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– Vous voulez partir pour la Turquie ? s’inquiéta William Sheridan lorsqu’ils lui rendirent visite, peu avant leur départ. Seuls ?

– Bien sûr, seuls. Nous avons l’habitude de voyager, vous savez.

– Mais c’est très dangereux.

Il se mit à marcher de long en large dans son bureau.

– Nous savons nous défendre, rétorqua Kevin.

– Je sais, la télékinésie. Mais cela ne suffira pas. Si vous subissez une régression dans un quartier populaire d’Istanbul, vous serez vulnérables. Vous risquez d’être dépouillés et tués, ou encore jetés en prison, si les flics locaux vous prennent pour des drogués. Ils ont vite fait d’arrêter les Occidentaux. C’est une manière pour eux de nous provoquer. Il faut vous adjoindre une escorte.

– C’est inutile. Nous ne savons même pas si notre démarche est fondée, rétorqua Kevin. Cette fois, nous n’agissons pas suite à une lettre signée l’Ankh. C’est juste une intuition. Il ne se passera peut-être rien.

– Nous ne pouvons laisser passer la plus petite chance de découvrir la vérité. Je ne peux rien vous imposer, bien sûr, mais partir sans escorte me paraît très dangereux.

Il réfléchit et ajouta :

– Il faudrait aussi prévoir un médium, afin de déceler une éventuelle présence des Mutants. L’idéal serait qu’ils perdent votre trace, que vous partiez pour la Turquie sans qu’ils s’en doutent.

– Mais le gouvernement américain, en revanche, nous suivra pas à pas afin de s’approprier le secret ! ironisa Kevin.

– Ai-je besoin de vous rappeler que vous êtes américain, Kevin ?

– Non, William ! Je suis avant tout un Terrien. Tout au long de mes réincarnations, j’ai vécu dans la peau de personnages originaires des quatre coins du monde. Le patriotisme n’est pas ma préoccupation majeure. La sauvegarde de l’espèce humaine me paraît beaucoup plus importante.

William soupira :

– Évidemment.

Il posa la main sur l’épaule de Kevin et ajouta, avec un sourire :

– Vous avez raison. Pour moi, la réincarnation reste quelque chose d’abstrait. Il faudrait que j’aie partagé la même expérience que vous. Mais la préservation de l’Humanité est une motivation encore plus noble que le patriotisme. Mon seul souci est de gagner les Mutants de vitesse. Bien entendu, le gouvernement prendra tous les frais du voyage à sa charge.

– Nous n’en demandons pas tant.

– J’insiste.

Quatre jours plus tard, Alexandra et Kevin quittaient New York à destination de la Turquie, en compagnie de William Sheridan.

– J’ai obtenu de mes chefs la permission de vous accompagner personnellement. J’ai fait valoir le fait que je vous connaissais, et que nous avions perdu un ami commun.

Outre William, l’expédition comportait quatre agents en civil chargés de la protection du couple, et une femme médium, Vera.

À Istanbul régnait une température dépassant les quarante degrés. Une vague de sécheresse frappait le pays, détruisant les récoltes, et provoquant des malaises chez les plus fragiles.

À l’hôtel où le gouvernement américain avait retenu des chambres, ils assistèrent au travail d’investigation mené par Vera pour déceler la présence possible de Mutants. Âgée d’une quarantaine d’années, Vera était une belle femme, dont les yeux semblaient en permanence perdus dans un rêve intérieur. En réalité, Kevin et Alexandra, dont les talents médiumniques commençaient aussi à se développer, sentirent qu’elle vivait perpétuellement en éveil, sans doute par déformation professionnelle. Sous le regard intrigué des autres, elle ferma les yeux. Au bout de quelques minutes, elle déclara :

– Nous sommes seuls. Aucun Mutant dans les environs. Intriguée, Alexandra demanda :

– Comment pouvez-vous en être si sûre ? Cette ville compte plusieurs millions d’habitants.

Vera eut un sourire un peu condescendant.

– Les Mutants émettent un rayonnement mental bien supérieur à celui du commun des mortels. C’est ainsi que nous arrivons à les repérer. Mais cela demande une formation très particulière, et des années de pratique.

– Ils doivent sentir qu’ils sont épiés, insista la jeune femme. Ils ont peut-être appris à se protéger.

– Certains s’en rendent compte, mais cela ne change rien ; il leur est difficile de nous localiser. Pour eux, nous sommes « noyés » dans une foule de plusieurs milliers de personnes.

– De toute façon, il y a peu de chances qu’ils aient l’idée de vous rechercher en Turquie, déclara William. Nous avons pris toutes les précautions nécessaires.

En effet, le voyage s’était effectué, non sur une ligne régulière, mais à bord d’un avion militaire de l’Otan, avec des escales sur un porte-avions et sur une base italienne.

– Ils ne savent plus où vous êtes ! Vous avez désormais les mains libres.

En début d’après-midi, ils reçurent la visite d’un policier de haut rang. Visiblement, les autorités locales étaient au courant de leur arrivée.

– Commissaire Kamal, se présenta-t-il à Kevin et Alexandra. Soyez les bienvenus en Turquie. Sachez que tous vos frais d’hébergement seront pris en charge par mon gouvernement.

– Soyez-en remercié, commissaire, répondit Kevin, un peu surpris.

– Les hautes autorités turques connaissent l’existence des Mutants, précisa Sheridan. Certaines unités travaillent en collaboration avec nous, et le commissaire Kamal est leur directeur.

Le policier turc leur expliqua qu’il avait placé l’hôtel sous haute surveillance, puis il se retira.

Par la fenêtre, Alexandra aperçut un détachement de plusieurs dizaines de commandos armés jusqu’aux dents qui prenait position autour de l’hôtel. Elle chuchota à l’attention de Kevin :

– On ne peut pas dire qu’ils font dans la discrétion ! Tout le quartier est sur le pied de guerre.

Dans l’après-midi, ils se rendirent au musée Topkapi, où ils purent admirer l’original de la carte de Piri Re’is, tout au moins ce qu’il en restait. Une partie avait été perdue au fil des siècles. Cependant, Kevin et Alexandra eurent beau se concentrer, rien ne se produisit.

– Je suis désolé, grommela Kevin. Cette carte me semble familière, mais il manque quelque chose.

Par acquit de conscience, ils restèrent plus d’une heure devant elle, sous le regard étonné des gardiens qui se demandaient ce que ces Américains pouvaient trouver de si fascinant à cette vieillerie.

– Rien ! explosa Kevin. J’ai bien peur que nous n’ayons fait tout ce voyage pour des clous.

Le soir, l’ambiance était plutôt morose. Vera avait, par précaution, effectué un nouveau sondage mental. Sans résultat. Aucune trace de Mutant dans les environs.

– Évidemment ! s’exclama William. Ils devaient savoir que nous n’arriverions à rien en venant ici. Ils doivent rigoler.

– Vous n’étiez pas obligés de venir, riposta Alexandra.

Pendant deux jours, la petite équipe déambula dans différents quartiers de la ville, toujours suivie de loin par une escorte policière, phénomène qui n’intrigua guère les autochtones, habitués à la présence de nombreux flics dans les rues. Kevin et Alexandra espéraient ainsi découvrir un lieu susceptible de déclencher une régression. Sans résultat.

Au bout du troisième jour, William déclara :

– Nous perdons notre temps. Je crois que nous ferions mieux de rentrer à New York.

– Rentrez si vous voulez ! Moi, j’ai envie de rester, répondit sèchement Alexandra. C’est la première fois que je viens en Turquie, j’ai bien l’intention d’en profiter.

– Hein ? Mais…

– Mais quoi ? Nous ne sommes pas employés par le FBI ou la NSA, que je sache. Et nous sommes encore libres de faire ce que nous voulons.

– Alexandra… intervint Kevin. Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Il m’arrive que j’en aie marre ! Marre que l’on dirige ma vie ainsi. Marre de sentir sans cesse le regard des flics sur mes fesses. J’ai besoin de me changer les idées. De me retrouver toute seule avec toi. Quelques jours. Tu n’en as pas envie, toi ?

Kevin la regarda, interloqué. Sa colère avait surgi d’une manière inattendue. Mais William n’était pas de bonne humeur, lui non plus.

– Très bien ! Dois-je vous rappeler que vous êtes ici en service commandé, en quelque sorte ?

– Mais je ne vous ai rien promis, moi ! J’en ai ma claque de vos secrets d’État, de vos complots, de vos Mutants, de vos soldats kamikazes. Je veux vivre comme une petite Française normale. C’est trop demander ? De toute façon, ne comptez plus sur moi !

Elle se leva de table, fixa Kevin et ajouta :

– Si ça t’amuse déjouer les James Bond avec ces types, continue ! Moi, j’arrête !

Et, sans attendre de réponse, elle quitta la salle du restaurant.

– Ça lui prend souvent ? s’inquiéta William.

– Jamais. Mais il faut la comprendre. Cela fait plusieurs mois qu’elle a l’impression de vivre constamment sous contrôle. Je crois qu’il faudrait lui laisser quelques jours de repos.

Sheridan hocha la tête.

– Ouais. Mais pas trop longtemps. Nous avons besoin de vous deux. Si les Mutants vous ont réunis, c’est qu’il y a une raison.

– Écoutez, repartez demain pour New York. Nous allons prendre une petite semaine de vacances. Et nous rentrerons. D’ici là, les Mutants se seront peut-être manifestés.

– D’accord. D’ailleurs, je doute que nous trouvions quelque chose dans cette ville. Alors, ne tardez pas trop !

Kevin se leva et regagna la chambre, où Alexandra était allongée sur le lit, le visage enfoui dans les bras. Il crut qu’elle pleurait. Il la rejoignit, la prit dans ses bras. Elle tourna vers lui un visage éclairé d’un sourire ravi, d’où toute trace de colère avait disparu. Avant qu’il ait pu dire un mot, elle le bâillonna de ses lèvres. Une chose en entraînant une autre, il eut droit à une séance amoureuse époustouflante. Ce ne fut que deux heures plus tard, après avoir repris haleine, qu’il put lui demander des explications.

– Qu’est-ce qui t’a pris ?

Mais elle lui posa un doigt sur la bouche et, s’enveloppant dans un drap, l’invita à la suivre sur la terrasse. Intrigué, il obéit.

– Je suis sûre que cette chambre est truffée de micros, dit-elle. Ici, je crois que nous ne risquons rien.

– Bon, si tu m’expliquais…

– Pas mal, ma petite colère de tout à l’heure, hein ?

– Ça, personne ne s’y attendait, surtout pas moi. Et elle rimait à quoi ?

– Tu n’as pas envie de prendre quelques jours de vacances avec moi ? demanda-t-elle en se collant contre lui.

– Si, bien sûr ! Mais tu as une autre idée derrière la tête.

– Oui ! Cet après-midi, j’ai eu une intuition très forte. J’ai failli partir en régression. Heureusement, je suis parvenue à me maîtriser.

– Pourquoi n’avoir rien dit ?

– Parce que je n’ai pas envie de mêler le gouvernement américain à notre quête. Je suis peut-être devenue parano, mais il faut que nous poursuivions seuls. Sheridan est sympa et tout le reste, mais je le trouve un peu trop collant.

– Quelle est ton idée ?

– Nous n’avons pas cherché au bon endroit. Piri Re’is a possédé un palais ici, à Istanbul. Je sais que nous y avons vécu. Nous étions… à la fois des esclaves et des collaborateurs. Enfin, surtout toi. À l’époque, nous étions vénitiens. C’est tout ce que j’ai pu apprendre. Ah si ! Je sais où se trouvait ce palais.

Elle noua ses bras autour du cou de Kevin et l’embrassa avec fougue. Lorsqu’elle s’écarta de lui, ses yeux brillaient intensément.

– Tu comprends ce que ça veut dire, Kevin ? Nous n’avons plus besoin des Mutants pour poursuivre notre quête. Et nous allons nous débarrasser des services secrets américains. Nous sommes vraiment libres !

Le lendemain, Sheridan, maussade, quitta l’hôtel avec son équipe. Alexandra lui témoigna une royale indifférence, Kevin un embarras de circonstance. Lorsqu’ils furent partis, la jeune femme se garda de laisser exploser sa joie. Les policiers turcs continuaient à les surveiller de loin.

Afin de donner le change, ils passèrent la journée à flâner dans les vieilles rues, jouant les parfaits touristes. Ils n’avaient guère à se forcer. Pour la première fois depuis plusieurs mois, ils se retrouvaient seuls. La précaution n’était pas superflue. Ils eurent tôt fait de repérer, outre l’escorte peu discrète des policiers, la présence de trois silhouettes suspectes.

– Ce cher William nous a tout de même laissé de la compagnie, grogna Alexandra d’une voix agacée. Je suis prête à parier qu’il y a un médium parmi eux. Ils ne nous foutront pas la paix, ces crétins ! Je vais finir par me mettre vraiment en colère.

– Reste calme. Si nous subissons une régression en présence du médium, Sheridan aura vite faite de rappliquer. Je ne suis pas sûr qu’il ait a quitté la Turquie.

– Alors, nous allons continuer de jouer le jeu. Nous ne devrions pas avoir trop de mal à semer les flics.

– Il sera plus difficile de se défaire de la médium, objecta Kevin.

– Non. Notre rayonnement mental n’est pas aussi important que celui des Mutants. Si nous sommes noyés dans une foule importante, elle ne pourra pas nous suivre.

Elle eut un sourire espiègle et ajouta :

– J’ai bien envie d’aller faire un tour au marché. Pas toi ?

Le marché d’Istanbul est un véritable labyrinthe qui accueille, dans un désordre indescriptible, des milliers d’étals. On y propose les produits les plus divers, étoffes, épices, bijoux, ustensiles de cuisine, vaisselle, animaux de compagnie, viandes, pâtisseries, pains variés, vêtements. Une foule innombrable s’y bouscule, flâne, discute, marchande, dans une symphonie d’odeurs.

Kevin et Alexandra y pénétrèrent d’un pas nonchalant, feignant d’ignorer les trois hommes qui les suivaient de loin. Ils notèrent également que des policiers s’introduisaient dans le souk. Soudain, ils accélérèrent le pas, indifférents aux appels des vendeurs tous prêts à leur proposer des affaires mirobolantes. Surpris, leurs suiveurs n’eurent pas le temps de réagir. En quelques secondes, Kevin et Alexandra se fondirent dans la foule bigarrée. Se faufilant de ruelles en venelles, ils gagnèrent aussi vite que possible l’autre extrémité du marché, où ils rentrèrent dans une petite boutique d’habillement. Un vendeur ravi leur fournit de nouveaux vêtements. Lorsqu’ils ressortirent, ils constatèrent qu’ils avaient semé leurs protecteurs.

Pour ne pas attirer l’attention – et aussi par prudence, compte tenu de la conduite très particulière des chauffeurs turcs -, ils évitèrent de prendre un taxi et s’éloignèrent à pied.

– La ville n’était pas aussi étendue à l’époque, dit Alexandra. Mais je crois que je vais pouvoir retrouver le chemin de ce palais.

Guidée par sa vision de la veille, Alexandra eut tôt fait de retrouver le vieux quartier où se dressaient les ruines du palais de l’amiral. C’était un faubourg ancien où des demeures basses abritaient une population d’artisans et de petits trafiquants. Alexandra s’arrêta devant un portail au bois rongé par le temps.

– C’est ici, dit-elle d’un ton joyeux.

Si le palais de Piri Re’is avait connu des heures de gloire, elles n’étaient plus qu’un souvenir. Les murs, construits au XIVe siècle, servaient de refuge aux échoppes d’un bazar. Il ne restait rien des splendides ornements qui autrefois décoraient la façade. Seul un œil attentif aurait pu déceler, çà et là, quelques vestiges de sculptures et de bas-reliefs. Cependant, dès qu’ils pénétrèrent à l’intérieur de la petite cour qui dominait le port, ils sentirent une émotion familière les envahir. Un flot de souvenirs étranges, comme une porte longtemps condamnée qui s’ouvre d’un coup et libère une lumière nouvelle, des paysages oubliés, des parfums insolites.