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À la fin de la première journée, Kevin et Alexandra traversèrent l’autoroute reliant Le Caire au lac du Fayoum, autrefois territoire du dieu crocodile Sobek. Au-delà s’étendait un désert de rocaille creusé de ravines sèches où s’écoulaient les eaux des violents orages qui, de temps à autre, inondaient le désert.
D’instinct, ils avaient retrouvé leurs repères. Par exemple, il suffisait d’observer l’orientation des flèches de sable formées par l’alizé derrière une plante ou une roche pour déterminer le nord. Ils avaient l’impression de retrouver des sensations depuis longtemps oubliées. Le pas chaloupé des dromadaires les berçait. Souvent, ils prenaient plaisir à marcher à côté des montures. À quatre kilomètres à l’heure de moyenne, à raison d’une dizaine d’heures par jour, il leur faudrait près de deux semaines pour atteindre le Labyrinthe. Mais cela n’avait aucune importance, le temps ne comptait plus pour eux. Ils n’avaient nullement besoin de carte pour savoir où ils allaient. La route était inscrite dans leur mémoire depuis des temps immémoriaux.
En ce milieu du mois de juin, période la plus chaude de l’année, la température atteignait facilement cinquante degrés. Celle du sol dépassait les soixante-dix. Pourtant, ils n’en souffraient pas vraiment. Cette chaleur était étrangement familière. Ils retrouvaient sans se concerter les gestes quotidiens qui régissaient la vie au milieu des sables.
Le matin, ils se levaient juste avant l’aube et préparaient un repas frugal, composé de galettes de blé et de thé. Ils marchaient ensuite jusque vers la fin de la matinée, à cette heure où le soleil devenait à peine soutenable, où toute ombre s’effaçait, où le monde prenait une couleur blanche, aveuglante, où le sable brûlait les pieds. Alors, ils montaient la tente en peau de chèvre et s’asseyaient en tailleur pour se reposer. Des flots de souvenirs les envahissaient, issus de leurs vies passées. Des visages resurgissaient, des voix résonnaient, des anecdotes drôles ou tragiques. Karim et Djamila avaient eu de nombreux enfants. À l’inverse des musulmans, les Touaregs n’étaient pas polygames.
Lorsque les ombres réapparaissaient, ils reprenaient la route au milieu des dunes. Celles-ci présentaient des formes différentes. Les barkhanes, les filles des vents, en forme de croissant de lune, se déplaçaient au gré du khamsin. Certaines avançaient de plusieurs dizaines de mètres par an. Parfois, des bourrasques leur arrachaient des tornades de sable, qui faisaient croire qu’elles « fumaient ». D’autres au contraire restaient parfaitement immobiles, déroulant leur échine comme d’énormes serpents de sable.
En fin d’après-midi, ils faisaient une nouvelle halte pour nourrir les dromadaires. Ils allumaient un feu et préparaient le thé, pour la deuxième fois de la journée. Selon le rite, ils le buvaient en trois fois, dans des petits verres décorés. Ensuite, tandis que le soleil déclinait, ils harnachaient les montures et se remettaient en route. De longues traînées nuageuses s’étiraient paresseusement dans un ciel céruléen. Parfois, le bleu s’estompait derrière des nuées jaunâtres annonçant un vent de sable.
Au crépuscule, le désert changeait encore de visage. Les ombres s’étiraient lentement jusqu’au soir, où la moindre aspérité de rocaille, la moindre brindille faisait naître des spectres gigantesques qui s’allongeaient jusqu’à l’horizon. Celui-ci prenait une netteté extraordinaire. Dans la journée l’air vibrait, scintillait, dansait sous l’effet de la chaleur, engendrant des mirages trompeurs : montagnes flottant dans le ciel, palmiers se reflétant dans des lacs de rêve. Vers le soir, il s’apaisait, se figeait dans une pureté mystérieuse et envoûtante.
Le soleil se couchait en quelques instants. Ils se repéraient alors à la position de la Grande Ourse, d’Orion ou des Pléiades. Vers onze heures du soir venait la dernière halte. Ils faisaient paître les dromadaires s’il y avait un peu d’herbage, ou les nourrissait du foin emporté, montaient la tente et préparaient le repas. C’était alors la troisième cérémonie du thé de la journée, le bonheur incomparable après une journée épuisante.
Enfin, reclus de fatigue, ils s’enroulaient dans leurs couvertures, se serraient l’un contre l’autre pour résister au froid qui régnait sur le désert la nuit, et s’endormaient sans aucune inquiétude. Le matin, il n’était pas rare que leurs couvertures fussent recouvertes d’une légère couche de givre, qui s’évanouissait dès l’apparition des premiers rayons de soleil. À plusieurs reprises, ils découvrirent des traces de pattes. Des renards des sables leur avaient rendu visite pendant la nuit.
Une sensation extraordinaire les habitait. Plus que jamais ils prenaient conscience de faire partie de l’univers, de se fondre dans la déesse mère. C’était comme s’ils marchaient depuis le commencement du monde, sur un chemin fait de beauté et de sérénité. De temps à autre, ils s’arrêtaient pour admirer une formation rocheuse, la silhouette d’un nuage traversant le ciel éblouissant, les jeux lointains des renards des sables. L’immensité du désert réservait d’innombrables sujets de curiosité, mille merveilles offertes comme des présents.
Parfois, ils croisaient les ruines d’un ksar, une forteresse autrefois destinée à lutter contre les pillards du désert. De nouvelles images jaillissaient, et ils se souvenaient avoir combattu dans certains d’entre eux.
De temps à autre retentissait un grondement sourd, une plainte modulée, ou un chuchotement. Une délicieuse frayeur se glissait alors en eux, réminiscence de la terreur qu’avait inspirée ce phénomène insolite à Diane et Philippe, deux mille ans auparavant. Les Égyptiens entendaient dans ce mystérieux chant des dunes les gémissements des apprits, les démons qui hantaient les sables de l’Ament, le désert rouge de Seth, le dieu des morts. On savait aujourd’hui que ces bruits singuliers étaient provoqués par l’électricité statique née du frottement des grains de sable.
La nuit, les étoiles déployaient leur draperie fabuleuse au-dessus de leur tête, innombrables, lumineuses. Elles leur semblaient si proches qu’ils avaient l’impression de pouvoir les toucher. Du sol montaient des parfums subtils, tandis qu’au loin se faisaient entendre les appels des prédateurs nocturnes. Une paix absolue s’étendait sur les sables bleus et une plénitude profonde les envahissait. Une sensation qu’ils avaient déjà connue, bien des siècles auparavant. Les émotions des vies passées resurgissaient, et il leur semblait que des fantômes inconsistants, compagnons disparus, emportés par les brumes du temps, revenaient furtivement leur tenir compagnie. Le désert s’emplissaient de leurs rires, de leurs voix, de leurs chants. Ils n’étaient pas seuls.
Dix jours après leur départ, ils furent étonnés de croiser, en plein désert, une piste goudronnée. C’était la route qui menait du Caire à Bawiti et à Farâfra. Par deux fois, ils s’arrêtèrent dans des oasis, où ils firent le plein d’eau après avoir partagé le thé avec les habitants. Mais ils étaient heureux de repartir au matin. Ils avaient retrouvé l’esprit touareg. Pour eux, les oasis n’étaient que des escales. Le désert tout entier leur appartenait. Les sables sahariens leur dévoilaient chaque jour un peu plus de ce que M. Tcheng appelait leurs chemins de lumière. De nouvelles vies resurgissaient de l’oubli, de nouveaux noms apparaissaient, des souvenirs de souffrances et de joies, des nuits d’amour partagé. La plupart du temps ensemble.
Ce n’était pas seulement vers le Labyrinthe magique qu’ils marchaient. L’immensité du désert leur révélait peu à peu l’éternité qui était la leur, cette sensation enivrante de n’avoir ni commencement ni fin. Leur voyage d’une vie à l’autre durait depuis toujours, et ne s’achèverait jamais.
Un soir, alors qu’ils buvaient leurs derniers verres de thé de la journée, Alexandra déclara :
– C’est curieux, j’ai l’impression de ne plus être enfermée dans mon corps. Je sens bouillonner en moi une puissance extraordinaire, comme si je pouvais me projeter en d’autres endroits du monde, voyager par l’esprit, comme si je ne faisais qu’un avec la Terre.
Kevin ne répondit pas. Sa compagne ne faisait qu’exprimer un sentiment qu’il partageait. Elle laissa passer un long silence, puis ajouta :
– La Terre est notre mère. J’ai la sensation de renouer le contact avec elle. Autrefois, nous savions ressentir sa présence, déceler son humeur, deviner ses intentions. Nous étions vraiment ses enfants. Nous avions conscience de faire partie d’elle. Mais, avec le temps, ce savoir subtil s’est perdu. Les villes modernes ont anéanti ce lien extraordinaire.
Souvent, au cours de leur longue marche, de nouvelles visions se superposaient aux sables du désert, qui leur montraient une savane, des troupeaux d’antilopes addax, des hordes de lions, des éléphants, des rhinocéros, des lacs, des forêts. Peu à peu, il se confirmait que le Sahara n’avait pas toujours été un désert. Pourtant, aucune de leurs vies lointaines ne se révélait en totalité.
– Une barrière mystérieuse se dresse devant notre mémoire, dit un jour Alexandra, alors qu’elle venait d’avoir la vision fugitive d’une cité immense située au bord du lac salé. Il s’est passé quelque chose. Une menace terrible pesait sur cet empire oublié. Il a disparu dans des circonstances tragiques.
L’oasis de Farâfra fut leur dernière étape. Située à plus de trente-cinq kilomètres du village le plus proche, elle n’abritait qu’une dizaine de personnes qui les regardèrent arriver avec des yeux remplis d’étonnement. Depuis la disparition progressive des grandes caravanes, il n’y passait plus grand monde. L’étonnement des autochtones se mua en stupéfaction lorsqu’ils constatèrent que les étrangers connaissaient l’emplacement exact des quatre points d’eau de Farâfra. Le vieil homme, chef du petit clan, les accueillit comme s’ils avaient été envoyés par Allah en personne.
Le lendemain, ils se remirent en route en direction du nord-ouest.
– Nous ne sommes plus très loin, déclara Kevin. Le Labyrinthe est situé à une journée de marche.
Peu à peu, le paysage se modifia, les dunes de sable cernant des dépressions de rocaille firent place à une étendue de sable dur et grisâtre, sur laquelle étaient posées d’étranges pierres rondes, curiosités géologiques à l’origine inexplicable. Plus loin affleuraient les premières formations de gypse sculptées par les vents. Celles-ci devinrent de plus en plus nombreuses, dessinant un dédale inextricable de proéminences étincelant au soleil.
– Rien n’a changé depuis deux mille ans, murmura Kevin. Dans la mémoire de Philippe, il me semble que c’était hier. Peu avant de mourir, j’ai pleuré en pensant que je ne reverrais plus jamais ce lieu magique. Pouvais-je imaginer que j’y reviendrais vingt siècles plus tard ?
Ils s’engagèrent dans le large défilé de roche blanche. Laissant parler la mémoire du capitaine de Cléopâtre, Kevin retrouva sans hésitation les directions qu’ils devaient emprunter. Ils parvinrent enfin sur l’esplanade bordée de la haute falaise de gypse.
Lorsque les animaux furent soulagés de leurs charges, Kevin prit la main d’Alexandra, vivement ému.
– Qui pourrait soupçonner l’existence de la Pyramide de la Connaissance dans un endroit aussi éloigné de tout ? dit-il. Un voyageur ne verrait qu’une formation rocheuse particulière.
– À condition qu’il parvienne jusqu’ici. Il faut être fou pour s’aventurer dans ce dédale. Cela fait plus d’une heure que nous y avons pénétré.
Kevin fit quelques pas en direction de la falaise, haute comme dix hommes. Il caressa la pierre noyée de lumière, puis prononça à haute voix une suite de mots incompréhensibles. À peine avait-il terminé qu’un grondement sourd résonna, comme poussé par la pierre elle-même. L’instant d’après, la paroi rocheuse s’écartait, dégageant une ouverture sombre.
– C’est de la magie, balbutia la jeune femme.
– Peut-être. J’ignore ce que veulent dire ces mots. Aegos avait expliqué à Philippe qu’ils appartenaient à une langue qui n’existait déjà plus lorsque l’Égypte fut créée. Ils doivent déclencher un mécanisme basé sur le phénomène de résonance.
Il se tourna vers elle.
– Es-tu prête à affronter la vérité ?
Elle acquiesça d’un signe de tête, pas très rassurée. Puis ils se dirigèrent vers l’ouverture.