savait que sa personnalité se rapprochait de celle du grizzly, mais il n’en avait cure. Toutes celles qu’il avait rencontrées depuis dix ans étaient plus attirées par sa fortune et sa renommée que par lui-même. Aucune n’avait partagé sa passion de la mer et des voyages. Sauf Sharon. Pour la première fois depuis longtemps, une femme était parvenue à le faire craquer. Même isolé en plein océan, il n’arrivait pas à oublier la douceur de sa peau, sa sensualité, son rire et son regard brillant. Il était tombé amoureux comme un collégien. Aussi, lorsqu’elle lui avait annoncé sans prendre de gants qu’elle le quittait pour s’envoler vers la Californie en compagnie de son chanteur, il avait eu l’impression que son cœur se déchirait en deux. Après une cuite mémorable partagée avec son inséparable ami Eddy, il avait fui sur l’océan.
Et s’était retrouvé piégé par une météo cataclysmique qui l’avait contraint à chercher refuge dans le petit port de Blowing Rocks. La perspective de perdre son voilier, ajoutée à ses déboires sentimentaux, avait porté un coup néfaste à son moral, et, la veille au soir, il avait décidé de réagir en s’offrant une tournée des bars.
– « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ! » déclara-t-il, en français et d’une voix pâteuse, au barman placide qui n’en saisit un traître mot, mais ne s’émut pas pour autant.
– Tu ferais mieux d’aller te coucher ! répliqua le garçon d’une voix ronchonne. On va fermer. Demain matin, ça va souffler dur.
Kevin dédaigna de répondre, plaqua un billet de dix dollars sur le comptoir et sortit du bar d’un pas incertain. Il se souvint qu’il avait loué une chambre dans un hôtel, en ville. Mais l’idée d’abandonner son bateau à la merci de Lenny ne lui souriait guère. Il avait l’impression, en restant à proximité, qu’il pourrait limiter les dégâts. L’esprit embrumé par le whisky, il se dirigea vers le port. Les rues de la petite ville, d’ordinaire animées à cette heure, étaient quasi désertes. Seules quelques voitures de police sillonnaient les artères, toutes sirènes hurlantes, afin d’avertir la population de l’imminence du cyclone.
La chaleur étouffante et la moiteur collaient les vêtements à la peau. Sur le port régnait un calme inhabituel, inquiétant. Même les mouettes s’étaient tues. Kevin gagna l’endroit où était amarré son bateau, l’Edrenne. Il ne savait pas à quoi correspondait ce nom, qui avait surgi dans son esprit lorsqu’il avait voulu baptiser son voilier. Il lui semblait vaguement se souvenir qu’il s’agissait du nom d’un oiseau de mer. Près de son bateau s’étirait la masse imposante d’un grand navire blanc, d’une trentaine de mètres, à la ligne futuriste. Kevin nota son nom : Atalaya, et se demanda ce qu’il pouvait bien signifier. Il resta un long moment à le contempler, en songeant à la fortune qu’il fallait posséder pour acquérir une semblable merveille. Un court instant, il fut tenté de monter à bord. Apparemment, il n’y avait personne. Mais une voiture de police emprunta le quai et s’arrêta à sa hauteur.
– Monsieur, vous devriez rentrer ! lui dit un flic au visage barré par une énorme moustache.
– Mon hôtel est à côté ! rétorqua Kevin, agacé.
– Ne traînez pas trop ! Le cyclone ne va pas tarder à toucher la côte, et il est particulièrement violent. On annonce des vents à plus de deux cent kilomètres à l’heure.
– Ça promet d’être spectaculaire !
– Il est à vous, ce bateau ?
– Celui-là, non ! Le mien, c’est le petit, à côté !
– J’espère que vous êtes bien assuré !
– Ne vous inquiétez pas pour ça !
Le policier lui adressa un signe et la voiture démarra. Kevin, un peu dégrisé, respira profondément l’air tiède et humide, chargé de parfums épais venus de la mer. Il n’avait pas envie de dormir. Un calme trompeur régnait sur le port et la ville. On eût dit que la nature retenait son souffle. Il se tourna vers les ténèbres océaniques. Sans les prévisions de la météo, comment croire qu’au-delà de l’horizon plongé dans la nuit, un Léviathan chargé de fureur et de vacarme fondait inexorablement vers la côte ?
Kevin frissonna. Il ressentait la peur qui avait pris possession de la petite cité. Lui-même n’était pas particulièrement impressionné. Quelques années plus tôt, il avait doublé le cap Horn, et cela n’avait pas été une partie de plaisir. l’Edrenne ne l’avait pas trahi et avait résisté aux lames furieuses du bout du monde. Alors, avait-il le droit de l’abandonner ? Il ne pouvait pourtant pas coucher à bord. Si le voilier était broyé par la tempête, il y laisserait sa peau.
Au bout des quais se dressait la capitainerie. Les bureaux étaient éclairés. Les surveillants se préparaient à passer une nuit blanche. Une vaste baie vitrée dominait le port, d’où l’on bénéficiait certainement d’une vue imprenable sur l’océan. Mû par une inspiration soudaine, il s’y dirigea. Il ne lui fallut guère de temps pour convaincre le directeur du port, Max Richardson, d’accepter sa présence pour la nuit.
– Kevin Kramer ? L’écrivain ?
– C’est moi. Je souhaiterais profiter de l’occasion pour observer de près un cyclone. Si vous voulez bien m’accueillir pour cette nuit…
– Mais vous êtes ici chez vous ! J’ai lu tous vos bouquins ! Ils sont géniaux !
– Merci !
Deux heures plus tard, après avoir partagé le reste d’une bouteille de bourbon avec son nouvel ami, Kevin s’écroula comme une masse sur un banc.
Lenny eut la courtoisie d’attendre l’aube pour frapper. Une poigne énergique secoua Kevin.
– Venez voir ! lui dit Richardson. Ça vaut le coup d’œil.
La bouche pâteuse et le crâne bourdonnant des relents de whisky de la veille, Kevin gagna la grande salle où s’affairaient déjà quelques hommes.
– Il a encore forci, s’exclama un gros type qui achevait une pizza froide, affalé devant une console. On a relevé des pointes à plus de deux cent vingt ! Ça va faire mal !
Kevin se tourna vers l’horizon. Celui-ci n’existait plus. D’un bord à l’autre se dressait une falaise sombre qui progressait rapidement vers la côte. Une angoisse sourde lui broya un instant les tripes. Les murs de la capitainerie étaient sans doute assez solides pour résister, mais la petite ville allait souffrir.
Le cyclone avançait très vite. Tandis que la muraille ténébreuse envahissait le monde, un vent violent se leva, soulevant des tourbillons de poussière. L’océan gris-vert s’était couvert d’une écume blanchâtre. Bientôt, des lames puissantes explosèrent sur les digues, projetant des gerbes spectaculaires. En quelques instants, l’apocalypse se déchaîna. Même à l’intérieur de la capitainerie, il fallait crier pour se comprendre.
Étant enfant, Kevin avait assisté à une tempête de neige dans les Rocheuses, mais elle n’avait rien de comparable avec ce qu’il avait sous les yeux. Un vacarme infernal se faisait entendre. Il avait parfois l’impression que les vitres pourtant épaisses allaient exploser sous l’impact des bourrasques furieuses. Les surveillants allaient d’un écran à l’autre, épiant les évolutions du cyclone. Blowing Rocks était une ville modeste, et ne bénéficierait pas d’autres secours que les siens propres avant un bon moment. Au loin, le toit d’une baraque fut arraché et emporté vers l’intérieur de la cité. Des voitures commencèrent à bouger, puis l’une d’elles se retourna. D’autres suivirent, décollèrent, s’encastrèrent les unes dans les autres, des réservoirs explosèrent. Dans le port, plusieurs bateaux s’étaient fracassés contre les quais, la coque broyée.
Kevin n’osait regarder en direction de l’Edrenne. Ce fut seulement lorsqu’il se décida à le faire qu’il constata l’étrange phénomène. Tandis que partout ailleurs régnait le chaos, le cyclone semblait impuissant à atteindre l’Atalaya et les bateaux rangés contre ses flancs. Il pensa tout d’abord que la masse du yacht était trop importante, qu’elle offrait une résistance aux bourrasques, puis il remarqua le halo irisé, qui formait une sphère de protection à peine visible.
– Max, venez voir !
Le directeur du port le rejoignit.
– Nom d’un chien ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Vous avez déjà vu un truc pareil ?
– Jamais ! On dirait que ce foutu yacht se trouve sous une bulle protectrice !
– À qui appartient-il ?
– À un type de l’Oregon, un certain… Paul Falcon, je crois. Il est venu en personne louer un emplacement pour son bateau il y a quelques semaines. On ne l’a pas revu depuis. C’est un riche homme d’affaires, ou un collectionneur d’art. Je ne sais plus.
– Qu’est-ce qui peut expliquer ça ?
– Aucune idée ! Si vous n’aviez pas regardé dans sa direction, je n’aurais même rien remarqué. Il est situé trop loin de nous.
– Il s’agit peut-être d’une technologie nouvelle, hasarda Kevin.
– Je n’en sais foutre rien ! Mais dès que Lenny aura fini de nous faire sa grosse colère, nous irons voir ce bateau de plus près.
Les vents soufflèrent ainsi pendant plus de vingt-quatre heures. Kevin avait pris ses quartiers dans la capitainerie. Il eût été trop dangereux de regagner l’hôtel. Enfin, le lendemain, vers midi, le cyclone s’apaisa un peu. Durant tout ce temps, la sphère de lumière n’avait cessé de protéger l’Atalaya.
Max et Kevin enfilèrent des cirés, quittèrent l’abri rassurant de la capitainerie et s’aventurèrent sur le port dévasté. Une pluie diluvienne avait remplacé les rafales apocalyptiques. Un puissant parfum d’algue se mêlait aux odeurs de bois arraché, d’essence répandue par les réservoirs éventrés. Les deux hommes traversèrent les quais dans une atmosphère de fin du monde, hurlant pour pouvoir se comprendre. Partout gisaient des véhicules retournés, dont certains avaient pris feu, des carcasses de bateaux broyées, des poteaux électriques arrachés. Ils durent enjamber des objets indéfinissables, coffres, palettes de bois déchiquetées, tôles tordues, bidons crevés… Les baraques de la plage prolongeant le port avaient été balayées.
Pourtant, lorsqu’au prix de mille efforts, ils parvinrent devant la silhouette élégante de l’Atalaya, le grand bateau blanc tirait à peine sur ses amarres. À ses côtés, protégé lui aussi par la sphère irisée, l’Edrenne n’avait subi aucun dégât. Le halo empiétait de quelques mètres sur le quai. Même de près, il était à peine visible et ondoyait comme une draperie diaphane. S’il n’avait marqué la frontière entre le chaos et le calme mystérieux qui protégeait le navire et ses voisins immédiats, on aurait pu penser qu’il s’agissait là d’un caprice de la nature.
– Bon sang ! Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama le directeur.
– On dirait que ce truc supprime les effets du cyclone ! répondit Kevin.
Prudemment, il s’avança.
– Soyez prudent ! grogna Max. Si ce machin allait vous… désintégrer !
Mais Kevin ne l’écoutait qu’à moitié. Si tel avait été le cas, les branches arrachées et autres objets se seraient embrasés rien qu’en touchant la sphère. Or, rien de potentiellement dangereux ne semblait pouvoir atteindre cette dernière. Cependant, la pluie la traversait, puisqu’elle tombait sur l’Atalaya. Par précaution, il saisit un morceau de bois et l’approcha de la pellicule luminescente. Il éprouva une légère résistance, mais le bois passa au travers sans dommage. Intrigué, il recula et hurla à l’adresse de Max Richardson :
– Je n’y comprends rien ! Pourquoi cette branche passe-t-elle alors que les objets lourds emportés par le vent semblent être repoussés par la sphère ?
Une inspiration soudaine le fit reculer. Puis il projeta son bâton de toutes ses forces en direction du navire. Le morceau de bois rebondit et retomba sur le sol.
– Ça alors ! s’exclama Richardson.
Kevin s’avança de nouveau vers le halo lumineux, tendit la main. Elle le traversa sans difficulté. Il passa de l’autre côté et s’écria :
– C’est incroyable ! Ici, on ne ressent presque plus les effets de la tempête !
Richardson le rejoignit, peu rassuré.
– On n’entend presque plus rien, dit-il en regardant autour de lui. Comme si nous étions derrière une vitre épaisse.
– Venez ! L’explication doit se trouver à bord.
Ils se hissèrent sur le pont et s’engagèrent dans les coursives.
– Allons dans la cabine de commandement, dit Kevin. Il doit bien y avoir quelqu’un pour provoquer ce… cette chose !
Avec circonspection, ils se dirigèrent vers la passerelle. Kevin poussa la porte. Soudain, il posa la main sur le bras de Richardson.
– Là ! Regardez !
Debout devant les panneaux de contrôle, un homme leur tournait le dos. Parfaitement immobile, il gardait les bras légèrement écartés, les paumes orientées vers le ciel, comme s’il méditait. Intrigué, Kevin s’approcha. L’homme se tourna brusquement vers eux, leur jeta un bref coup d’œil, puis, sous le regard stupéfait des visiteurs, se dilua dans le néant. Kevin et Richardson eurent un mouvement de recul. L’écrivain s’approcha de l’endroit où se tenait l’inconnu, chercha une trappe, ou quelque chose qui pouvait expliquer cette disparition incompréhensible. Sans succès.
– Mais qu’est-ce qui se passe ici ? s’écria Richardson d’une voix marquée par un début de panique. On dirait qu’il… qu’il s’est évaporé !
– Nous avons eu une vision ! affirma Kevin. C’est la seule explication ! Après la nuit que nous avons passée, cela n’a rien d’étonnant.
Il avait toujours refusé de croire à l’irrationnel. Cette histoire devait avoir une justification logique. Cependant, un doute s’était insinué en lui, fissurant ses belles certitudes. La silhouette de l’inconnu était vraiment très nette… Il s’obstina à chercher une ouverture. En vain.
– Tout ça ne ressemble à rien ! s’exclama Richardson. Surtout que ce type avait parfaitement le droit de se trouver à bord ! Alors, pourquoi a-t-il disparu ?
– Vous savez qui était cet homme ?
– Oh oui, je l’ai reconnu ! Il s’agit de Paul Falcon, le propriétaire. Mais sa présence ici est impossible ! Je l’ai eu cette nuit au téléphone. Il s’inquiétait pour l’Atalaya. Il m’appelait de l’Oregon ; il ne pouvait donc pas être là il y a quelques instants ! C’est à plus de quatre mille kilomètres.