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Kevin et Alexandra rouvrirent les yeux simultanément, sous les yeux intrigués des habitants du vieux quartier. Pendant plus de deux heures, ces étrangers bizarres étaient restés immobiles devant le souvenir d’un ancien dessin sur le mur. Un homme avait voulu leur parler. Ils n’avaient pas répondu. Des gamins avaient voulu chaparder ce qu’ils avaient dans les poches, mais un vieil homme les en avait empêchés.

– Laissez ces gens ! avait-il dit en agitant sa canne. Ils sont sacrés. Leurs yeux voient des choses que vous ne pouvez imaginer. Allez, fichez le camp !

Lorsqu’ils s’éveillèrent de leur transe, Kevin et Alexandra constatèrent qu’une petite foule s’était rassemblée autour d’eux. Kevin s’inclina devant le vieillard et le salua en arabe, langue qu’il ne parlait pas en arrivant.

– Je sais que tu as veillé sur nous, vieil homme. Sois-en remercié.

– Allah s’est manifesté dans mon cœur, étranger. Il m’a fait comprendre que vous étiez de hauts personnages. Accepterez-vous de partager le thé avec moi ?

– Volontiers.

Il faisait presque nuit lorsque Kevin et Alexandra regagnèrent l’hôtel. Ils remarquèrent, amusés, le manège affolé des hommes de Sheridan. Ceux-ci, en les voyant reparaître comme si rien ne s’était passé, prenaient à peine soin de se dissimuler. Ralentissant volontairement le pas afin de pouvoir parler librement, Kevin et Alexandra firent le point sur ce qu’ils avaient appris.

– Nous avons à présent la certitude que les cartes qui ont servi de modèle à Piri Re’is ont été réalisées par un peuple très ancien, antérieur même aux Égyptiens, dit Alexandra.

– Cela confirmerait qu’il a bien existé une civilisation avancée il y a plusieurs milliers d’années. Mais comment se fait-il qu’il n’en reste rien aujourd’hui ?

– Que crois-tu qu’il restera de notre civilisation dans cinq ou six mille ans ? Nos glorieux gratte-ciel résisteront probablement beaucoup moins bien que les pyramides égyptiennes.

– Je ne parle pas des bâtiments, mais de la Connaissance. Un savoir acquis n’est jamais perdu.

– Sauf si ceux qui détiennent ce savoir viennent à disparaître. C’est une erreur des historiens d’estimer que le progrès ne peut être que linéaire. Les civilisations naissent, vivent et meurent tout comme les êtres humains qui les composent. D’autres les remplacent, mais les nouvelles ne comprennent pas forcément toute la richesse de leurs prédécesseurs. Elles détruisent systématiquement tout ce qui peut les rappeler. Les chrétiens ont brûlé les temples des anciennes religions, mais aussi les bibliothèques. Les musulmans n’ont pas fait mieux. Les nazis organisaient des autodafés pour les ouvrages qui ne correspondaient pas à leurs idées. S’ils avaient gagné la guerre, que serait-il resté de notre culture ? Tout ce qui ne se serait pas accordé avec leurs dogmes aurait été interdit, les auteurs et les créateurs pourchassés, humiliés, enfermés dans des camps de rééducation ou plus simplement supprimés. Ainsi disparaissent les secrets des hommes.

– Il peut en rester quelques traces…, objecta Kevin. Regarde l’Égypte…

– L’Égypte est un cas unique. La vallée du Nil a conservé une grande partie des monuments égyptiens parce que le climat y est très sec. Ailleurs, l’eau, le vent et la boue rongent les monuments, même les plus résistants. Sous un autre climat, les pyramides ne seraient plus que des tas de pierres menaçant ruine. Il faut un miracle pour découvrir les restes d’un feu d’hommes préhistoriques. En réalité, on sait très peu de choses sur l’histoire de l’Humanité. Il existe des civilisations que l’on ne sait pas expliquer. Certains peuples dits primitifs détiennent le souvenir d’une connaissance qu’ils ne devraient pas posséder. Par exemple, au Mali vivent les Dogons. Dans leur cosmogonie apparaît Sirius. Rien d’extraordinaire a priori, puisqu’elle est l’étoile la plus brillante. Ce qui est plus étonnant, en revanche, c’est qu’ils font apparaître, près de Sirius, un astre extrêmement massif et invisible, qu’ils appellent Pô Tolo, et qui en fait le tour en cinquante ans. Or, l’existence de cette étoile invisible et d’une très grande densité, appelée Sirius B, a été confirmée en 1862 par un Américain, Alvan Clarke. Et sa révolution est bien de cinquante années. Les Dogons affirment également que leurs ancêtres seraient venus d’une autre planète, Nommo, un astre beaucoup plus léger. Aujourd’hui, certains astronomes estiment que cette planète pourrait exister. La question est : d’où les Dogons tiennent-ils leurs connaissances astronomiques ?

– Peut-être d’une civilisation disparue…

– Exactement.

– Le vieil homme d’Alexandrie a parlé d’un endroit où étaient entreposés les secrets des dieux anciens. Un lieu sacré où seuls les initiés peuvent pénétrer. C’est peut-être ce sanctuaire que les Mutants veulent retrouver en essayant de réveiller ma mémoire profonde. Mais comment faire sans leur aide ?

– Il faut nous rendre sur les lieux où nous avons vécu. Depuis ce retour à Alexandrie au XVIe siècle, des images de cette ville ne cessent de me hanter, mais à d’autres époques.

Elle ferma les yeux, se concentra.

– L’une d’elles m’apparaît clairement… le règne de Cléopâtre. Je vois le palais où elle vivait. Nous faisions partie de ses proches. Je vois aussi un homme au visage dur, peut-être Jules César. Il y a aussi un bâtiment magnifique, tout en longueur. C’est la Grande Bibliothèque.

Elle rouvrit les yeux, à la fois épuisée et ravie. Kevin lui prit les mains.

– Dès demain, nous partons pour Alexandrie. Après avoir semé nos anges gardiens, ajouta-t-il en désignant les flics du FBI du menton.

Le lendemain, ils simulèrent une excursion à bord d’un bateau de touristes, mais, avec la complicité d’un pêcheur, ils se glissèrent dans une barque qui les ramena un peu plus loin sur le port. Afin de donner le change, ils avaient abandonné leurs valises à l’hôtel, n’emportant qu’un léger bagage à main. Un taxi les mena jusqu’à l’aéroport, où ils prirent le premier avion à destination de l’Égypte.

Alexandrie était noyée sous un soleil de plomb. Dans le centre régnait une activité bouillonnante. Bien qu’ils ne fussent jamais venus dans cette cité, ils eurent aussitôt l’impression de retrouver un horizon familier. Un bouquet d’odeurs incomparable pénétra leurs narines. Jamais Kevin n’avait vu sa compagne aussi rayonnante.

– Ce pays est chargé de souvenirs, dit Alexandra. J’ai un peu l’impression… de revenir chez moi. Tout se bouscule.

Elle ferma les yeux un court instant et ajouta :

– Je suis sûre que nous avons vécu plusieurs vies ici. Je sens quelque chose s’éveiller en moi.

Il la contempla avec inquiétude.

– Tu ne vas pas partir en régression maintenant, tout de même. Attends au moins que nous ayons retenu une chambre d’hôtel.

– Ne t’inquiète pas. Je crois que je contrôle de mieux en mieux le phénomène.

Dans l’après-midi, ils se rendirent sur le port où ils découvrirent un spectacle attristant. Quelques fouilles archéologiques se poursuivaient au milieu de chantiers modernes, au prix de grandes difficultés. Promoteurs et contremaîtres se moquaient bien des vieilles pierres enfouies sous les sables. Malgré la richesse architecturale cachée dans ses sous-sols, la démographie galopante contraignait le gouvernement égyptien à bâtir encore et toujours. Les archéologues s’arrachaient les cheveux, et devaient s’estimer heureux lorsqu’ils parvenaient, par miracle, à suspendre les travaux. Des trésors inestimables avaient ainsi disparu pour toujours, coulés dans le béton. On avait tout de même pu retrouver la trace de l’ancien phare d’Alexandre le Grand, des nécropoles et des ruines de temples dont les pierres avaient servi de matériaux pour la construction de maisons ou de mosquées.

Ils s’aventurèrent sur une jetée aux dalles usées par les siècles. Des containers s’alignaient le long de la digue, dans lesquels des hommes chargeaient des morceaux de statues, des tessons de poterie, des vestiges de colonnes.

Ils s’assirent sur une caisse et laissèrent leurs esprits s’ouvrir.