38

Bouleversé, Kevin l’invita à entrer. Tous trois prirent place dans le salon encombré de plantes vertes.

– Qui a pu faire ça ?

– Nous n’avons aucune piste, avoua-t-il. En revanche, nous avons un mystère de plus. Eddy était en compagnie d’une certaine Karen Halden et de sa fille, Salomée. Or, toutes deux ont été déclarées mortes dans un accident d’avion il y a plusieurs mois.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– Nous n’en savons rien. Nous ignorons même comment et pourquoi il est entré en contact avec elles.

– Que s’est-il passé à Cape Cod ?

– Il avait retenu une chambre dans un motel. Une seule, ce qui prouve qu’il partageait une certaine intimité avec cette Karen Halden.

– Ou peut-être qu’il voulait la protéger, suggéra Alexandra. William grommela :

– C’est possible, en effet. Mais quelqu’un les a suivis. Qui ? Mystère. On a placé une bombe dans la chambre. Elle a explosé dans la nuit, pendant que tous les trois dormaient. Les pompiers n’ont jamais vu un feu d’une telle intensité. Par chance, les chambres contiguës étaient inoccupées. On a pu identifier le corps d’Eddy grâce à une chevalière. Quant à la femme et la fillette, leurs noms figuraient sur le registre du motel, ce qui nous a permis de faire des recherches sur elles. Le veilleur de nuit n’a rien vu, rien entendu, et les voisins n’ont rien remarqué d’anormal avant l’explosion.

Kevin avait peine à retenir ses larmes. Avec Eddy, c’était près de quarante années d’amitié qui disparaissaient. Sheridan laissa passer un silence, puis déclara :

– Mais ce n’est pas tout. J’ai des choses très graves à vous dire.

– Lesquelles ?

– Voilà. Je me suis aperçu que, ces derniers temps, Eddy avait effectué différentes recherches sans m’en parler. Par recoupement, j’ai découvert que ces recherches avaient un rapport avec vous. Je me suis intéressé de plus près à vous, et aux voyages qui vous ont amenés dans différents endroits de la planète, et j’ai compris quels étaient les buts de ces voyages.

Il les regarda l’un après l’autre, soupira, puis déclara :

– Tout ceci est tellement stupide. Si je l’avais su plus tôt, j’aurais pu vous avertir.

– Nous avertir de quoi ?

– Vous vous êtes embarqués dans une histoire dont vous êtes loin de soupçonner les dangers et la complexité. Et il y a fort à parier que la mort d’Eddy soit liée à tout ça.

– Comment ça ?

– Paul et Katherine Falcon, cela vous dit quelque chose, n’est-ce pas ? Vous avez demandé à Eddy de faire des recherches sur ces personnages. Les ordinateurs gardent toujours une trace des travaux que l’on exécute avec eux. Vous avez… disons, suivi les instructions laissées par les Falcon. Instructions qui justifient vos déplacements aux quatre coins de la planète.

Kevin hésita. Apparemment, Sheridan semblait en savoir beaucoup.

– C’est exact, répondit-il enfin.

– Et vous avez effectué des… sortes de voyages dans le temps, et découvert des choses absolument incroyables.

Kevin resta sans voix. Comment Sheridan pouvait-il savoir tout cela ? Eddy lui avait-il parlé ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, son interlocuteur répondit :

– Non, Eddy ne m’a pas tenu au courant. Si tel avait été le cas, j’y aurais mis le holà pendant qu’il en était encore temps. J’aurais dû me méfier lorsqu’il m’a demandé d’intervenir auprès de la DST pour vous faire libérer. Il m’a expliqué qu’à la suite d’une erreur, les Français vous prenaient pour de dangereux espions. J’avoue que je n’ai pas cherché à en savoir plus à l’époque. J’ai contacté mon ami Meissonnier, qui a très vite compris que vous étiez tombés entre les griffes d’un petit fonctionnaire zélé qui détestait les Américains. Et j’ai obtenu votre libération. Si j’avais su, je me serais renseigné plus avant sur ce Bruce Lebster. Il les regarda l’un après l’autre et déclara :

– Il faut que vous me disiez tout ce que vous savez. Cette affaire est extrêmement grave. Elle concerne non seulement la sécurité des États-Unis, mais aussi celle du reste du monde.

Kevin soupira :

– Il faudrait déjà que nous comprenions nous-mêmes ce qui se passe. Comme vous l’avez dit, nous avons vécu des… aventures plutôt surprenantes.

– Je peux vous aider à y voir plus clair, mais il faut absolument que vous me fassiez confiance. Je dirais même que c’est indispensable, parce que nous avons besoin de vous.

– Besoin de nous ?

– Exactement ! Pour bien comprendre, je dois vous révéler certaines choses.

Il s’adressa à Kevin.

– Cette histoire a commencé lorsque, tout à fait par hasard, vous avez été témoin d’un événement surprenant à Blowing Rocks, c’est-à-dire l’apparition de Paul Falcon – enfin, le… personnage qui se fait appeler ainsi -, sur son navire, l’Atalaya, alors qu’il se trouvait physiquement à plus de quatre mille kilomètres de là. Est-ce exact ?

Éberlué, Kevin acquiesça.

– C’est vrai. Mais comment… Sheridan le coupa :

– C’était il y a environ neuf mois. Vous avez voulu en savoir plus, et vous avez alors rencontré les Falcon dans leur demeure de Rocky Point, dans l’Oregon. Vous étiez présent lorsque l’armée a déclenché une attaque éclair contre eux. Attaque qui s’est soldée par la mort de plus de quatre-vingts soldats.

– Ils ont tiré sans sommation.

– C’était leur seule chance contre les… abominations qu’ils avaient face à eux.

– Des abominations ? Pour moi, ils n’ont fait que se défendre, avec des moyens terriblement efficaces, c’est vrai, mais ils n’ont pas déclenché les hostilités. Ces gens n’ont rien de monstrueux. Lorsque j’ai pris une balle dans le dos, Katherine Falcon m’a soigné.

– Et, bien sûr, vous en avez déduit qu’elle avait agi par compassion envers vous.

– Elle s’est comportée comme un être civilisé. On ne peut en dire autant des soldats.

Sheridan ne répondit pas immédiatement. Il joignit les mains pour réfléchir, puis déclara :

– Écoutez ! J’espère qu’il n’est pas trop tard pour vous ouvrir les yeux. Ce que je vais vous apprendre va vous paraître impensable, mais vous devez connaître la vérité. Contrairement à ce que vous imaginez, les Falcon ne sont pas des anges. Bien au contraire. Ce sont des êtres extrêmement dangereux, et animés d’intentions désastreuses vis-à-vis de l’espèce humaine.

– Comment ça ?

– Il ne vous est jamais venu à l’esprit que Katherine Falcon vous avait soigné simplement parce qu’elle désirait vous conserver en vie ?

– Bien sûr que non ! J’étais blessé, elle m’a soigné. C’est tout.

– Ces gens ne commettent jamais une action sans qu’elle soit calculée. Elle n’a agi ainsi que pour gagner votre confiance. Pendant ce temps-là, son mari massacrait plusieurs dizaines de soldats. Il leva les mains pour couper court à la réplique de Kevin.

– Je sais, ces soldats ont attaqué sans sommation. Mais leur unique chance était de prendre les Falcon par surprise, les tuer avant qu’ils n’aient le temps de réagir. Sans doute votre présence a-t-elle averti ces derniers que quelque chose d’anormal se tramait.

Kevin ne répondit pas. Il se souvint qu’il avait prévenu ses hôtes de la présence de Larry Smith dans les parages. Instantanément, ils avaient été sur leurs gardes.

– Quelque chose les a mis en éveil, poursuivit Sheridan. Et ils ont riposté. Compte tenu des pouvoirs effrayants dont ils disposent, ils auraient tout aussi bien pu se contenter de mettre les soldats hors d’état de nuire, sans les tuer. Au lieu de ça, ils les ont presque exterminés. En revanche, vous, ils vous ont épargné.

– Je ne m’étais pas montré agressif. Ils n’avaient aucune raison de me faire du mal.

– Exact. Vous leur avez rendu une première visite, puis une seconde. Entre les deux, ils ont appris sur vous quelque chose qui les a amenés à modifier leur comportement vis-à-vis de vous. La vérité, c’est qu’ils ont besoin de vous.

– Eux aussi ? Décidément, je suis un homme indispensable, ironisa Kevin. Pour quelles raisons ?

– Parce que vous détenez dans votre mémoire profonde, celle de vos vies antérieures, une information capitale, un secret qui peut remettre l’équilibre du monde en cause.

Kevin soupira.

– Comment savez-vous, pour les vies antérieures ?

– À plusieurs reprises, vous avez effectué des régressions à différentes époques, qui vous ont apporté divers éléments. Le but de ces retours est de réveiller la totalité de votre mémoire. Car c’est en elle que se trouve la réponse.

– Vous nous avez fait suivre…

– Pas le FBI, mais la NSA. Ce sont eux qui m’ont averti.

– Alors, qui sont les Falcon ? demanda Alexandra. Des extraterrestres ?

Sheridan ne répondit pas immédiatement.

– Nous l’avons cru au début. Mais la vérité est différente. Les Falcon sont des mutants.

– Des mutants ?

– Vous avez déjà pu constater qu’ils étaient dotés de capacités surprenantes. Mais vous n’avez qu’une vague idée de leur étendue. Ces êtres disposent d’une intelligence supérieure et de pouvoirs parapsychiques extrêmement développés.

– En quoi représentent-ils une menace pour l’Humanité ?

– Nous savons qu’ils tentent de prendre le contrôle de l’économie mondiale. Et, au-delà, de l’espèce humaine. Ils envisagent ni plus ni moins de modifier le génome humain afin d’éliminer les êtres faibles et favoriser le développement de nouveaux mutants. Pour créer une race réellement supérieure qui dominera les autres.

– C’est incroyable !

– Nous savons avec certitude qu’ils projettent d’éradiquer certaines franges de la population en répandant des virus spécifiques. Parallèlement, ils s’emparent des points clés de l’économie, en utilisant le système boursier d’une manière extrêmement efficace. Si nous les laissons faire, d’ici quelques décennies, tout leur appartiendra.

– C’est impossible. Il existe des lois antitrust.

– À notre époque, elles ne veulent plus dire grand-chose. Un groupe de financiers bien organisés peut très bien construire un monopole mondial, au travers de sociétés écrans. L’imbroglio est tel que les plus grands experts s’y perdent. Sauf s’ils sont à l’origine de l’opération. Et les Mutants possèdent pour cela des qualités incomparables. Notre seule chance de les vaincre est qu’ils sont très peu nombreux. Nous avons estimé leur population à quelques dizaines, tout au plus. C’est pourquoi nous devons agir dès maintenant. Sinon, il sera trop tard.

– Mais en quoi suis-je concerné ?

– Malgré leurs extraordinaires connaissances technologiques et leurs pouvoirs psychiques, il leur manque certains éléments primordiaux. Nous ignorons lesquels, mais nous savons qu’ils se trouvent dans votre mémoire profonde.

– Le fameux secret, soupira Kevin. Avez-vous une idée de sa nature ?

– Non. Mais nous savons que c’est pour cette raison que les Mutants organisent ces voyages. Ils veulent réveiller le souvenir de vos vies antérieures. L’écrivain secoua la tête, abasourdi.

– Comment pouvez-vous savoir tout cela ? Nous n’en avons parlé qu’à Eddy et… à Mike, mon éditeur. C’est lui qui vous a mis au courant ?

– Votre éditeur n’a rien à voir là-dedans, et Eddy non plus. La NSA vous a fait suivre par des médiums.

– Des médiums ?

– Vous connaissez déjà leur existence, puisque Eddy a fait des recherches pour savoir qui était Bruce Lebster, l’homme que l’on a tué devant vous à La Rochelle. Nous utilisons ces médiums pour pister les groupes terroristes et tenter de deviner leurs intentions. La NSA en a placés près de vous depuis l’affaire de Rocky Point.

– Nous ne nous sommes aperçus de rien ! dit Alexandra.

– C’est l’avantage des médiums. Ils n’ont pas besoin d’un contact visuel avec leur cible. Il leur suffit de se trouver à quelques centaines de mètres au maximum. La NSA pensait que vous aviez un rapport avec les Mutants, et ils voulaient déterminer votre rôle. Le médium a vite compris que vous n’étiez pas de mèche avec eux. En revanche, les Mutants s’intéressaient à vous, ce qui n’est pas dans leurs habitudes. Il fallait savoir pourquoi.

– Ce médium, c’était Bruce Lebster ?

– Non. Sans doute vous suivait-il lui aussi. Mais il travaillait pour un autre service. Nous n’en savons pas plus. Nous ignorons qui l’a tué, et pourquoi.

– Mais alors… s’écria Kevin, votre médium aurait dû avertir la NSA que la DST nous avait arrêtés.

– Non. Par un concours de circonstances, vous avez été emmenés au moment où il s’était éloigné pour avertir ses supérieurs du meurtre de Lebster. Il avait perdu le contact mental avec vous. Lorsqu’il est revenu, vous aviez disparu. C’est l’inspecteur de La Rochelle qui a pris contact avec Eddy. De toute façon, je doute que la NSA soit intervenue pour vous faire libérer. En général, ils laissent évoluer les choses et ils observent. Ils ont perdu une nouvelle fois votre trace lors de votre voyage au Tibet. Mais ils vous ont immédiatement retrouvés dès votre retour dans le Périgord. Ils avaient posté quelqu’un près de chez vous, Mademoiselle Delamarre. Ces médiums ont assisté, à distance, à toutes vos régressions, hormis celle du Tibet. C’est ainsi que l’on a pu comprendre la démarche des Mutants. Bien sûr, je n’étais pas au courant. La NSA vient seulement de m’informer de tout cela, à cause de la mort d’Eddy.

Un long silence s’installa. Une boule lourde creusait l’estomac de Kevin. Il se sentait responsable de la mort de son ami. Jamais il n’aurait dû l’entraîner dans cette histoire. Sheridan lui posa une main compatissante sur le bras.

– Ne vous accusez pas, Kevin. Vous ignoriez à qui vous aviez affaire.

– Qui a pu tuer Eddy ?

– Nous supposons qu’il s’agit des Mutants. Il avait dû découvrir quelque chose sur eux, et ils s’en sont aperçus. Malheureusement, nous ignorons quoi.

Kevin secoua la tête.

– Il y a quelque chose me gêne dans votre histoire, William.

– Comment ça ?

– Vous avez dit que ces Mutants s’apprêtent à prendre le contrôle de la Terre. Or, Alexandra et moi avons découvert qu’ils existent depuis très longtemps. Ils semblent même immortels. C’est sans doute pour cela qu’ils empruntent les identités d’enfants morts en bas âge.

– Pourquoi pensez-vous qu’ils sont immortels ?

– Parce que nous avons retrouvé Paul et Katherine Falcon plus de mille ans avant J. -C., dans la peau de grands seigneurs égyptiens. S’ils vivent depuis si longtemps, pourquoi n’ont-ils pas cherché à dominer le monde avant ?

William Sheridan eut un léger sourire.

– Détrompez-vous : ils ne sont pas immortels.

C’est ce qu’ils veulent vous faire croire. En réalité, ils changent d’identité lorsqu’ils se sentent repérés, afin de brouiller les pistes, et non pour masquer leur immortalité.

– Mais nous les avons reconnus, insista Alexandra. Il ne peut s’agir d’une coïncidence.

– Il ne s’agit certainement pas d’une coïncidence, et je ne mets pas un seul instant vos affirmations en doute.

– Alors, quelle explication donnez-vous au fait que nous les ayons rencontrés il y a plus de trois mille ans ?

– Avez-vous entendu parler de la manipulation d’esprit, Mademoiselle Delamarre ?

– Que voulez-vous dire ?

– Ces Mutants sont capables de pénétrer votre esprit et d’y implanter des idées, des concepts, des émotions, des sensations sans que vous y preniez garde. Vous avez l’impression d’être libre, de raisonner par vous-même, mais c’est faux. En réalité, vous êtes manipulés, sans vous en apercevoir.

– Ce n’est pas possible, murmura Alexandra, ébranlée malgré elle. Kevin ne répondit pas. Il songea à la tranche de temps disparue à Rocky Point. Le raisonnement de Sheridan se tenait parfaitement. Hélas ! Mais Alexandra ne s’avoua pas vaincue :

– Vous pensez donc que toutes ces régressions étaient fausses, et que nous avons eu seulement « l’impression » de remonter dans le temps, parce que les Falcon avaient imprimé cette idée en nous ?

– Pas du tout. Le phénomène de la réincarnation est une réalité. Vous en avez eu la preuve en retrouvant les archives concernant Else von Marburg. Le médium de la NSA a vérifié derrière vous. En revanche, vos transes ont été façonnées de manière à vous présenter les Mutants sous un jour favorable. À chacune de vos régressions, les Falcon étaient près de vous. Nos médiums l’ont confirmé. Ils agissaient par télépathie sur vos esprits.

– S’ils sont si forts, comment se fait-il qu’ils ne soient pas encore parvenus à réveiller la totalité de ma mémoire ? reprit Kevin.

– Vous m’en demandez trop. Je ne pratique pas moi-même la télépathie. Je suppose qu’il s’agit d’une opération délicate. Elle comporte peut-être des dangers. Or, ils tiennent à vous. Tout au moins jusqu’au moment où ils auront obtenu ce qu’ils recherchent.

– Et vous pensez que ce ne sont pas Paul et Katherine Falcon que nous avons reconnus sous les traits de Her Hoptah et de Neferourê, il y a trois mille ans ?

– Non ! Ils ont seulement « implanté » en vous l’idée qu’ils étaient immortels. Ils vous ont fait croire, dans cette régression, que vous les aviez déjà rencontrés très loin dans le passé.

– C’est insensé.

– C’est très logique au contraire. Ils vous ont amenés dans un lieu sacré afin de vous conditionner. Pour vous inspirer totalement confiance, il fallait que vous soyez persuadés qu’ils vivaient sur Terre depuis déjà très longtemps. Ainsi, vous ne pouviez imaginer qu’ils se préparent à dominer le monde. Votre réaction le prouve : d’après vous, s’ils avaient eu l’intention de conquérir la Terre, ils l’auraient fait depuis longtemps.

– Mais nous avions une preuve, rétorqua Alexandra. Le grand lama Tsenring nous a confié un manuscrit qui relatait le voyage que nous avons effectué là-bas, il y a trois mille ans. On y contait les exploits réalisés par Her Hoptah et Neferourê.

– Un manuscrit ?

– Un livre très ancien, en papyrus, et rédigé dans une langue inconnue, ancêtre du sanscrit.

– Et où est-il à présent ?

– Je l’ai fait examiner par l’un de mes amis, le professeur Louis Charpentier, qui est spécialisé dans les anciennes langues asiatiques.

Il pensait que c’était un faux, mais il n’est pas très objectif. C’est un vieil historien qui ne croit pas que les Égyptiens aient pu avoir des contacts avec la Chine. Pour plus de sûreté, j’ai porté le manuscrit à l’université de Bordeaux, pour le faire expertiser. Malheureusement, il a brûlé dans un incendie.

– Dans un incendie ? Et cela ne vous surprend pas ? Alexandra remua la tête, agacée.

– Il est vrai que je me suis posé la question. C’était un incendie criminel. J’ai imaginé un moment que l’on avait détruit le laboratoire pour faire disparaître ce manuscrit. Mais c’était une hypothèse idiote.

– À priori, oui. Mais ça l’est beaucoup moins à la lumière de ce que je viens de vous apprendre. Ce manuscrit n’était destiné qu’à confirmer en vous l’idée que les Falcon étaient immortels. Mais ils savaient aussi qu’il ne résisterait pas à une expertise solide. Si vous aviez eu la preuve qu’il était faux, cela voulait dire que, depuis le début, toute votre démarche était placée sous le signe du mensonge. Et tout ce que vous aviez découvert était faux, au moins en partie. Les Falcon ne pouvaient pas courir un tel risque. Je vous fiche mon billet que ce sont eux qui sont à l’origine de l’incendie.

– Alors pourquoi avoir pris le risque de nous faire remettre un manuscrit qui pouvait les trahir ?

– Le risque était minime. Ils n’avaient pas prévu que vous le feriez analyser. Ils devaient penser que vous vous contenteriez de garder le livre pour vous.

Alexandra ne répondit pas. En elle, les souvenirs de Mina n’avaient rien perdu de leur netteté.

– Je ne peux pas croire que Her Hoptah et Neferourê n’ont jamais existé.

– Rassurez-vous : ils ont sans doute existé. Mais ils ne ressemblaient pas aux Falcon.

La jeune femme secoua la tête, décontenancée. L’aventure du Tibet avait été une expérience magnifique. Il était difficile d’admettre que la vision merveilleuse de Pemako, cette sensation de plénitude, la gentillesse du lama Tsenring n’étaient que supercheries.

– Ouvrez les yeux, Alexandra, dit doucement Sheridan. La vérité est parfois difficile à accepter, mais ils ont utilisé vos souvenirs en les remodelant. Le conditionnement psychologique est une arme que nous utilisons aussi. Vous seriez stupéfaits des résultats que nous parvenons à obtenir dans les centres spécialisés de l’armée. Mais nous sommes des débutants à côté de ces Mutants.

Perplexes, Alexandra et Kevin laissèrent passer un long silence. Puis Kevin demanda :

– Sait-on d’où ils viennent ?

– Nous pensons qu’ils sont apparus au fil des siècles, par une mutation naturelle inscrite dans l’évolution de l’espèce.

– Ce qui expliquerait le développement chez Alexandra et moi de pouvoirs paranormaux.

– Sans doute.

– Dans ce cas, nous considérez-vous comme des Mutants, nous aussi ?

– Bien sûr. Mais, tout comme nos médiums, vous restez des êtres humains. Les Falcon et leurs semblables possèdent un potentiel bien supérieur. Ils existent vraisemblablement depuis très longtemps. En revanche, ce qui est nouveau, c’est que leur nombre augmente de façon inquiétante, apparemment depuis un siècle. Nous estimons qu’ils se sont regroupés dans un lieu inconnu de la planète, afin de constituer le noyau de leur nouvelle race.

– Un lieu inconnu ? Vous estimez que c’est encore possible, avec les satellites qui scrutent chaque pouce carré de la surface du sol ?

– Exactement.

William Sheridan fouilla dans sa mallette et en sortit un DVD.

– Ce document est classé top secret. Pouvez-vous le passer ? Kevin introduisit le disque dans son ordinateur. Les images dévoilèrent une petite flotte de vaisseaux militaires.

– Nous avons acquis la certitude que les Mutants ont installé une base sur une île de l’Atlantique Nord. Malheureusement, jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à la localiser. Il y a deux semaines, on a repéré l’Atalaya non loin du Triangle des Bermudes. La Marine a envoyé des navires à sa poursuite, espérant découvrir cette île.

Il montra l’écran et poursuivit d’un ton grave :

– Ces images ont été réalisées par l’équipage du seul bateau qui a réchappé au drame. La flotte comportait cinq vedettes et un escorteur. Regardez !

Loin devant le navire où opérait le cameraman, on distinguait les silhouettes de quatre petites vedettes escortant un vaisseau de plus fort tonnage, et équipé de radars. Le soleil illuminait un océan houleux. On entendait les appels de marins, ainsi que le fracas des lames s’écrasant contre la coque. Peu à peu, une brume épaisse surgit par tribord. En quelques instants, la visibilité tomba. Hors du champ, un matelot s’exclama :

– Regardez les vagues ! Elles sont bizarres !

Le cameraman tourna l’objectif dans la direction indiquée. À peu de distance de la vedette, les eaux étaient devenues pourpres, comme chargées de sang. Un bouillonnement infernal remontait des profondeurs. L’instant d’après, des flammes courtes et rapides coururent à la surface tourmentée, éclatant par endroits en tornades que les vents emportaient. Des cris de peur éclatèrent autour du cameraman qui, n’écoutant que son courage, continuait à filmer.

Tout à coup, un grondement épouvantable retentit. Les mouvements saccadés de l’objectif traduisirent l’affolement soudain de l’opérateur. Puis celui-ci braqua sa caméra en direction de l’escorteur, dont on ne percevait plus qu’une masse sombre, masquée par la brume. L’instant d’après, une formidable vague de feu se répandit à l’horizon, engloutissant en quelques secondes les silhouettes des cinq navires, qui s’embrasèrent, puis explosèrent dans un vacarme d’apocalypse.

Il y eut une coupure, puis l’objectif montra des canots de sauvetage qui recueillaient quelques rares survivants. Alexandra ne put retenir un cri d’horreur : les rescapés n’avaient plus de peau.

– Brûlures au troisième degré, commenta William Sheridan. Nous ignorons quelle sorte d’arme est capable de provoquer de telles blessures, mais ces images vous donnent une idée de la sauvagerie dont sont capables les Mutants.

– Êtes-vous sûr qu’ils sont responsables de ce massacre ? demanda Kevin.

– L’Atalaya n’était qu’à cinq ou six milles devant. Seule la vedette de l’opérateur, qui naviguait en arrière, a échappé au drame. Les rescapés ont parlé d’un feu intense qui s’est déclaré d’une manière soudaine, comme si l’océan lui-même s’était embrasé. Peu d’entre eux ont survécu. Pourtant, nos navires n’avaient engagé aucune hostilité.

Il serra les poings et ajouta :

– Ce jour-là, près de quatre cents marins ont trouvé la mort. Nous avons mis cette disparition sur le compte d’une violente tempête, afin de calmer la presse.

– Nous n’avons pas entendu parler de cette affaire !

– Vous étiez au Tibet.

Tandis que William ôtait le disque du lecteur, Kevin se gratta le menton avec perplexité.

– Ce que je ne comprends pas, c’est que des individus possédant une puissance aussi dévastatrice aient besoin de moi.

Sheridan hésita, puis répondit :

– Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il a existé, dans un passé lointain, un peuple évolué, qui disposait lui aussi d’une technologie très avancée. Pour des raisons que nous ignorons, ce peuple a disparu, ou a régressé au fil des réincarnations. Et les secrets qu’il avait découverts ont été perdus.

– Cela va à l’encontre de toutes les théories historiques, objecta Kevin.

– Les théories officielles, oui. Mais cette hypothèse est la seule qui permette d’expliquer certaines… bizarreries de l’Histoire. Et certains scientifiques l’envisagent sérieusement. Nous pensons que vous avez appartenu à ce peuple, M. Kramer.

– Moi ?

– Vous étiez probablement un personnage très important, un savant qui garde, enfoui dans les replis de sa mémoire profonde, un ou plusieurs secrets dont les Mutants aimeraient s’emparer. Voilà pourquoi ils ont besoin de vous.

Kevin secoua la tête.

– Apparemment, tout le monde a besoin de moi, les Mutants, le gouvernement américain. Je suis donc un homme précieux, que l’on a intérêt à conserver en vie. Dans ces conditions, j’aimerais savoir qui a tenté de m’assassiner par deux fois ? Ce ne serait pas le FBI, par hasard, puisque je représente un danger pour le monde ?

Sheridan ne répondit pas tout de suite.

– Je vais être honnête avec vous. Nous avons évoqué cette possibilité, c’est vrai. Dans le but d’épargner un grand nombre de vies. Il ne faut pas nous en vouloir, Kevin. La sécurité des États-Unis passe avant la vie d’un simple citoyen, quelle que soit sa valeur. Mais vous tuer ne ferait que renvoyer le problème dans l’avenir, et les Mutants seraient bien mieux placés que nous pour vous retrouver parmi six milliards d’humains.

– Alors qui ?

– Nous l’ignorons. Peut-être les militaires qui ont attaqué Rocky Point. Je sais qu’il s’agit d’une unité d’intervention très spéciale, agissant pour un département top secret de l’armée. Je n’ai malheureusement pas pu en apprendre plus.

Sheridan rangea le DVD dans sa mallette et ajouta :

– Ces Mutants représentent un très grand danger, Kevin. C’est pourquoi nous avons besoin de vous. Nous devons les localiser.

– Pourquoi ne pas tenter de négocier avec eux ?

– Cela a déjà été fait. Le gouvernement a été averti. Il a envoyé des émissaires vers des Mutants que l’on avait réussi à repérer. Cela s’est passé il y a cinquante ans. Ces émissaires ont été purement et simplement éliminés. Les Mutants nous considèrent comme des êtres inférieurs. Et c’est ce que nous sommes, en regard de leurs extraordinaires pouvoirs. En revanche, lorsqu’ils ont besoin d’une personne particulière, ils savent très bien se montrer sous un jour sympathique. C’est ainsi qu’ils ont monté un réseau d’individus qui leur sont entièrement dévoués.

Comme monsieur Tcheng, songea Kevin.

– Si aucune négociation n’est possible, que comptez-vous faire ? demanda-t-il.

– Les combattre et les éliminer. Nous n’avons pas le choix. En cela, vous pouvez nous aider.

– Que voulez-vous que je fasse ? Je ne suis pas James Bond.

– Notre seule chance, c’est que vous alliez au bout de votre quête, en nous tenant au courant. Lorsque vous aurez découvert ce fameux secret, vous saurez quoi faire. Je suis persuadé qu’il nous permettra de lutter plus efficacement contre ces Mutants.

Il hésita, puis ajouta d’une voix sourde :

– C’est aussi une demande personnelle. Eddy était un ami. Et je tiens les Mutants pour responsables de sa mort.