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New York…
Trois semaines s’étaient écoulées depuis la réception du dernier dossier. Cela faisait à présent six mois qu’Eddy n’avait plus aucune nouvelle de Kevin et d’Alexandra. Le travail n’était jamais routinier au FBI, mais il finissait par le trouver fade en regard des rapports explosifs transmis par le fantôme de Mac Pherson. Chaque soir, il scrutait sa boîte aux lettres, redoutant et espérant un nouveau DVD.
Ce soir-là, une enveloppe l’attendait. Fébrilement, il s’enferma chez lui pour prendre connaissance de son contenu. Ce qu’il révélait n’avait rien à envier à celui de la guerre bactériologique. Le mystérieux « César » y décrivait la fabrication et la destination de drogues nouvelles. Certaines d’entre elles, intégrées à doses infinitésimales aux aliments vendus dans les grandes surfaces, diminuaient l’agressivité de manière sensible. En cas de crise économique grave, elle permettrait de contrôler efficacement toute tentative de rébellion. D’autres développaient la perception de messages subliminaux transmis par les médias audiovisuels. Un vaste programme était ainsi à l’étude pour influer sur le comportement des consommateurs.
Un laboratoire était spécialisé dans la fabrication de produits destinés aux sportifs de haut niveau, afin d’augmenter leurs performances. Le sport était devenu un spectacle d’un excellent rapport, mais le public en demandait toujours plus. Il fallait, pour captiver son intérêt, que de nouveaux records tombent régulièrement, et, pour cela repousser les limites de la machine humaine. Des commissions d’éthique condamnaient la consommation de produits dopants.
Il fallait donc travailler à les rendre indécelables. Bien sûr, il existait pour les sportifs des risques élevés de développer des maladies invalidantes ou mortelles. Mais cela n’avait guère d’importance : ils étaient, à ce moment-là, hors du circuit de la compétition. Plus personne ne s’intéressait à eux, hormis quelques idéalistes qui ne représentaient aucun danger.
Eddy faillit hurler de rage lorsqu’il découvrit le contenu du rapport suivant. Dans les laboratoires où l’on concevait déjà les virus destinés à éliminer telle ou telle frange de population, d’autres projets consistaient à provoquer des épidémies récurrentes de maladies dérivées de la grippe, dans le but de vendre les vaccins en grosse quantité. Des campagnes de vaccination préventives étaient programmées, soutenues par une large diffusion médiatique, afin de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Ces nouveaux virus étaient spécialement étudiés pour fragiliser les malades, les invalides et les personnes âgées. Ces deux catégories étaient improductives et coûtaient très cher au « système économique ». De même qu’il fallait réagir contre l’augmentation de la population en prévoyant l’éradication de certaines races, il devenait inévitable de diminuer le nombre des vieux, dont l’espérance de vie s’allongeait régulièrement dans les pays industrialisés. Les nouvelles maladies étaient conçues dans cet objectif. Les personnes âgées les mieux portantes résisteraient. Celles-ci ne constituaient pas un problème réel, puisqu’elles dépensaient l’argent de leur retraite et participaient ainsi à la vie économique. En revanche, les infirmes et les grabataires représentaient une lourde charge, qu’il convenait d’alléger.
Le dernier plan n’était pas moins ignoble. Il évoquait le nombre de plus en plus important de SDF. Ceux-ci avaient tendance à proliférer en raison de leur « inadéquation aux nouvelles réalités économiques ». Ces « créatures » marginales rendaient insalubres des quartiers entiers des grandes villes, qui représentaient autant de place perdue pour une activité économique normale, immeubles de bureaux ou d’habitation. Le plan prévoyait donc la création d’une association humanitaire de caractère international, dont le but serait de fournir nourriture et vêtements aux plus défavorisés. En faisant appel à la charité, il était même possible de financer l’opération et les recherches des laboratoires. Ceux-ci étudiaient actuellement des substances nocives indécelables qui seraient introduites dans la nourriture fournie à ces SDF. Au bout de quelques mois, de nouvelles maladies apparaîtraient, qui devraient permettre, sinon une élimination, du moins une diminution notable de cette fraction de la population.
L’objectif de tous ces grands projets était de créer, au fil des générations, une race exempte de tares physiques, résistante et productive, et d’éradiquer les êtres inférieurs.
– L’eugénisme ! cracha Eddy, écœuré. C’est sur ces ordures qu’il faudrait le pratiquer !
Des principes sortis tout droit des idéaux d’extrême droite. Le mouvement n’était pas né en Allemagne avec Hitler, mais bien ici, aux États-Unis, après l’abolition de l’esclavage. Des idées exécrables apparues dans les esprits monstrueux des adeptes du Ku Klux Klan.
Eddy se renversa en arrière sur son fauteuil, partagé entre la colère et la perplexité. Que fallait-il penser de tout cela ? Était-il possible qu’il existât des hommes capables de concevoir de telles abominations ? L’expérience historique le confirmait. Mais il y avait cependant une autre hypothèse : l’ensemble de ces dossiers pouvait très bien être l’œuvre d’un paranoïaque. Dans ce cas, rien de ce qu’ils contenaient n’était vrai.
Encore une fois, plusieurs laboratoires étaient désignés, les noms des responsables des projets étaient cités. Par curiosité, Eddy se connecta sur Internet et rechercha des renseignements sur ces entreprises. Toutes existaient, sans exception. Poussant son investigation, il tenta d’obtenir des informations plus précises sur certaines activités. Cette fois, il se heurta à un mur. Les adresses données par les différents rapports n’apparaissaient pas, protégées par un code d’accès. En revanche, on lui demanda très vite de s’identifier.
Il coupa aussitôt la communication. Peut-être avait-il commis une imprudence. En principe, son ordinateur comportait un programme qui rendait son adresse introuvable. Mais il doutait qu’il soit capable de résister à un informaticien de talent. Si ces laboratoires travaillaient effectivement sur des projets aussi effrayants, ils devaient avoir prévu des protections. Et s’ils parvenaient à remonter jusqu’à lui…